Dimanche 14 novembre

Et le dimanche, on s’évade !

La série primordiale d’Atlus, qui a donné naissance à la désormais célébrissime licence Persona, suit dans chacun de ses épisodes une grammaire extrêmement précise. Chaque épisode voit la destruction du monde, dont l’épicentre est Tokyo. Le protagoniste doit survivre, invoquant des démons de plus en plus puissants, pour se frayer un chemin jusqu’au choix ultime : devenu l’un des êtres les plus puissants qui soient, quel orientation donnera-t-il à l’univers en recréation ?

Ce nouveau volet ne fait pas exception à la règle. Quelques variations, ça et là : une progression moins solitaire qu’à l’accoutumée – Persona et Shin Megami Tensei Apocalypse sont passés par là – un ton un brin moins désespéré et surtout un monde plus vaste. Sans reprendre le terme galvaudé de “monde ouvert”, ce Tokyo dévasté est devenu un terrain de jeu dangereux, dans lequel on saute d’immeubles en ruines en autoroutes désertes, toujours à l’affût de démons capables, sur une imprudence, de mettre notre équipe à mal.

SMTV est plus “aimable” que ses prédécesseurs, plus accessible : tout est beaucoup plus explicite, et le scénario nettement moins suggéré. Pourtant, il reste une expérience relativement exigeante, nécessitant vigilance pour trouver les quêtes cachées dans ce grand désert (suivre l’histoire en ligne droite garantit des boss qui nettoieront le sol avec votre opulente chevelure) et ne pas se laisser prendre en embuscade par des démons trop puissants.

J’ai pour ma part toujours du plaisir à me confronter à cette fin des temps. Et, sans révolutionner le travail de ses prédécesseurs, SMTV leur succède avec rigueur et humilité.

Samedi 13 novembre

Mercredi, j’ai fait connaissance avec Léona. Léona est la dernière des cent trente-sept élèves à qui j’enseigne cette année que je visualise enfin. Lorsque je lui ai rendu son commentaire, j’ai rendu grâce au masque, pour une fois : le sourire que j’avais sur la tronche aurait légitimement pu lui flanquer les chocottes.

“Léona.
– Oui ?
– Bonjour.
– Euh. Oui. Bonjour.”

Et puis je me suis rendu compte que le cours avait commencé depuis dix minutes, que j’étais en train de rendre les copies et que je restais planté devant elle. Parce que j’avais enfin réussi à faire la connexion entre son nom, son visage et son écrit. Que ça y est, le puzzle était complet. Alors je me suis repris, je lui ai rendu sa copie, fait quelques commentaires et repris le cours.
Il aura fallu près d’un trimestre pour les connaître tous. Tous les mômes. Leurs voix, leurs, regards, la façon dont ils tournent et tordent, parfois, les phrases. Trois mois, c’est long. Ma mémoire, formatée pour des nombres plus petits, refusait obstinément d’enregistrer les derniers. Toujours les mêmes. Ceux qui participent peu (pas les silencieux. Les silencieux, on les repère, on se pose des questions). Ceux dont les résultats n’ont rien d’exceptionnel. Ceux qui, à vrai dire, jouent le jeu.

Et cette géographie partielle est inconfortable. Ras-le bol, quand on interroge quelqu’un, d’attendre qu’il lève le doigt. Les “Elle est là, monsieur” un peu las des élèves. Les conseils de classe où, quand on arrive au cas de l’élève anonyme, il ne sera qu’un ensemble de notes et de remarques sur un papier.

La carte du prof, une centaine de regards d’élèves (j’ai de la chance, je n’enseigne pas les SVT ou les Arts Plastiques, où ce nombre est multiplié par quatre ou cinq) : lorsqu’on a terminé de la dessiner, il y a un peu de sérénité.

Dont je profiterai encore dix jours de cours.

Vendredi 12 novembre

C’est l’une de mes grandes résolutions de l’année 2021-2022 : j’essaye de réfléchir.

Je sais, mon ambition n’a carrément aucune limite. Et donc, ce billet sera un début – j’insiste, un début – de réflexion sur la propension actuelle et récurrente de nombre de médias à présenter l’école comme un lieu dans lequel une cabale de profs malveillants cherche à manipuler la pensée des enfants. Le dernier exemple en date est un article du Figaro Magazine qui a fait les gorges chaudes. À ce sujet, si vous fréquentez Twitter, pauvres de vous, Ariel Guez a analysé le papier de manière assez précise.

À vrai dire, si on enlève les tartines de cynisme et de stratégies commerciales pour vendre du papier, j’ai l’impression que cette bronca sur l’école part d’un immense malentendu : plus que jamais, on entend sur les plateaux télé que l’école doit être un lieu de stabilité. L’école doit apprendre des règles précises, l’école doit inculquer l’attachement à une Histoire de France, l’école doit inculquer une certaine idée de la discipline.

Or rien n’est plus faux.

L’école n’a pas à être tournée vers le passé. Ce n’a jamais été son rôle. L’école a toujours été pionnière. Je me rappellerai toujours cette découverte dans un grenier d’un cahier d’appel, tenu par un enseignant des années 50. À l’intérieur, était retranscrit la plainte d’un parent, dont le môme avait séché les cours pour aider à la ferme familiale. L’éducation obligatoire de tous les enfants, filles comme garçons, n’a pas manqué de faire réagir dans différentes couches de la société.

L’école prépare à l’instable, au mouvant. J’en veux pour preuve les cours de grammaire. Je suis toujours très amusé des gens qui, lorsqu’ils veulent évoquer une vision de l’éducation stable et confortable, évoque le fait qu’on doit avant tout y apprendre “l’orthographe et la grammaire”. Il n’y a pas plus mouvant, plus bordélique que ces deux domaines, dans lesquels des grammairiens se sautent à la gorge, au milieu de règles contradictoires remontant à plusieurs siècles. Ce que nous enseignons aux élèves, c’est une norme qui leur permettra de naviguer sans trop d’écueils dans les débuts de leur vie professionnelle et étudiante. Tout en leur faisant entrevoir que “le français”, c’est beaucoup plus que ça.
Je me suis assez plaint, depuis le début de ma carrière, de réformes menées n’importe comment et au pas de charge. C’est la manière de le faire qui m’insupporte, pas les réformes en tant que telles. Elles sont nécessaire, car l’école se doit impérativement de rester à l’unisson du monde pour lequel elle prépare ses élèves.

Et peut-être est-ce là le nœud du problème : cela peut effrayer des journalistes, des parents, et parfois même des enseignants, de s’apercevoir que ce que l’on avait appris, tenu très fort contre sa poitrine n’est plus pertinent. Que des travaux historiques ont démonté le mythe du héros Charles Martel. Que “nénuphar”, c’était depuis le début une erreur pédante. Que les droits et les devoirs des êtres humains ont changé.

Encore une fois au-delà du cynisme et de la mauvaise foi, ce que je lis et entends dans ces propos médiatiques se lamentant sur une école devenue une machine à embrigader les jeunes esprits, c’est la trouille. La trouille de se rendre compte que le monde nous échappe dans sa fluidité. Et n’est-ce peut-être pas là le début de la vieillesse ? La sensation que non, on ne fait plus partie de la génération pertinente, celle responsable de la marche des temps ? Qu’il faut accepter de décroître ?

La preuve ? Une maladresse immense sur la couverture de l’article que je citai en début de billet. Le sous-titre est : “Antiracisme, idéologie LGBT+, décolonialisme…enquête sur une dérive bien organisée.” Nombre de lecteurs ont perfidement remarqué que connoter négativement ces valeurs revenait à glorifier le racisme, l’homophobie et le colonialisme. C’est peut-être le cas, les grands papes médiatiques actuels n’étant plus à ça près.
Où peut-être s’agit-il aussi d’une incompréhension. Oui, le monde est aujourd’hui traversé par ces courants. Ils se concrétisent, contribuent eux aussi à façonner la réalité. Et quand on a vécu dans un monde dans lequel ils n’existaient pas ou étaient tournés en ridicule, on peut avoir la pétoche.

J’insiste : il ne s’agit ici que d’ébauche de pensées. Mais plus j’enseigne, plus je suis convaincu que l’exigence et la rigueur intellectuelle sont l’inverse absolu de la rigidité et de l’immobilité.

Jeudi 11 novembre

Le grand bal des mutations des profs a commencé, comme tous les ans. Premier mouvement de la danse : les demandes de changements de région.

J’ai dansé, il y a deux ans. Joué des points longuement accumulés, pour trouver une vie plus douce. Et ce souhait accordé m’a coûté le droit de demander quoi que ce soit d’autre pour de nombreuses années.

Je ne suis pas amer, je connais le jeu. J’ai peu d’attaches. Mais, comme tous les ans, aussi, je pense aux collègues, éloignés de leurs amis et de leurs familles, à ceux qui, après des années, aspirent à savoir où ils commenceront leurs cours l’année prochaine. À ceux qui sont fatigués d’être les rustines de l’Éducation Nationale : le système de mutations de la profession est particulièrement rude.

C’est aussi ça, être prof, tant que l’on n’a pas trouvé son point d’attache, au moins pour un moment : réussir à oublier, au fil des ans, que l’on est sur un sol qui tangue.

Mercredi 10 novembre

Une voix très désagréable – la mienne – me résonne aux oreilles.

“Luis, vous viendrez me voir à la fin de l’heure.”

Ça faisait longtemps. Deux ans. L’année dernière, au collège Nohr, je n’ai pas eu besoin d’employer ce timbre. Et je ne pensais pas, au lycée, que ce serait nécessaire. Mais Luis s’apprête à jeter un avion en papier. Luis qui est en difficulté, mais qui m’a posé trois lapins consécutifs quand j’ai proposé de lui venir en aide sur des heures de permanence. Luis qui se plaint sans arrêt mais ne suit absolument plus.

J’ai décoché ma flèche, exactement comme à Ylisse. J’ai attendu que nombre d’élèves tournent les yeux vers lui, patienté jusqu’au dernier moment. Il m’a fallu quatre ans pour trouver le timing, mais c’est efficace. Le môme me regarde, le reste de la Seconde Azumarill aussi. Ils ne m’ont encore jamais vu faire la gueule. Monsieur Samovar, d’habitude, c’est le mec excentrique, qui donne plein de travail fait des blagues et du théâtre. (d’après mes oreilles à la vie scolaire) J’ai un peu honte. Je me dis qu’engueuler un élève à la fin du cours, ça n’est pas très lycée, pas très mature. Mais je n’ai pas le choix. Je pars dans deux semaines à présent, et je n’ai plus le temps de courir après Luis, qui dysfonctionne de plus en plus.

Alors la sale engueulade de début de récréation. Surtout ne pas hausser le ton. Quand je hausse le ton, je pars dans les aigus, et ça ne fonctionne pas. Je déroule mes reproches, mes exigences face au mômes. Engueuler je sais faire. Mais en général, ce n’est qu’une première étape. Remettre les choses au clair, rappeler les règles et les codes, avant de trouver un moyen d’avancer avec le gamin. Là, je n’aurai pas le temps. Luis baisse les yeux, contrit. Comme un cinquième.

Je quitte le lycée (j’ai failli écrire collège), un peu abattu. Ce n’est rien, bien entendu. Juste cette sensation à la con, quand tu sais que tu passes à côté d’un élève. Mais cette sensation à la con, elle a un nom : de la vanité. Un autre prof fera avancer Luis. Ou il avancera tout seul. Comment je le sais ? Je n’en sais rien. Mais il faut toujours avoir foi en eux. C’est ça, être prof, dans ma tête.

Mardi 9 novembre

Drôle d’ambiance en salle des profs, en ce moments. Quand il m’a vu arriver, tout au bout du couloir, F. m’a fait coucou. Je lui ai mis le vent du millénaire, ne portant pas mes lunettes et pensant que c’était un élève qui en saluait un autre.

“Ne t’en fais pas, m’a-t-il gentiment fait, après que je me sois excusé sept millions de fois, je pensais juste que tu partais aux vacances.”

Apparemment il n’était pas le seul. Je suis accueilli avec des sourires – agréablement, espérons-le – surpris cette semaine. Un peu comme lors du bis d’un chanteur (là s’arrête toute ressemblance entre moi et un chanteur, je vous l’assure). J’étais un souvenir, j’acquiers à nouveau de la substance. Ces marques de gratitude agissant sur mon effroyable besoin de validation, elles me font bien entendu plaisir. Mais m’attristent aussi un tout petit peu : j’ai l’impression très immature d’une injustice. Dans la mesure de mes moyens, je me suis donné à ce poste. Et j’ai la sensation de m’être bien intégré : les élèves progressent, les collègues connaissent ma bobine, j’ai réussi à mener quelques petits projets.

Et dans désormais huit jours et demi de cours, je partirai.

Il est interdit de s’en plaindre, c’est la règle : le dévouement ou la performance n’y sont pour rien et, d’une certaine manière, cela permet une équité de traitement face aux mutations.

Malgré tout, j’ai eu un méchant pincement au cœur quand, en première, j’ai constitué moi-même des groupes de travail :

“Je signale que ma voiture est garée par-là, c’est un C4 blanche, si vous voulez aller me crever les pneus, après le cours.”

Ils ont tous rigolé. Se sont installés avec ces gens qu’ils connaissent peu. Et ont bossé comme des reines et des rois.

Je vais les regretter.

Lundi 8 novembre

Et parfois, ça fonctionne.

Tu n’as pas choisi un sujet que tu maîtrises particulièrement bien. Mais pour tout un tas de raisons, ce texte a résonné lorsque tu l’as lu pour la première fois. Et c’est peut-être cela que tu cherches à expliquer aux élèves. Les notes de noisetier et de chèvrefeuille, dans le lai. Bien sûr, tu explique chèvrefeuille. Et lai. Tu expliques – même si ça fait beaucoup – la matière de Bretagne, et surtout la légende de Tristan et Yseult. À ta façon, avec moult détails et quelques blagues. Ils rient gentiment.

Il n’y a que quelques questions, très simples. Les questions que tu t’es posées en lisant le texte. Pourquoi ne parler que de ce minuscule épisode dans l’histoire des deux amants, pourquoi cet étrange rebondissement, à la fin ? Un personnage de fiction écrivant sa propre histoire… Toi tu y es sensible, à cette déflagration, un Tristan imaginaire dont on nous fait croire qu’il est réel. Mais est-ce qu’en seconde, tu en aurais eu quelque chose à faire ?

*Fais-leur confiance, il en suffit d’une, il en suffit d’un.*

“Monsieur, c’est très bizarre, cette fin, non ?”

Il en suffit d’une. Tu te souviens de paroles échangés, un soir.

“C’est ça qui est beau, avec la littérature médiévale. La réalité et la fiction sont au même niveau.”

Et tu vois leurs yeux s’écarquiller. Tu ne sais pas par quel miracle, mais c’est comme un grand manteau d’étoiles qui se déploie. Ce long poème d’amour entre la reine et le chevalier rend cette possibilité envisageable. Qu’un Tristan de papier soit sorti de sa propre histoire pour en devenir l’auteur.

“Mais où elle a trouvé ça, Marie de France ?
– C’est impossible à dire. Mais c’est aussi le propre des auteurs importants, d’aller chercher une idée dans toutes celles qui traversent l’humanité, et de l’illuminer par l’écriture.”

Je suis dans la métaphore imbitable. Mais ils sont dans cet état, rare, précieux, où ils peuvent saisir la métaphore imbitable. Ils sourient et notent. Ils notent parce qu’on travaille ça, justement, la prise de notes.

“En fait, c’est une TristanInception !”

Des rires, sur une autre tonalité. Le moment est terminé et c’est normal.

Parfois ça fonctionne. Pas très longtemps. Mais ces moments ne sont pas que des éclats, du carburant pour quand ça va mal. Ils sont les fondations sur lesquels nous bâtissons, ensemble, leur classe.

Dimanche 7 novembre

Et le dimanche on s’évade.

Quand j’avais douze ans, mes parents m’ont donné certains de leurs CD. Parmi lesquels un album de Tori Amos. Cornflake Girl. J’aimais bien la pochette, mais à l’époque, je n’écoutais pas de chansons en anglais. Ça a duré jusqu’à mes 17 ans et ma découverte de Björk.

Je suis retourné à Tori Amos beaucoup, beaucoup plus tard, et ai écouté sa discographie sur un temps très court. Deux ou trois ans.

Bizarrement, la découverte de son nouvel album, Ocean to Ocean, m’a fait un peu la même impression. Tori Amos me semble être, comme Björk, justement, de ces artistes qui tentent de résoudre une équation : trouver un chanson, une note, qui sera comme une clé. Chaque nouveau titre est un élément de cette très longue litanie qu’elle égrène, à la recherche d’on ne sait trop quoi.

Si cette théorie débile était vraie, Ocean to Ocean serait le bilan de ces années de quête. On retroue dans ces nouveaux morceaux des accords, des instruments, des sons de Little Earthquakes, de Cornflake Girl. Les aigus de la jeune Tori, le penchant pour la pop indé des années 90. Mais Tori a vieilli. Les aigus sont patinés, les mediums plus assurés. Les arrangements plus réfléchis. Ocean to Ocean, d’un temps à l’autre. Le résultat est un ensemble plus modeste, peut-être moins ambitieux que ses œuvres précédentes. Mais qui pose, avec l’élégance et la douceur propre à Amos, les bonnes questions : pourquoi chanter, au fond ? Pour exorciser la douleur d’un confinement ? (certains textes sont à cet égard, sans équivoque) Pour porter une parole engagée ? Ou juste pour comprendre.

Il y a de ça plusieurs années, j’étais allé voir Tori Amos en concert. Un fond d’étoiles tourbillonnant lentement était projeté. J’ai l’impression que c’est là qu’elle évolue. Dans cet infini serein. À capter, année après année, des lumières d’étoiles. Parfois des super novas. Et d’autres, de modestes soleils, dont les notes nous parviennent en écho, d’il y a très, très longtemps.

Samedi 6 novembre

Tout me prend davantage de temps, les jours d’avant la rentrée. Les rouages de mon cerveau tournent en silence, la pensée du boulot envahit tout le reste. Ce n’est pas tant l’angoisse de retrouver les élèves – surtout pas cette année, ou je n’ai vraiment pas à me plaindre – mais cette angoisse délirante et invincible de ne plus savoir faire.

J’ai réussi à vaincre énormément de démons. Mais celui-ci refuse obstinément de plier ses gaules pour aller hanter une ruine quelconque (c’est vrai que les ruines se font rares, dans la région). Deux ou trois jours avant je suffoque, je transpire. Le même étau, toujours intact, toujours rutilant, me serre la poitrine : tu n’y arriveras pas.

Alors ma pensée s’affole, tente de conjurer. Met en place vingt-cinq scénario d’urgence, des fois que les cours préparés ne suffisent pas. Imagine des scénarios de plus en plus improbables, à tel point que je termine souvent sur les sites de reconversion : que faire après l’Éducation Nationale ?

Il y a des milliards de trucs que je ferais bien, après l’Éducation Nationale. Écrire, faire de la médiation culturelle, m’occuper d’enfants en difficulté, apprendre à chanter, apprendre à danser, sauver un théâtre de la faillite…

Mais c’est comme à chaque fois que j’essaye de jouer d’autres couleurs à Magic, que j’essaye d’autres classes que prêtre dans World of Warcraft : à quoi bon ? Si j’arrête maintenant, ça n’aura pas de sens. Il y a quelque chose que je n’ai pas encore découvert. Même en terminant tous les donjons en Mythic +15, même en ayant enseigné à presque tous les niveaux d’élèves. Je cherche. Je ne sais pas quoi mais je cherche. En me disant que lorsque j’aurai trouvé, je serai vraiment prof, vraiment prêtre elfe de la nuit, vraiment planeswalker des couleurs verte et blanche.

Et peut-être que le démon qui me souffle à l’oreille se taira-t-il enfin.

Vendredi 5 novembre

Je ne sais pas si c’est le changement de saison, le hasard des réseaux ou les rêves lucides du grand Cthulhu, mais je trouve les gens particulièrement énervés en ce moment.

Et donc, ça c’est pas mal chamaillé, dernièrement, sur twitter (votre fournisseur quotidien de polémiques poisseuses) sur la pertinence d’apprendre “par cœur”. Je ne me pencherai pas sur l’anecdote, qui a été amplement débattue, avec un stock de mauvaise foi qui pourrait servir d’énergie alternative.

Juste sur ce “par cœur”. Qui fait peur et agite tant de spectres. Encore une fois, je pense que beaucoup d’intervenants ont réagi avec leur “élève blessé” : ces expériences que nous avons vécues et qui nous font souvent réagir épidermiquement quand il est question d’éducation. Le par cœur, c’est cette crainte de ne pas réussir à retenir. C’est le zéro parce qu’on a paniqué. C’est la sanction.

Peut-être. Mais ce n’est pas l’activité qui est à mettre en cause. C’est peut-être la façon de la présenter. Apprendre par cœur, c’est une épreuve. Une quête qui, comme toutes les quêtes, apparaît à première vue insurmontable. Mais qui s’accomplit petit à petit. Pas après pas.

Apprendre par cœur, c’est se placer dans une temporalité différente. Lente et humble. On ne retiendra que rarement du premier coup, et pour toujours. Apprendre par cœur nécessite d’y aller doucement. Petit à petit. Mettre un mot devant l’autre. Trébucher et recommencer. Ce n’est pas brillant, pas immédiatement satisfaisant. Mais c’est fondamental.

Fondamental à tel point que les élèves s’en rendent compte. Quand ils veulent lire une scène qu’ils ont étudiée ou écrite.

“Monsieur, c’est pas pratique, la feuille, on peut apprendre ?”

L’apprentissage par cœur, c’est le tremplin qui permet de s’envoler. Parmi mes souvenirs les plus beaux, il y a ceux des sections Glee (des classes à option artistique), enfin libérés de leur carcan de papier, commençant à jouer leur pièce de théâtre, à l’interpréter. Mais il y aussi ces foutus listes de vocabulaire apprises en prépa, une centaine de mots par jour, répétés inlassablement. Qui font, notamment, que je ne lis plus des traductions de l’anglais vers le français que par choix. Il y a, beaucoup plus récemment, les élèves de seconde, dont je vois au jour le jour l’écriture se déployer, depuis que je les ai forcés à se recoltiner l’apprentissage des fonctions des groupes de mots dans la phrase. À chaque détour de ma carrière et de ma vie – aussi pompeux que cela paraisse – je vois une victoire de la mémoire. Un enregistrement. Et il ne s’agit pas de “savoir sans réfléchir”. Il s’agit de construire son paysage mental. Dans lequel on pourra ensuite évoluer, toujours plus loin, toujours plus complexe. Mais sans cette apprentissage, qu’il sera vaporeux, ce paysage, qu’il sera restreint !

Et puis, au-delà de la métaphore, il y a cette immense fierté. Ces mômes qui constatent avec joie qu’ils ont pu retenir ce texte, cette liste, ces séquences de mots. Qu’en vrai, c’était possible. Que le croque-mitaine du “par cœur” n’est qu’un mythe. Et qu’il serait cruel de leur retirer ça…

Apprendre par cœur est un acte de foi. Parce qu’on n’est jamais certain que ça fonctionnera. Que l’on peut compter sur la mémoire. Qu’elle ne nous laissera pas tomber. Mais comme le disait une sorcière de jeu vidéo : “Il n’y a que lorsque l’on tombe que l’on sait si on peut voler.”