Vendredi 12 novembre

C’est l’une de mes grandes résolutions de l’année 2021-2022 : j’essaye de réfléchir.
Je sais, mon ambition n’a carrément aucune limite. Et donc, ce billet sera un début – j’insiste, un début – de réflexion sur la propension actuelle et récurrente de nombre de médias à présenter l’école comme un lieu dans lequel une cabale de profs malveillants cherche à manipuler la pensée des enfants. Le dernier exemple en date est un article du Figaro Magazine qui a fait les gorges chaudes. À ce sujet, si vous fréquentez Twitter, pauvres de vous, Ariel Guez a analysé le papier de manière assez précise.
À vrai dire, si on enlève les tartines de cynisme et de stratégies commerciales pour vendre du papier, j’ai l’impression que cette bronca sur l’école part d’un immense malentendu : plus que jamais, on entend sur les plateaux télé que l’école doit être un lieu de stabilité. L’école doit apprendre des règles précises, l’école doit inculquer l’attachement à une Histoire de France, l’école doit inculquer une certaine idée de la discipline.
Or rien n’est plus faux.
L’école n’a pas à être tournée vers le passé. Ce n’a jamais été son rôle. L’école a toujours été pionnière. Je me rappellerai toujours cette découverte dans un grenier d’un cahier d’appel, tenu par un enseignant des années 50. À l’intérieur, était retranscrit la plainte d’un parent, dont le môme avait séché les cours pour aider à la ferme familiale. L’éducation obligatoire de tous les enfants, filles comme garçons, n’a pas manqué de faire réagir dans différentes couches de la société.
L’école prépare à l’instable, au mouvant. J’en veux pour preuve les cours de grammaire. Je suis toujours très amusé des gens qui, lorsqu’ils veulent évoquer une vision de l’éducation stable et confortable, évoque le fait qu’on doit avant tout y apprendre “l’orthographe et la grammaire”. Il n’y a pas plus mouvant, plus bordélique que ces deux domaines, dans lesquels des grammairiens se sautent à la gorge, au milieu de règles contradictoires remontant à plusieurs siècles. Ce que nous enseignons aux élèves, c’est une norme qui leur permettra de naviguer sans trop d’écueils dans les débuts de leur vie professionnelle et étudiante. Tout en leur faisant entrevoir que “le français”, c’est beaucoup plus que ça.
Je me suis assez plaint, depuis le début de ma carrière, de réformes menées n’importe comment et au pas de charge. C’est la manière de le faire qui m’insupporte, pas les réformes en tant que telles. Elles sont nécessaire, car l’école se doit impérativement de rester à l’unisson du monde pour lequel elle prépare ses élèves.
Et peut-être est-ce là le nœud du problème : cela peut effrayer des journalistes, des parents, et parfois même des enseignants, de s’apercevoir que ce que l’on avait appris, tenu très fort contre sa poitrine n’est plus pertinent. Que des travaux historiques ont démonté le mythe du héros Charles Martel. Que “nénuphar”, c’était depuis le début une erreur pédante. Que les droits et les devoirs des êtres humains ont changé.
Encore une fois au-delà du cynisme et de la mauvaise foi, ce que je lis et entends dans ces propos médiatiques se lamentant sur une école devenue une machine à embrigader les jeunes esprits, c’est la trouille. La trouille de se rendre compte que le monde nous échappe dans sa fluidité. Et n’est-ce peut-être pas là le début de la vieillesse ? La sensation que non, on ne fait plus partie de la génération pertinente, celle responsable de la marche des temps ? Qu’il faut accepter de décroître ?
La preuve ? Une maladresse immense sur la couverture de l’article que je citai en début de billet. Le sous-titre est : “Antiracisme, idéologie LGBT+, décolonialisme…enquête sur une dérive bien organisée.” Nombre de lecteurs ont perfidement remarqué que connoter négativement ces valeurs revenait à glorifier le racisme, l’homophobie et le colonialisme. C’est peut-être le cas, les grands papes médiatiques actuels n’étant plus à ça près.
Où peut-être s’agit-il aussi d’une incompréhension. Oui, le monde est aujourd’hui traversé par ces courants. Ils se concrétisent, contribuent eux aussi à façonner la réalité. Et quand on a vécu dans un monde dans lequel ils n’existaient pas ou étaient tournés en ridicule, on peut avoir la pétoche.
J’insiste : il ne s’agit ici que d’ébauche de pensées. Mais plus j’enseigne, plus je suis convaincu que l’exigence et la rigueur intellectuelle sont l’inverse absolu de la rigidité et de l’immobilité.