Mardi 25 mai

“Le dernier grand contrôle de grammaire” comme on l’a appelé toute la semaine avec les sixièmes Canarticho a été l’un des moments les plus doux de l’année.

J’ignore à quoi c’est dû. Peut-être la prise de conscience, très lente, très progressive, que l’année touche à sa fin. Que le groupe d’enfants et d’adultes qui a traversé les aléas de ces quelques mois – et il y en a eu, des aléas – est appelé à se dissiper. Qu’il n’y a plus de raisons de se disputer, plus d’enjeux aux conflits.

Toujours est-il qu’au mois de mai, et de juin, des accords harmonieux se posent sur la petite musique du collège.

Tout le monde ou presque est arrivé avec son matériel. Je ferme les yeux sur deux échanges de feuilles (et passe discrètement un peu de gel hydroalcoolique), réécris au tableau la présentation à recopier, même si tout le monde la connaît à présent. On lit ensemble les consignes, il y a très peu de questions. Et puis un grand silence serein. Les résultats, je pense, ne crèveront pas le plafond. Mais tout le monde essaye, sérieusement. Tia a accepté, pour la première fois en deux mois, l’évaluation aménagée que je lui ai proposée. (“Vous promettez c’est pas parce que je suis bête, hein ?”). Oleg serre les poings, furieux.

“Vous voulez vous arrêter, Oleg ?
– Non non, cette fois je vais au bout, juste je vais me calmer tout seul.”

Fadwa termine tranquillement son évaluation, qui sera excellente. “C’était trop bien.” me sourit-elle tandis que je ramasse la feuille.

Ils finissent tous à leur rythme. Pas de bruit, certains lisent, d’autres continuent un travail entamé quelques jours plus tôt. C’est un silence comme il en existe peu, un silence heureux.

Et si j’étais prof de série américaine, je crois que je leur dirais : “J’aimerais que vous vous voyiez comme je vous vois.”

Lundi 24 mai

“Monsieur, j’ai fini mon brouillon, je peux avoir une feuille pour mettre au propre ?
– Vous n’avez plus de feuille de classeur, Liara ?”

Elle me fixe, l’air perplexe, comme lorsque je m’embrouille dans mes explications.

“Ben non. Une feuille colorée.”

Je tourne la tête vers les autres élèves de sixième Canarticho, qui n’ont pas l’air de saisir l’incongruité de la demande.
Peu de temps avant la dernière période d’école à la maison, j’ai demandé aux mômes de créer une fable rédigée par leur soin. Ayant du mal à les faire progresser sur le soin apporté à leurs copies, j’avais beaucoup insisté sur l’idée de rendre un travail propre. Et je leur avais fourni quelques feuilles de différentes couleurs.

Et depuis, les travaux de rédactions sont tous rendus sur des feuilles de couleur.

Depuis toujours, on m’explique l’importance de mettre en place des rituels avec les élèves. Leur donner des règles, des moments qui ne varient pas, leur apprendre la cohérence. Je l’ai tenté au cours de ma carrière, avec plus ou moins de succès.

Mais c’est la première fois qu’un rituel se met en place sans que je m’en rende compte.

Et que s’empilent sur mon bureau des lignes tracées sur du bleu, du jaune, du rose.

Et que ces histoires sont beaucoup plus jolies. Beaucoup plus… soignées.

Dimanche 23 mai

Et le dimanche, on s’évade !

Parce que ça faisait longtemps : un petit Postmodern Jukebox !

Samedi 22 mai

Fin des micro-billets dès demain.

Aujourd’hui, il y a eu une cérémonie un peu triste. Et des mots de Mouawad qui ont été lus. Ce ne serait pas arrivé si je n’avais pas appris à un moment compliqué que je devais aller enseigner à des secondes qui étudient Incendies.

On ne lit jamais par hasard. C’est pour ça aussi que je suis prof de français.

Vendredi 21 mai

Coup de téléphone à T., mon frère d’armes de l’an dernier. On discute, longuement. On ne s’était pas parlé depuis longtemps. Pareil pour Monsieur Vivi. Je me doutais bien que le fait de partir aux quatre coins de la France ou, pour T., de changer de voie professionnelle nous éloignerait. Le confinement n’a pas aidé.

Mais je refuse la moindre amertume, et surtout de comparer les rencontres faites cette année à cette amitié intense et délirante. Mes années d’enseignement n’ont jamais été aussi bonnes que lorsque j’ai eu l’énergie d’embrasser tout ce qui arrivait. De me lancer sans réserve dans le boulot, dans le lien avec les élèves, dans la défense des droits des profs… Ce boulot exige énormément d’énergie vitale mais peut aussi nous la rendre au centuple.

Il faut juste continuer à avoir envie, année après année. Même celles où des pandémies rendent les arrivées dans une nouvelle région laborieuse.

Pour T. et Monsieur Vivi, je ne vis pas dans le passé.

Jeudi 20 mai

Entre deux tournées de tâches consacrées à la famille, et dans une ambiance adoucie, je me lance dans la préparation des cours qui commenceront la semaine prochaine.

Pendant quelques heures, le temps est aboli. Je conçois des documents et des préparations qui résonnent dans le grand silence des débuts. Je débute et pourtant je connais les règles du jeu. Je n’ai pas encore à adapter les textes et les exercices, je ne connais ni les classes, ni les visages, ni les timbres de voix.

Ces derniers mois, j’ai la sensation que le temps me marque plus lourdement qu’au cours des années précédentes. Mais tandis que j’invoque Euripide et Anouilh, pour expliquer la tragédie aux élèves de seconde, je retouche du doigt le prof qui débutait, il y a un bon moment, il y a peu.

Je reçois des mots de réconfort, de gens que j’aime profondément. Depuis toujours, depuis peu. Les cartes ont été rebattus et elles sont vierges.

On dira probablement que je fais beaucoup d’histoires pour un remplacement de quelques jours.

Probablement.

Mais cette épopée personnelle est aussi une raison pour laquelle j’aime ce métier d’amour.

Mercredi 19 mai

Comme un certain nombre de personnes, j’ai de la famille.

Et comme un certain nombre de familles, la mienne affronte parfois des aléas plus ou moins compliqués (d’où des billets riquiquis en ce moment).

Ma famille a besoin de moi aujourd’hui et jusqu’à vendredi. Je voyage donc à 700km de mon lieu de travail pour les aider.

Et c’est après plus d’un mois de sous-service absolu, malgré nombre d’appels au rectorats que j’apprends, ce matin, qu’on m’attend depuis une heure dans un lycée. Je rappelle à mon aimable rectorat que mon dernier enseignement en lycée remonte à mon stage de titularisation, soit quatorze ans.

Panique, suffocation et sueurs froides. J’ai beau affecter une persona cool et détendue, l’idée de ne pas être dans les clous professionnellement me terrifie, même quand je m’estime totalement dans mon droit. Et même lorsqu’il s’avère que je ne prendrai mon service que la semaine prochaine, je me rends compte que pour la première fois de ma vie, j’enseignerai à des lycéens de centre-ville un texte relativement complexe (“Incendies” de Mouawad) à l’orée d’une fin d’année chaotique.

Sensation d’être Indiana Jones au début des Aventuriers de l’arche perdue.

Mais bon, l’adrénaline booste pas mal l’exaltation chez moi. De nouvelles aventures en perspective !

Mardi 18 mai

(Les billets des jours à venir seront probablement d’un format très bref pour plusieurs raisons indépendantes de ma volonté).

J’enseigne depuis bientôt 14 ans. A raison d’environ cent élèves par ans, j’aurai à la fin de l’année vu défiler environ 1400 élèves dans les différentes classes qui m’ont été confiées. Un peu moins si l’on compte les élèves que j’ai retrouvés d’une année à l’autre. Allez, mettons 1300.

Il y a dans un coins de mon esprit un village dans lequel subsistent ces mômes. Certains à peine une présence, d’autres, beaucoup plus rares, des êtres quasi-autonomes, traits du visage, nom et prénom. Mille trois cent existences que j’ai approchées et peut-être, de temps en temps, un brin infléchies. Je ne le saurai jamais, l’hypothèse la plus probable est que nos relations de travail n’auront quasiment rien changé à leur vie.

Mais ce village, de temps à autres, me résonne sous le front. Je le visite peu, on ne peut porter toutes ces anciennes présences, me dit ma mère, elle-même retraitée de l’Éducation Nationale.

Il n’en reste pas moins qu’il est partie de moi.

Lundi 17 mai

Message du principal dans nos boîtes mail : une copie d’un courrier aux parents d’élèves, qui annonce les modalités de la fin de l’année. La fin de l’année, arrivée à une vitesse effarante. Bientôt la préparation des élèves au brevet – vu la taille de mon service actuel, je serai amplement réquisitionné – les conseils de classes, dans moins d’un mois, puis les examens.

Tous les ans, je me laisse surprendre. Une course effrénée des profs et des élèves pour boucler tout ce que nous avons prévu de faire et, brutalement, la ligne d’arrivée qui se profile à l’horizon. Nous naviguerons encore un peu sur les mers de Stevenson, avant de conclure les derniers points de conjugaison de l’année. Terminer sur des cours précis, rigoureux. Préparer les sixièmes Canarticho à la suite des événements. Ils s’en sortiront, pour beaucoup d’entre eux. Leur maturité ne s’est pas changée en arrogance et ils sont petit à petit en train d’acquérir les méthodes qui faisaient cruellement défaut à la majorité.

De cette première année en Bretagne, je suis en train de me bâtir d’étranges souvenirs. Cette sensation d’être reparti de loin. Il y a un an, j’étais, malgré la situation sanitaire, malgré tous les obstacles d’un collège de REP+, solide sur mes appuis. Je comprenais les règles du jeu : j’avais eu six années pour les apprendre. Désormais, dans cette vie plus douce, j’ai aussi la sensation que tout reste à construire. Sur beaucoup de points, je me demande si j’ai de quoi être satisfait : est-ce que j’ai été assez exigeant avec eux, n’aurais-je pas pu aller plus loin ? Est-ce qu’il ne faut pas que j’opère une mue plus radicale de ma peau de prof ?

Et puis, bien entendu, la suite des événements : de quoi l’année scolaire prochaine sera-t-elle faite ? Très probablement, encore d’incertitude, d’élèves à qui on dit au revoir trop tôt, d’histoire à peine entamées et déjà terminées.

Mais je remets à plus tard la suite de la dégustation de cette tarte à l’égocentrisme. Quelques semaines, dans une année scolaire, c’est à la fois une respiration et une saga en plusieurs volumes.