Lundi 24 mai

“Monsieur, j’ai fini mon brouillon, je peux avoir une feuille pour mettre au propre ?
– Vous n’avez plus de feuille de classeur, Liara ?”
Elle me fixe, l’air perplexe, comme lorsque je m’embrouille dans mes explications.
“Ben non. Une feuille colorée.”
Je tourne la tête vers les autres élèves de sixième Canarticho, qui n’ont pas l’air de saisir l’incongruité de la demande.
Peu de temps avant la dernière période d’école à la maison, j’ai demandé aux mômes de créer une fable rédigée par leur soin. Ayant du mal à les faire progresser sur le soin apporté à leurs copies, j’avais beaucoup insisté sur l’idée de rendre un travail propre. Et je leur avais fourni quelques feuilles de différentes couleurs.
Et depuis, les travaux de rédactions sont tous rendus sur des feuilles de couleur.
Depuis toujours, on m’explique l’importance de mettre en place des rituels avec les élèves. Leur donner des règles, des moments qui ne varient pas, leur apprendre la cohérence. Je l’ai tenté au cours de ma carrière, avec plus ou moins de succès.
Mais c’est la première fois qu’un rituel se met en place sans que je m’en rende compte.
Et que s’empilent sur mon bureau des lignes tracées sur du bleu, du jaune, du rose.
Et que ces histoires sont beaucoup plus jolies. Beaucoup plus… soignées.