Mercredi 15 octobre

M. est toujours parti.

C’est arrivé il y a presque deux semaines et encore, les éclats de son départ flottent, dans une infinie détonation. Certains, plus acérés que d’autres, m’effleurent et m’écorchent. On s’est vu, pourtant, pas plus tard que samedi soir – dimanche matin – et on a parlé jusqu’à ce que, peu de temps avant l’aube, la fatigue nous terrasse. On a six mille projets. Quatorze concerts et un voyage prévus.

Mais le collège est toujours vide de son absence.

Alors je lutte contre ce néant. Ça commence au petit matin, quand je fais la vaisselle et que je prépare le café, dans la salle des personnels. De façon à ce qu’il y en ait toujours. Parce qu’on s’arrangeait toujours pour que l’un ou l’autre en dispose – surtout moi, c’est moi le plus accro – à la récréation.

Ça continue avec Byron, en quatrième. Peut-être que je le chouchoute un peu trop. C’était le dernier élève dont il s’est occupé dans l’une de mes classes, dans son maintenant feu boulot d’AESH. C’était aussi un môme totalement insupportable l’année dernière. Beaucoup moins désormais que M. lui a insufflé une confiance hallucinante, avant son départ, qu’il dévore mes mangas de Lovecraft, et d’autres bouquins. Du moment qu’il sait qu’ils viennent de chez moi, ça lui contient. Je tente d’étayer davantage de piliers pour ces mômes qui ont besoin d’accompagnants. Qui n’en n’ont pas toujours. Je les entends, je les vois tellement plus précisément, depuis le temps que nous avons passé, M. et moi, à nous occuper d’eux.

Et puis, quand je n’en peux plus, quand les enfants me semblent laids et cruels à ricaner, quand je me perds et que je me dis que je n’ai rien à faire là, que tout ça n’est qu’un accident, je peux encore donner un coup de poing dans le chèque de 14 milliards d’euros qu’il m’a écrit, au mois de septembre, et que j’ai affiché au mur, suscitant des questions sans fin de la part des élèves. Et me résonne cette phrase, toujours la même, la seule fois où M. avait engueulé l’une de mes classes, qui me débordait totalement. « Vous ne vous rendez pas compte comme il est gentil, Monsieur Samovar. »

Cette qualité dont je parlais hier a été reforgée, illuminée par l’année passée ensemble. Et la porter, c’est rendre hommage à ce lien que nous avons tissé. C’est tarte, mais évidemment, je repense à la fin de Wicked.

I don’t know if I’ve been changed for the better
But because I knew you
I have been changed for good.

Ai-je changé pour le meilleur ? Ai-je changé pour de bon ? Pour être bon ? Au fond, même ça, ça n’a pas d’importance. L’important, ce sont, encore et toujours, les fragments dans lesquels se reflètent, enfants, adultes, celles et ceux dont j’ai eu la chance de croiser la route. Et parfois, lorsque le vent souffle doux et que la magie fredonne, l’un d’eux brille à me donner assez de force pour tout une vie.

Mardi 14 octobre

À l’extérieur les portes claquent et les cris retentissent. Dans trois jours, c’est la fin de la première période et j’ai l’impression d’être à la veille des grandes vacances. Enfants surexcités, adultes excédés. Nouveau jeu : certains mômes s’amusent à ouvrir des sachets de sauce chimique dans des salles pour en asperger les murs. Les traces se nettoient, l’odeur subsiste.

Tenir.

Depuis l’année dernière, plusieurs événements m’ont amené à me plonger dans la – vaste – question de ma santé mentale. Si j’en ai déjà retiré un bénéfice, c’est peut-être celui-ci : je sais mon monde intérieur solide. Et lorsque tout le reste fout le camp, c’est sur lui que je me replie. Je tire de ma cervelle les images d’Eowyn, affrontant le Nazgûl. De l’évêque de Digne, offrant une rédemption à Jean Valjean, et de Léopoldine, entraînée au fond des eaux.

En ces dernières périodes, se raccrocher à ce en quoi je crois, et que j’ai affiné, au fil des années. Lier mon enthousiasme et mon expérience. Et se rappeler d’être doux. Parce que si je parviens à maintenir le cap, que les élèves continuent à jouer le jeu dans mes classes, ça n’est pas le cas pour tous les collègues. Et ça ne marchera peut-être pas la prochaine fois. Prendre soin des autres, se préparer à se pardonner quand ça ne fonctionnera plus.

Je dis très souvent que la gentillesse a des dents. Qu’être doux et fort n’a rien d’antithétique. En ces moments où beaucoup d’élèves se vouent au chaos, par envie, pulsion ou mal-être, cette conviction heurte le réel de plein fouet.

Et pour l’instant, résiste.

Lundi 13 octobre

Premières évaluations bilans pour les quatrièmes Embrylex. Et comme je m’y attendais, ça n’est pas bon.

Ça n’est pas bon, et ça m’emmerde de le leur dire. Parce que la quatrième Embrylex est une classe adorable. Composée d’élèves extrêmement divers, aux profils hyper différents. Ceux qui ont fait les premières démarche pour entrer dans des clubs de foot, celles qui se sont réconciliées avec l’équipe enseignante cette année, ceux qui commencent à maîtriser le français, celles qui osent enfin participer à l’oral. Ce qui réunit cette classe est, je pense, l’envie de réussir à dépasser ses difficultés. Soient qu’ils soient particulièrement matures pour leur âge, soient que ce que l’on nomme mystérieusement « l’alchimie de classe » ait bien pris, le fait ait qu’ils s’accrochent, participent en cours, et bossent – un peu – par eux-mêmes.

Mais ils partent de très loin. Ils sont, peut-être plus que d’autres mômes, couverts des cicatrices de leur parcours scolaire. Il leur manque des appuis fondamentaux. Et si, au quotidien, je tente de pallier ces béances avec eux, lorsque l’on se retrouve devant l’objectivité de l’évaluation, ça ne fonctionne plus.

Je ne veux pas leur mentir non plus. Ils seront attendus sur ce genre de savoirs, tout au long de leur scolarité. Parfois, il y aura des tests qui ne seront pas aménagés, sans ménagements pour leurs difficultés.

Mais ça m’emmerde.

Ça m’emmerde de me dire que je vais tester les liens de confiance que nous avons tissés sur un truc aussi trivial, aussi bête et aussi incontournable. Et toujours la peur de ne pas trouver les bons mots, les bons commentaires, et d’en voir certains qui baisseront les bras, parce que je sais que pour certains le courage est encore fragile. C’est le jeu. Mais ça n’est pas la partie que je préfère, et de loin.

Samedi 11 octobre

Il est très tard, l’heure où l’on sait que le ciel va finir par blanchir. On est des derniers, à traverser cette nuit éveillée.

Et je parle. Je m’observe avec curiosité – avec agacement ? Non, je suis vraiment intrigué – parler avec ce débit qui m’est coutumier, à la fois précipité et hésitant, de mon boulot. Même après cette soirée de fête, même abruti de fatigue et d’alcool, j’y reviens. Comme si j’essayais, en cette heure, selon ces modalités, d’en percer l’énigme. Qu’est-ce que je fabrique dans ce système souvent brutal, qu’est-ce que je tente, à la fin de chaque journée, de fournir aux enfants qui me sont confiés ?

Peut-être est-ce parce que la réponse m’échappe qu’à la fin des fins, je suis toujours là.

Vendredi 10 octobre

Fin de la première période. La fatigue se fait sentir, pour tout le monde.

Pour les cinquièmes, qui commencent à tomber dans les travers que j’avais cru pouvoir esquiver en ce début d’année. Les tests de l’autorité, les ricanements, les petites bêtises comme enlever ses chaussures ou balancer des bouts de gomme. Les cahiers, malgré ma vigilance, commencent à partir en vrille.

Pour les quatrièmes, qui s’enferment peu à peu dans un silence résigné. L’enthousiasme des débuts s’est étiolé. Corollaire, je me retrouve à faire le guignol de plus en plus frénétiquement, pour éveiller leur intérêt. Mais je sens que mes réserves aussi s’épuisent. D’énergie, de gentillesse, d’enthousiasme. Et dans ces moments, j’ai peur. J’ai peur que ce soit ça, l’état normal d’un collège. L’ennui et l’amertume, recouverts par un léger verni de repos, à la fin de chaque vacance.

Mais encore une fois, je choisis d’ignorer ce démon. Être prof, c’est aussi refuser d’entendre le doute.

Jeudi 9 octobre

J’ai croisé Hamia deux ou trois fois hors du collège. Toujours accompagnée de ses frères et sœurs, plus jeunes qu’elle, à les accompagner ou les ramener de l’école. Hamia travaille sérieusement, même si elle a énormément à faire à la maison. Elle n’a jamais un mot plus haut que l’autre. Hamia aime beaucoup l’école, me dit qu’elle en profite tant qu’elle peut.

Et l’autre jour, Hamia m’a emprunté l’une des adaptations en manga de Lovecraft de Gou Tanabe. Puis un autre. Puis le suivant.

« J’avais jamais lu quelque chose comme ça, m’a-t-elle dit en me rendant le premier.
La fin, MAIS LA FIN, a-t-elle exulté en me rendant le second.
Mon père a failli le trouver, a-t-elle chuchoté en me rendant le troisième, et en empruntant le quatrième. »

Les mangas de Gou Tanabé sont une forme de justice poétique qui me fait jubiler. Que ce gros racelard repenti de Lovecraft ait ouvert les portes de l’imaginaire d’Hamia, qu’elle s’émancipe en cachant Le cauchemar d’Innsmouth des yeux de la famille me fait jubiler. Car il faut au moins ça, les danses atroces de dieux aveugles et furieux pour enrayer, ne serait-ce qu’un peu, ce que le monde exige de nous.

Que les Anciens continuent à grouiller, aux limites du monde permis, si leurs pouvoirs permettent cela.

Mercredi 8 octobre

En ce moment, je reçois pas mal de stagiaires dans ma classe. Rien d’officiel, des visites au débotté pour compléter leur observation chez d’autres collègues ou un ami AED qui se forme en candidat libre.

Et de me demander ce qu’ils voient. Ce qu’ils peuvent retirer de me voir à chaque heure avoir l’impression de tout recommencer à zéro. C’est ça le plus difficile et le plus exaltant. Comme la lecture. « Je suis comme vous quand je commence un livre, j’ai l’impression que je ne vais pas y arriver. » Ça n’est pas un mensonge que je sors à mes élèves pour les convaincre, c’est un fait.

Même chose pour les cours. Chaque fois, j’ai la sensation que je n’y parviendrai pas. Que je me sente désormais légitime dans ma profession n’y change rien. Voient-ils ce mec qui se débat pour donner un semblant de cohérence, d’intérêt et de rigueur à ce qu’il enseigne ? Ou suis-je suffisamment bon acteur pour affecter ce rôle ?

Cet après-midi, je disais à quelqu’un que malgré mon profond désir de calme et de sérénité, je crois que je suis voué au chaos, à tout faire au débotté, n’importe comment.
Dans ma vie comme dans mon boulot.

Mardi 7 octobre

« Ah l’bâtard ! »

Il y a un hoquet collectif en quatrième Florizarre. Et le mot vient à peine de quitter le gosier d’Ivan qu’il vire à l’écarlate. Je ne sais même plus ce qui l’a provoqué. Il me semble que je tournais en ridicule le Ministre de l’Instruction Publique, dans « La Parure ».

Et brusquement, tous les yeux se tournent vers moi. Pour la première fois dans cette classe dans laquelle j’ai eu, pour le moment, zéro problème de discipline, je vais devoir poser un geste. Je déteste ce genre d’instant-clé, que l’on n’a pas choisi, mais où il faut être à la hauteur. Un moment important pour « l’au-to-ri-té ». Une autorité qui a une sale gueule de sanction. Face à moi, Ivan est mortifié. Depuis le début de l’année, je le lui dis, en tant que professeur de français et professeur principal, qu’il va finir par se griller, à vouloir jouer le malin, à y aller de son petit commentaire, à rendre les exercices demandés au dernier moment, bref à frôler la limite.

Là il l’a franchie.

Il est sur mon territoire, il n’est plus qu’un môme qui a proféré une insulte lourdaude et discriminante en plein pendant un cours. Réagir, et réagir vite.

« Bon. »

Inspiration.

« Qui peut me dire pourquoi Ivan ne sera pas puni ? Pas vous Ivan, ce coup-ci vous n’avez pas la parole. »

Regards perplexes. Je tente de gommer de mes gestes et de mes pupilles jusqu’à la moindre trace de condescendance ou d’ironie. Dans ces moments-là, dans ces moments-là exclusivement, je suis le Prof, avec un P. majuscule. Le mot m’est passé tellement, tellement à côté. Et j’attends tellement, tellement que ce soit eux qui se montrent dignes de ce que je vais leur dire. Et puis la voix de Jolene, habituellement si affirmée, qui porte cette fois un point d’interrogation en fin de phrase.

« Parce qu’il le pensait pas vraiment ?
– Il pensait à quoi, alors ? Vous n’avez toujours pas la parole, Ivan.
– Il pensait… pas ?
– La fonction phatique. »

Leur expliquer en quelques phrases, précisément et sans affect, pourquoi le langage peut surgir comme ça, brutalement. En plantant ses yeux dans ceux d’Ivan. Pas question de savourer une quelconque humiliation. Juste s’assurer qu’il comprenne. Qu’il comprenne ce que j’explique, qu’il comprenne que c’est moi l’adulte – je ne suis toujours pas sûr que ce soit moi l’adulte – qu’il comprenne que parfois, oui, les adultes ont raison. Qu’ils ont passé des années à se poser des questions dont eux n’ont pas encore idée. Et que ce temps-là, cette réflexion et cette puissance ne servent pas à écraser, mais à élever.
Pour une fois j’y parviens. Je ne me perds pas en digressions, je parviens à les tenir dans mes explications sans, me semble-t-il, perdre un seul môme.

Pour une fois, je suis cet espèce de modèle que j’aimerais être.

Et je suis content. Pas parce que, l’espace d’un instant, j’ai revêtu ce costume de super-héros. Mais parce que j’ai l’impression qu’Ivan sort avec le pas un poil plus lent. Un poil plus stable aussi.

Je suis content parce que peut-être, juste peut-être, je leur permets parfois de grandir.

Lundi 6 octobre

S’il te plaît ne le dis pas.

Ce n’est pas utile, ça ne fonctionnera pas.

Si Valentin se tient bien dans ta classe, s’il ne bronche pas et qu’il fait ses devoirs, c’est génial. Vraiment. Si tu as la chance que cette classe dont vous parlez travaille avec toi comme tu le souhaites, bien entendu qu’il y a tout lieu de s’en réjouir.

Sauf si l’on est le collègue avec qui tu parles.

S’il te plaît ne le dis pas.

C’est toujours compliqué, de dire qu’un élève te met la misère. Et là, Valentin a quand même réussi à retourner la classe contre lui, à ridiculiser les activités qu’il propose, à le faire douter. C’est violent et c’est une souffrance que l’on connaît tous, et que je ne souhaite à personne.
« Avec moi, il ne moufte pas. » Avec toi. Pour tout un tas de raisons, certaines sans doute de ton fait, et d’autres totalement hors de ton contrôle. Hors de notre contrôle. C’est tellement arbitraire, l’autorité que l’on a sur une classe, ça dépend de tellement de choses.
Ne pas rester sans rien dire, quand on se retrouve en difficulté ou face à un collègue qui en rencontre, ça va sans dire. Mais pas comme ça. Peut-être, juste peut-être, que c’est une façon de conjurer, de voiser cette phrase. « Avec moi, il ne moufte pas. » Ouf, quel soulagement, j’ai réussi, tu as vu, moi je m’en sors.

S’il te plaît ne le dis pas.

Mais mon discours, je le ravale, avec un beignet industriel posé sur la table dans la salle des personnels. Pas envie, pas le droit de faire la morale. Tout à l’heure je vais aller discuter avec le collègue, je crois. Je lui raconterai comment Valentin m’a retourné la classe, il y a deux semaines. Peut-être que je lui proposerai de venir faire un tour pendant une heure de français, et aussi de venir à son cours, qu’on puisse observer et réfléchir.
C’est vachement prétentieux, de l’écrire, à n’en pas douter. Mais je pense qu’il faut. Il faut parce qu’on veut tous ça, au fond, qu’avec nous, ça se passe bien.
Sans avoir à faire jouer les contrastes de ceux avec qui ça ne passe pas.