Dimanche 26 avril

Comme beaucoup de lycéens de mon époque et de ma culture, j’ai été projeté dans un cosmos parallèle, le jour où j’ai joué à Final Fantasy VII. Tout était semblable, tout était différent aux jeux vidéo que j’avais pratiqués jusque là : des mécanismes simples, mais une narration empruntant à d’autres médias.
Un nombre de code à acquérir, mais donc chacun, une fois maîtrisé, ouvrait la porte sur de nouvelles surprises.
Final Fantasy VII était un énorme machin, pataud et passionnant. Il créait l’illusion d’un monde dont chacun pouvait faire l’expérience individuelle : le tracé du jeu était finalement assez directif, mais on pouvait prendre tous les sentiers  de traverse que l’on voulait. Ce jeu a ouvert la voie, pour une génération, à une façon d’aborder le jeu vidéo, et plus globalement la fiction, comme l’ont fait, par la suite, d’autres volets de la série pour d’autres générations.

L’annonce d’un remake de ce volet mythologique avait de quoi faire trembler d’anticipation et de crainte. Les jours précédents la sortie de cette Arlésienne (cinq ans de développement, tout de même), je me suis demandé à quoi bon ?
Final Fantasy VII a eu un tel retentissement car il arrivait dans un territoire vierge. Assez peu de jeux, à l’époque, donnaient à ce point une impression d’immensité, de liberté. Peu d’entre eux se prenaient assez au sérieux pour offrir un scénario ambitieux, tout en restant dans les codes du jeu vidéo. Pour un public plus averti, comme nous le sommes tous devenus, en quoi le périple de Cloud et de ses alliés offrirait-il un quelconque intérêt ?

Pour ceux qui seraient totalement perdus, Final Fantasy VII retrace les aventures de Cloud, ancien membre d’une armée privée de la SHINRA, multinationale et pouvoir principal d’un monde dystopique. La première partie du jeu (et donc la totalité de ce remake, qui comportera plusieurs épisodes) se concentre sur l’exploration de Midgar, métropole immense où la discrimination sociale constitue l’architecture même de la ville.

La première chose – la plus attendue – qu’apporte ce remake à l’univers de FFVII est une texture. Midgar a achevé sa lente métamorphose, commencée dans les multiples suites du jeu original, et s’offre enfin à nos yeux dans sa version la plus aboutie. La ville est réellement cohérente, et impressionnante, des usines de la SHINRA aux taudis des différents secteurs qui sont véritablement les plus réussis. La géographie des lieux a été scrupuleusement respectée et, que l’on soit touriste de longue date ou nouveau visiteur à Midgar, l’endroit est réellement impressionnant.

C’est donc dans une gare que notre histoire commence, comme dans le jeu d’origine. Et que les personnages se dévoilent. Là aussi, je ne peux que saluer la prouesse, sans doute la plus importante de l’ensemble : la fidélité aux personnages. Les petits bonshommes en polygones grossiers de la Playstation 1 avaient forcément des comportement caricaturaux, voir grotesques, ce qui passait très bien, du fait de la technologie. On pouvait s’attendre, avec une technologie actuelle, que nos héros soient dénaturés, ou très gênants. Malgré quelques faux pas, les concepteurs du jeu parviennent à conserver l’essence des personnages (et leurs moments de bravoure), tout en les réactualisant. Retomber amoureux d’Aerith, s’attendrir devant la confusion de Cloud ou sourire de la camaraderie de Tifa vingt ans après est une expérience étonnante. Reste à voir comment un néophyte accueillera ces figures devenues tutélaires dans le jeu vidéo.

L’interface, elle reste la plus grosse lâcheté du produit : on explore et affronte les dangers  de Midgar à travers un système ultra basique, qui fait le job mais n’a rien de surprenant. Ressusciter le combat au tour par tour aurait été gonflé (et tout à fait possible, FFX-2 ayant montré que l’on peut tout à fait créer des scénographies hyper dynamiques même lorsque l’on doit attendre son tour pour jouer) et créer un vrai jeu d’action également. Là, on a un entre deux, ni scandaleux, ni inspiré.

Reste évidemment le point majeur de FFVII. Son scénario. Qui, dans le premier tiers du jeu, se constitue de multiples petits épisodes qui permettent de mieux saisir les enjeux des quêtes de chaque personnage. Le parti pris de ce remake est extrêmement gonflé. Je n’en dévoilerai rien pour ne pas gâcher la surprise, mais j’ai été de mon côté emballé. Les grands moments de bravoure du jeu ont été revivifié, telle cette exploration inquiétante et onirique du cimetière des trains, ou une visite improbable et réjouissante au Honey Bee Inn (le club où les travailleurs de la ville viennent s’encanailler). Mais tout cela est accompagné d’une réflexion puissante et scénarisée sur le statut de ce remake, certes très maladroite, mais également essentielle.

On termine l’aventure au-dehors des murs de la ville, à bout de souffle, déstabilisé, et guidé par les derniers mots d’un des personnages : “Le ciel d’acier me manquera.”
J’ignore totalement de quoi sera fait la suite de ce jeu. Mais j’éprouve envers lui immensément de gratitude. Car il accueille et légitime toutes les positions des joueurs : ceux qui espéraient une adaptation rigoureusement identique au matériau d’origine, les nouveaux venus, les curieux… Et si la position adoptée à la fin sera à n’en pas douter clivante, elle est, à mon sens, la seule tenable : Final Fantasy VII est une mythologie. Elle appartient désormais à chacun, comme tous les grands mythes fondateurs. Et quelle que soit la façon dont on l’interprète, ses fondations restent. Immuables. Les polygones des années 2000 ont crée une histoire commune que partagent nombre de joueurs. Ce FFVII remake n’est pas ce que je voulais, mais ce que je voulais était impossible, car mon FFVII est devenu intime, une part de moi-même. Cependant, je me réjouis de découvrir cette itération, comme je me réjouis de voir les statues représentant Persée et Méduse. Ce ne sont pas mon Persée et ma Méduse. Mais je sais qu’avec cet artiste, nous partageons ce récit, cette image, dans le grand océan des histoires légendaires. Ce qu’est devenu Final Fantasy VII.

Et puis défile la chanson du générique, composée par l’auteur de la bande-son du jeu d’origine. Cloud, Red XII, Aerith, Caith Sith et les autres sont tous là. Ils ne disparaîtront jamais.

Samedi 25 avril

Coup de téléphone de Monsieur Vivi, pendant un long moment. Il vit actuellement dans une grande maison, dans laquelle il y a du soleil, de la musique et du yoga le matin. Je suis heureux de l’entendre.

Nous discutons de la reprise, qui s’approche. De la possibilité ou pas de monter un spectacle de fin d’année avec les classes à option musique.

Il n’a jamais été aussi immense, Monsieur Vivi, que lorsqu’il déploie son envie et son imagination. Oui, la reprise va être terriblement compliquée. Oui, il nous semble, à l’un comme l’autre, qu’il va s’agir d’une tour de problèmes, à gravir jour après jour.

Mais pendant une petite heure, nous inventons une idée de spectacle. Sur le départ, l’envol, l’extérieur. Avec énormément d’espace, entre les musiciens, mais quelque chose de beau. Peut-être que ça arrivera. Peut-être pas. Mais nous entretenons une part du métier qui nous fait vibrer.

C’est beau.

Vendredi 24 avril

“Monsieur, on peut faire comme les vendredis de d’habitude ?”

C’était juste avant que je ferme le logiciel de classe virtuelle. Presque tout le monde est encore là et Ifalna a pris spontanément la parole ?

“Comme d’habitude ?
– Oui. Vous savez, pendant la récré, on reste et on parle de trucs.
– Euh. Si vous en avez envie, oui. De quoi voulez-vous parler ?”

Ils ne savent pas trop. Et un long silence s’abat, à travers l’écran gris. Je m’agite nerveusement. Heureusement, caméra débranchée, ils ne le voient pas.

Et puis Benvolio poste une photo d’escargot. Et juste après, un Pokemon qui lui ressemble trait pour trait.

“Euh c’est… ravissant. Mais pourquoi, les escargots, Benvolio ?
– Pour rien monsieur, j’ai vu que ce Pokemon était inspiré d’un animal qui existe vraiment. Même l’étymologie de son nom, elle a un vrai sens.
– C’est quoi, déjà, l’étymologie, monsieur ? demande Lamia.
– La science qui s’occupe de la formation des mots, répond doctement Fir. Comme Aquarium, ça vient de Aqua, eau et rium, c’est structure, je crois…“

Germe la conversation. Je leur parle du dictionnaire historique de la langue française, leur en envoie une photo (”c’est fou que la langue française rentre dans des pages comme ça”.). Pendant ce temps, Benvolio n’arrête plus avec ses analogies (”En fait, vous avez le Pokédex de la région France, monsieur, vous allez vers quelle arène, avec ça ?”). Myrrh en profite pour se mettre à chanter l’air sur lequel elle travaille depuis quelque temps.
Il y a quelque chose de plus fluide, de moins métallique dans les voix digitalisées.

Même une pandémie ne peut pas grand-chose contre la douceur du vendredi après-midi.

Jeudi 23 avril

Résumons.

Aujourd’hui j’ai :

– Préparé un cours que les élèves peuvent mener en autonomie totale, rapport au fait que les classes virtuelles étant désormais devenu le truc cool, tout le monde veut en faire, et les élèves risquent de se retrouver à passer leurs journée devant des écrans sponsorisés par le CNED (et plus par Fortnite). J’ai donc réduit mon quota hebdomadaire.

– Téléphoné à dix élèves, huit pour leur demander pourquoi ils n’avaient pas donné signe de vie depuis la rentrée (parce que bon, en ce moment, on a UN PEU tendance à surréagir, avant d’apprendre que oui, ils vont très bien et que ben eeeeuh oui, en fait, ils n’avaient pas trop envie de travailler), une autre pour rererereredéfinir un mot de passe pour son ENT (1h30) et un dernier pour lui parler de son orientation (1h).

– Rempli des dossiers d’orientation en 3ème préparation professionnelle… Je déteste déjà le travail administratif pour moi, alors je ne vous raconte pas pour les autres. Le tout sans pouvoir, toutes les trois minutes, solliciter l’aide de la CPE comme je le fais en temps normal. Je suis donc présentement en train de suer à grosses gouttes en espérant que je n’ai pas fait de connerie.

– Discuté une heure avec une élève, totalement angoissé à l’idée de rester chez elle, ET de reprendre les cours (”j’ai l’impression que ça va mal se passer quoi qu’il arrive”).

– Déconstruit le lot quotidien de fausses nouvelles que s’échangent les élèves (la tendance du jour étant : “on va nous donner des masques contaminés pour tuer les plus faibles.”)

– Descendu une chaîne de mails longue comme l’Anapurna, reconstruisant petit à petit le quotidien de chaque classe, au fil des mots, des ordres, des contre-ordre, des urgences.

“C’est ça, désormais, ton boulot.” me siffle une petite voix. “Prépare-toi à ce que ça dure. Que ça revienne.”

Je la fais taire. Et je repense aux voix des enfants.

Mercredi 22 avril

Même sans cette coupure forcée, j’ignore si j’aurais jamais réussi à percer le mystère de Rana. Quelque chose me dit que je quitterai mon bahut actuel sans l’avoir comprise, et ça me chagrine.

Actuellement, je ne peux définir Rana autrement que comme méchante. Le terme est enfantin – et bien entendu, je ne le lui ai jamais parlé de la sorte – mais je ne parviens pas à décrire son comportement autrement.

Rana n’aime rien tant que provoquer. Ses camarades, ses professeurs. Hurler à l’injustice quand on la reprend parce qu’elle tente de balancer un compas sur sa voisine de devant, et en profiter pour déballer l’intégralité des griefs qu’elle nous porte. Rana est celle qui a trollé mon cours l’autre jour, sans la moindre raison. “J’en sais rien, j’aime bien.” a-t-elle lancé au téléphone quand j’ai appelé sa famille, et lui ai demandé ce qui lui avait pris de hurler dans son micro.

Rana donnera parfois le change. Fera mine d’écouter lorsqu’on lui parlera. Qu’on lui demandera ce qu’elle veut faire. Comment elle voit le monde. Mais elle ne donnera quasiment aucune réponse. Et le lendemain, cherchera frénétiquement sur quel bouton appuyer pour faire péter un câble aux adultes et aux ados qu’elle fréquente.

J’ai enquêté autant que je le pouvais cette année. Auprès de ses camarades, de ses anciens profs, de ses parents. Rien ou presque. Personne n’a l’air d’en savoir beaucoup sur Rana. Qui, pendant ce temps, continue à se complaire dans le chaos.

“Mais pourquoi est-elle si méchante ?” C’est un slogan des années 90, mais aussi une question essentielle. Il y a là un mystère, qui me frustre et la bloque. Parce que, désormais, tout le monde l’envoie bouler.
“Je suis pas une balance, mais c’est Rana qui faisait n’importe quoi dans le cours en ligne monsieur.”

Ils ne se dénoncent jamais, d’habitude.

Rana est méchante. Et ce n’est pas moi qui y pourrai quelque chose.
Quelqu’un d’autre, j’espère.

Mardi 21 avril

“Mais monsieur, moi j’ai pas eu des bonnes notes au premier et au deuxième trimestre.”

Depuis le début du confinement, ça angoisse terriblement Eryn. J’ai beaucoup d’affection pour Eryn, qui est le genre d’élève à me faire craquer : hyper curieuse, drôle, active en cours, mais assez glandeuse dès qu’il faut prendre un stylo. Son univers alterne entre les gros bouquins de voyage et les castagnes en cours de récré. Comme à chaque fois qu’elle me pose la question, je tente de la rassurer.

“On va beaucoup observer votre assiduité, le fait de rendre les activités, quand ça vous est possible…“

Elle me répond par un grognement encore plus incompréhensible à travers le réseau brinquebalant de son téléphone et de mon ordinateur. Grognement qu’elle traduit en mots par un message qu’elle m’envoie quelques minutes plus tard.

“Mais si vous n’avez pas de notes, ou de vrai travail écrit, comment vous pouvez savoir ce qu’on vaut ?”

En temps normal, je replongerai avec un grand plouf dans le dilemme intérieur. Notes, pas notes, that is the question, am I part of the problem or ze solution et tout le tintouin.
Là, je m’imagine Eryn voisant la question, m’observant derrière ses grosses lunettes rondes.

Qu’est-ce que je sais de mes élèves ? Qu’est-ce qu’il me reste d’eux quand je ne peux les rencontrer au quotidien ? Constater que d’un coup, ce moment du cours les passionne, m’arracher mes non-cheveux quand j’ai l’impression que nous nous faisons la guerre, les voir, au retour de vacances, grandis, boutonneux, cheveux longs, cheveux courts ? Quand je cesse d’observer leur écriture à grosses boucles ou en pattes de mouches

Que valez-vous, les élèves ?

Ce n’est pas à nous de vous le dire. Et en ce moment moins que jamais. On tente, brin à brin, de vous reconstituer. Par bribes. Un travail rendu. Un coup de téléphone. Un message.

Et comme nous tentons d’exister en tant que profs, nous tentons de maintenir votre masque d’élève. Masque fait de souvenirs et de quelques lambeaux d’informatique.

Lundi 20 avril

Reprise des cours. Les retrouvailles avec les élèves empesées de tous les soucis techniques : les sites qui plantent, les micros qui grésillent et même – signe des temps – mon premier troll qui s’introduit sur un cours virtuel. Les mômes sont atones derrière leur micro, à l’exception d’Ignatz, qui en fait des caisses : “pour que vous compreniez à quel point je suis contente de rentrer, monsieur !
– Enfin rentrer… On n’est jamais sorti pour commencer, commente Benvolio, qui parvient à transmettre son côté pince-sans-rire par ses intonations.”

Cheffe nous convoque pour une réunion de rentrée. Difficile, pour elle aussi, de fixer un cap quand le monde entier voit flou. Des documents à remplir, pour s’assurer que trop d’élèves ne tombent pas entre les mailles du filet de sécurité scolaire. Quelques propositions timides “en attendant de vraies annonces.”

Le temps passe, et nous lancerons, jour après jour, nos filins, en espérant que les élèves les attrapent. Voix, écrans, écrans, voix. C’est peu.

Mais on fera avec, comme toujours.

Dimanche 19 avril

Et le dimanche, on s’évade !

Pour cette reprise qui s’annonce pour certains, pour cette fin de week-end pour les autres, le nouvel album de Nightwish, auquel, pour le meilleur comme pour le pire, je suis fidèle depuis des années.

Samedi 18 avril

Une nouvelle fois, descendre la liste alphabétique des noms pour téléphoner aux familles. Là aussi, on prend des habitudes. Appeler la tante de Nial plutôt que ses parents, elle pourra leur traduire notre conversation, et habite dans l’appartement d’en face. Reconnaître la voix du petit frère et lui demander si la classe de CE1 lui plaît. Se souvenir que, cette semaine là, Alair est chez son papa et qu’il faudra immédiatement appeler la maman pour la tenir au courant une fois notre conversation finie.

On apprend à s’adapter, dans ce boulot. Je déteste toujours autant le téléphone, mais je me livre désormais à l’exercice sans plus de résistance que cela.

Patiemment, on retisse sa classe, on compte les troupes, et on espère qu’ils arriveront encore à tenir, à apprendre, tant que durera la pandémie. Et on tire du réconfort des voix des parents, qui, désormais, reconnaissent votre voix, vous appellent par votre nom. “Vous nous appelez plus que certains de la famille.” rigole un papa. “C’est très réconfortant.”

Du réconfort. Ouais. En ce moment, c’est pas mal.