
“Mais monsieur, moi j’ai pas eu des bonnes notes au premier et au deuxième trimestre.”
Depuis le début du confinement, ça angoisse terriblement Eryn. J’ai beaucoup d’affection pour Eryn, qui est le genre d’élève à me faire craquer : hyper curieuse, drôle, active en cours, mais assez glandeuse dès qu’il faut prendre un stylo. Son univers alterne entre les gros bouquins de voyage et les castagnes en cours de récré. Comme à chaque fois qu’elle me pose la question, je tente de la rassurer.
“On va beaucoup observer votre assiduité, le fait de rendre les activités, quand ça vous est possible…“
Elle me répond par un grognement encore plus incompréhensible à travers le réseau brinquebalant de son téléphone et de mon ordinateur. Grognement qu’elle traduit en mots par un message qu’elle m’envoie quelques minutes plus tard.
“Mais si vous n’avez pas de notes, ou de vrai travail écrit, comment vous pouvez savoir ce qu’on vaut ?”
En temps normal, je replongerai avec un grand plouf dans le dilemme intérieur. Notes, pas notes, that is the question, am I part of the problem or ze solution et tout le tintouin.
Là, je m’imagine Eryn voisant la question, m’observant derrière ses grosses lunettes rondes.
Qu’est-ce que je sais de mes élèves ? Qu’est-ce qu’il me reste d’eux quand je ne peux les rencontrer au quotidien ? Constater que d’un coup, ce moment du cours les passionne, m’arracher mes non-cheveux quand j’ai l’impression que nous nous faisons la guerre, les voir, au retour de vacances, grandis, boutonneux, cheveux longs, cheveux courts ? Quand je cesse d’observer leur écriture à grosses boucles ou en pattes de mouches
Que valez-vous, les élèves ?
Ce n’est pas à nous de vous le dire. Et en ce moment moins que jamais. On tente, brin à brin, de vous reconstituer. Par bribes. Un travail rendu. Un coup de téléphone. Un message.
Et comme nous tentons d’exister en tant que profs, nous tentons de maintenir votre masque d’élève. Masque fait de souvenirs et de quelques lambeaux d’informatique.