“Bonjour Monsieur ! – Ah, Arès ! Comment était cette représentation de cirque qu’on vous a amené voir ?”
Le visage d’Arès s’éclaire et, tandis que les autres troisièmes s’installent, il me raconte sa sortie. Il y a quelque chose de différent, par rapport à la semaine dernière. Les mèches négligées sont passées au ciseau, il a rasé son duvet de barbe, et remplacé son éternel jogging par un polo. Mais au-delà de la transformation physique, c’est son attitude qui s’est modifiée. Il se tient plus droit, et, lorsqu’il me répond, ne me regarde plus par-dessous.
“En fait, il s’agissait d’un spectacle d’auditions par de futurs artistes de cirques, j’ai beaucoup aimé !”
Comme à chaque fois, cette transformation sera cyclique. Les cheveux repousseront, l’enthousiasme laissera à nouveau place à la nonchalance.
La vérité est qu’Arès attend.
Placé en famille d’accueil depuis des années – et une famille d’accueil qui fait un travail fabuleux, l’ayant soutenue dans ses moments les plus noirs, et les plus violents – le jeune homme se métamorphose à chaque fois qu’il a l’occasion de voir les quelques fragments de sa famille qui lui restent. Une famille qui, d’après ce qu’il me raconte, prend soin de lui, le nourrit intellectuellement, et lui donne confiance en lui.
Arès attend ce moment où il aura gagné son indépendance, où il pourra rejoindre ces gens de sa volonté propre. Et en attendant, vit au gré des marées. Des adultes qui s’occupent de lui et recousent son histoire familiale en morceaux. Famille, famille d’accueil.
Et profs.
Souffler sur ces braises en attendant l’âge adulte. Pour que le feu, enfin, prenne, et qu’Arès brille.
Sheena et Yumin, de quatrième Dracaufeu, ont une heure de permanence, avant leur prochaine heure de cours :
“Monsieur, on peut rester dans votre cours suivant ?”
Le cours suivant, c’est avec les quatrièmes Avaltout, qui sont dans leurs grands jours. Les deux gamines – un peu prétentieuses, mais plutôt sympathiques – voient arriver, les yeux écarquillées, ces mômes qu’elles fréquentent dans la cours de récréation, et qui semblent métamorphosées aujourd’hui en une légion infernale à en faire frissonner Jérome Bosch.
Pendant une heure, elles me voient me débattre à mettre en place l’exacte même séance qu’elles viennent de terminer : une séance où tout le monde a travaillé le mieux possible, où on a rigolé quand j’ai dit “OK Google” par plaisanterie et où ça a déclenché trois téléphone. Une séance où certains d’entre eux ont pu réviser de la conjugaison et d’autres les procédés de style. Une séance d’où ils sont ressortis sereins. Là, je tente désespérément de faire passer quelques consignes, les uns hurlant des protestations devant le fait que ce soit trop difficile, les autres commençant à s’insulter de table à table et d’autres affalés sur la table, ne cherchant pas même à sortir un matériel de cours inexistant.
“Monsieur, en vrai c’est chaud, cette classe, me fait Sheena quand l’heure s’achève et que vingt-cinq diables de Tasmanie sortent à tout vitesse pour se bastonner dans les couloirs. – En fait ils sont pas heureux, renchérit Yumin, ils ont l’air trop d’en vouloir. – D’en vouloir à qui ? – … J’avoue je sais pas, monsieur… à tout le monde, en fait.”
Et c’est sur un long silence perplexe que nous nous quittons pour ces vacances.
“Monsieur, j’ai terminé ABC contre Poirot ! Vous l’avez lu ?”
Laya me regarde triomphalement. Elle fait partie de ces gamines qui, depuis quelques mois, empruntent régulièrement des bouquins à la médiathèque près de chez elle.
C’est mon objectif de l’année. Amener plus d’élèves à la lecture. Je les y ai encouragés en les faisant beaucoup lire en classe. En leur tenant la main les premières fois : explications du texte, heures entières, ou presque, passées à bouquiner, pour retrouver – ou trouver, parfois – l’habitude de se glisser entre les pages. Sélectionner les livres qui conviennent à chacun… Et admirer le travail des auteurs jeunesses dont la production permet à chacun, même aux plus en difficulté face aux mots, de trouver une histoire à sa mesure.
Mais pour cela, j’ai dû faire des sacrifices. Moins de grammaire, peu de dictée et de rédactions. Toujours, faire des choix. Et pester qu’on doive sacrifier en permanence.
Je ne vais pas me plaindre. Prof de français, mon quota d’heure est pharaonique par rapport aux collègues de sciences, de langues, d’art…
Mais je sais que, cette année comme tous les ans, me tourmentera la question : ai-je fais le bon choix ? Ces paris, que j’oublierai l’année prochaine, donneront-ils les bons appuis à ces mômes ?
Une partie des professeurs principaux de quatrième et de troisième ont été invités à visiter les lycées professionnels tout autour du collège, et je fais partie des heureux élus. Enseignant dans un bahut ou près de la moitié des élèves part dans cette voie après le brevet et a souvent des questions très concrètes quant à ce qui les attend (”Mais comment ça se passe VRAIMENT, une journée de cours là-bas ?”), nous partons à la recherches d’informations.
Et tandis que nous visitons un établissement enseignant la conception de système numérique, la maroquinerie ou les services à la personne, nous tombons, au détour d’une salle, sur d’anciens élèves. Plus grands. Parfois en bleu de travail ou en plein examen. Qui nous voient arriver, les yeux ronds, avant de nous lâcher un petit sourire, et de se remettre au travail. Ils vont bien, nous expliquent leurs enseignants.
Ils ont traversé le collège. Les classes à vingt-six et la difficulté de trouver du sens à tout ce qu’on leur enseigne. Moment de jalousie quand je les vois dans des classes de douze élèves, à s’entraîner sur du matériel de pointe. “Bien sûr qu’ils vont bien, regarde les conditions d’apprentissage !”
Mais ce serait trop facile. Je ne vois ici que ceux qui ont eu une orientation heureuse. Et ceux qui, pour l’avoir, sont justement passés par le collège.
“Nous enseignons au pire moment de l’adolescence.” m’écrit T. par SMS lorsque je lui relate ma journée.
Très probablement. Et sans les moyens adéquats, que ce soit au niveau du temps, des finances ou de l’espace.
Continuer à exiger de meilleures conditions de travail, parce que les bases que nous donnons sont primordiales : elles amènent à ce genre de moment où, lycéens, ils apprennent avec le sourire. Dénoncer le peu de considération apportée aux collégiens, sans cesse.
Mais continuer, aussi à aimer ce métier, cet endroit critique de l’adolescence.
Je suis en train de discuter avec Yel. Yel est un grand échalas à la figure placide, que je n’ai pas encore réussi à cerner. Certains cours, il semble parfaitement piger ce que je leur demande de faire. D’autres fois, j’ai la sensation que ses lacunes nécessiteraient que je reprenne le programme de français depuis le CP.
Et puis de temps en temps, il va faire une connerie. Un truc nul. Tirer les cheveux de sa voisine de devant, balancer un stylo à travers la classe. Comme ça. Sans raison.
Là, il a volontairement fait tomber le cahier d’une camarade. Je suis en train de discuter avec lui, tentant à nouveau de comprendre ce mystère tellement commun, le comportement d’un adolescent.
Riwan se glisse par la porte.
“Bonjour monsieur ! – Riwan, rangez-vous à l’extérieur avec votre classe, Yel et moi sommes en train de discuter. – Discuter de quoi ?”
Enfer et damnation, j’avais oublié qu’il ne faut JAMAIS donner un renseignement à Riwan qui veut tout le temps tout savoir, à commencer par les prénoms de ses professeurs, la marque de leur voiture et s’ils sont mariés ou pas. (Ramsès, une Clio, non, me concernant. La curiosité de Riwan n’a d’égale que l’inefficacité de ses investigations et sa naïveté).
Je ne peux pas gérer deux entretiens à la fois.
“Riwan, sortez. Maintenant.”
Protestant qu’il posait juste une question, le gamin tourne les talons et se dissimule, très mal, derrière la porte pour suivre la suite de notre échange. Vu le barouf qui règne dans le couloir, je peux continuer à parler sans crainte. Comme à l’accoutumée, Yel me regarde l’air de ne pas comprendre ce qu’il se passe. Et comme je ne dispose que de ces foutues cinq minutes d’interclasse, je dois couper court à l’entretien et lui rend son carnet de correspondance.
“Pourquoi vous lui avez pas mis un mot ?”
Riwan entre avec le reste de sa classe de troisième. Je suis encore perdu dans mes pensées et l’énigme de Yel, je ne réfléchis pas à ma réponse.
“Parce que c’est un bon garçon. – Et moi ? Est-ce que je suis un bon garçon ?”
Je lève les yeux sur ce môme, que, depuis trois ans, je sais incapable de second degré. Là où d’autres manient le sarcasme et le cynisme avec plus ou moins de délicatesse et de bonheur, lui n’y arrive pas. Ses transgressions sont toujours transparentes.
“Qu’est-ce que c’est que cette question ? – Ah ouais, moi je peux pas savoir ? Genre lui il peut savoir et pas moi ?”
Je secoue la tête. Encore une de ces situations improbables que je dois gérer en quelques secondes parce que la classe s’installe et qu’il y a vingt-deux autres gamins dont il faut s’occuper. Alors je réponds juste :
“Oui. Vous êtes aussi un bon garçon.”
Riwan a un immense sourire. S’assoit, avant d’essayer, laborieusement, de comprendre la première consigne du travail de la journée.
Condamné à patienter trois heures durant pour une énième réunion au bahut, je décide de mener une expédition gâteaux et viennoiseries à la boulangerie du coin. Boulangerie dont les propriétaires doivent suivre d’un œil inquiet les résultats des mutations vu la partie non-négligeable du chiffre d’affaire que doivent représenter des profs en manque de sucre.
“Monsieeeeeur !”
Hilda est en train de discuter avec des copines devant les grilles du collège : l’éternel paradoxe des mômes qui semblent vouloir fuir le bahut dès que la sonnerie retentit et qu’on retrouve, douze secondes plus tard, en train de zoner devant.
Hilda, donc, qui se précipite à mes côtés, pour m’abriter sous son parapluie, sous l’œil mi-amusé mi-envieux d’A., la collègue d’anglais, dont les boucles blondes mériteraient davantage d’être préservées du crachin que mes quelques poils survivants. Hilda n’en n’a cure, et m’accompagne, somptueusement indifférente aux moqueries de ses potes. N’importe qui en profiterait pour fayotter, mais elle m’explique, sans la moindre dissimulation, qu’elle n’a pas prévu de réviser pour son devoir de demain.
Je me dis que ça résume totalement Hilda. Paumée dans sa scolarité, hurlant quand elle est frustrée – souvent – mais essayant de toutes ses forces de bien faire. Elle ne comprend pas pourquoi je lui fais la conversation – “je vous tiens juste le parapluie.” – mais elle m’accompagnera jusqu’au portail.
Ambiance tendue comme un spectateur de Doctor Who entamant un épisode de la saison 12, au bahut en ce moment.
Nous sommes à cette délicieuse période de l’année durant laquelle la DHG est en train d’être discutée. La DHG, pour les bienheureux non-initiés, c’est la dotation horaire globale. Ou, pour parler de façon intelligible, la façon dont les heures dont nous disposons sont employées. Y aura-t-il davantage de sciences ou de techno ? Et si c’est le cas, cessera-t-on de travailler en demi-groupes en français ?
Tous les ans, les tensions montent devant cet affligeant constat : nous n’avons pas assez de temps. Pas assez d’heures pour enseigner sereinement. Et également pour tenir compte des desiderata de l’institution. Dernier exemple délicieux en date : il nous a été demandé par le rectorat de mettre en place une section rugby, et ce dès la sixième. Pour cela, on nous a fourni des heures supplémentaires qui devaient permettre de donner davantage de cours d’EPS au élèves de cette section… Mais pas plus loin que la sixième. Du coup, faire survivre cette section plus d’une année pour les élèves nécessitent des calculs à côtés desquels ceux des appareils qui tradent à Wall Street font figure de gentilles multiplication sur calculatrice Texas Instruments Collège.
La DHG, c’est ce que l’Education Nationale peut avoir de plus moche et de plus mesquin : le chef d’établissement réclame de nouveaux projets, qui lui sont demandés par sa hiérarchie. Les enseignants demandent davantage d’heures pour appliquer ces nouveaux projets, et permettre aux élèves de pouvoir être individualisés. Le tout dans des délais très brefs, lors de réunions insupportables, dont les conclusions laisseront toujours tous les partis frustrés et en colère.
La raison en est pourtant simplissime. Tous les ans, les enveloppent horaires diminuent, et les effectifs augmentent. Tous les ans, on demande aux personnels d’éducation de faire magiquement mieux avec moins de marge temporelle. Tous les ans, on nous demande d’être le Docteur, capable de tricoter le temps et l’espace.
Manque de bol, nous ne sommes pas des Seigneurs du Temps. Alors, comme les auteurs et les réalisateurs de la série, on tente de faire illusion. Jusqu’au moment où on nous retirera les projecteurs et les décors aussi, sous prétexte d’économie.
Et moi j’en ai marre, de faire de la magie pour économiser des sous.
Le marathon du vendredi commence, comme tous les vendredis par un cours particulier que je donne à Riou. Riou souffre de phobie scolaire et s’est retrouvé déscolarisé pendant plus de six mois. Le cours se passera, comme tous les vendredis, très bien. Riou est calme, poli, il fait de son mieux. Et ses mains tremblent toujours quand il prend la parole. Comme tous les vendredis, je quitterai le cours absolument furieux. Une heure de français par semaine, pour un élève de troisième, c’est de l’homéopathie, donc rien. Et on ne nous a donné aucune consigne depuis trois mois que quelques profs lui dispensent quelques heures par ci par là. Y a-t-il une prise en charge plus globale, un sens à ce que nous faisons ? J’en doute. Et je ne vois aucune envie de la part du môme de rejoindre un groupe, même réduit. Est-ce que je sers à quelque chose, auprès de lui ?
Pas le temps de tergiverser, comme tous les vendredis, j’enchaîne avec un cours de quatrième Dracaufeu, que j’initie à l’exercice de la réécriture. Heure plutôt aride dont je crains qu’elle vire au bazar absolu, comme à chaque fois que cette classe s’ennuie. Je passerai l’heure à chercher la caméra cachée tandis que les mômes travaillent dans un silence séraphique, levant respectueusement la main quand une subtilité leur échappe. Et puis au milieu de cette troupe temporaire d’angelots, je vois se détacher Byleth. Byleth est une gamine à la dégaine improbable, des yeux étrangement fixes agrandis par d’immenses binocles, un visage très mobile, et une expression toujours un peu perdue sur la tronche. Byleth cache des revues de voyage dans son sac et se montre parfois très sans-gêne dans ses remarques. Mais depuis quelques jours, elle semble avoir gagné deux ans d’un coup. Entrée dans la classe, elle s’isole de ses potes, suivant les consignes avec une concentration intense et choisissant avec soin ses partenaires lors d’un travail de groupe. Son sérieux est tellement puissant qu’elle a fini par attirer un petit groupe autour d’elle. Ceux qui, habituellement, subissent. Ceux qui attendent que les grandes gueules aient fini d’accaparer l’attention des profs. Ceux qui parlent peu. Attirés par son aisance et son étrangeté, ils se regroupent autour d’elle, prennent la parole. Byleth, leader des étranges ; ça lui va bien, ça me rend heureux.
Mais comme tous les vendredis, il va falloir rapidement redescendre pour prendre en main les quatrièmes Avaltout qui, imperturbablement en fin de semaine, seraient capables de mettre en déroute les légions infernales par leur comportement. Je suis censé aujourd’hui leur faire parcourir une exposition sur les différentes orientations après la troisième. Je perds douze kilos à courir de l’un à l’autre, séparant des mômes qui veulent transformer la salle polyvalente en arène de MMA ou empêcher un autre groupe de mettre leurs téléphones en réseau pour se taper une petite partie en ligne. Je remonte, vieilli de dix ans. Les questionnaires sont remplis et personne n’a encastré personne dans les panneaux, on peut considérer que c’est un succès. Seule Hilda fait la gueule. Elle a remarqué que j’ai répondu six fois à ses questions et sept à celles de Kirkis : “les profs ils disent on doit être justes, là vous êtes pas juste avec moi !” J’essaye désespérément de lui expliquer que je ne tiens pas le compte du nombre de réponses que je donne… Peine perdue.
Comme tous les vendredis, je tente de reprendre forme humaine en salle des profs. La pause déjeuner aussi est pleine d’émotions entre collègues, mais celles-ci sont à nous seulement.
Et comme tous les vendredis, je me retape une heure avec les quatrièmes Dracaufeu – séraphique bis, j’aimerais savoir pourquoi ils sont comme ça le vendredi et à réduire en charpie le mardi – et à risquer la crise cardiaque en quatrième Avaltout. Heure pendant laquelle Valère m’explique benoîtement qu’il est en grande conversation avec dieu ces derniers jours et que dieu lui répond régulièrement.
Ne sachant trop que faire de cette information et, comme tous les vendredis, épuisés, je le laisse partir et accueille les troisièmes Etourvol, ou plutôt un contingent réduit desdits Etourvol, une partie non négligeable d’entre eux n’étant pas venue en cours pour terminer son rapport de stage. Je rappelle un peu sèchement qu’ils avaient un peu deux mois et demi pour le faire, avant d’entamer un cours sur La ferme des animaux, durant lequel Flavia a des questions beaucoup trop enthousiastes sur la façon dont les animaux sont tués dans les exploitations agricoles et sur les blessures qu’une corne de vache peu provoquer chez un être humain.
Comme tous les vendredis, je n’ai plus aucune énergie. Je mobilise quelque chose qui n’a pas de nom pour accueillir les troisièmes Glee et les engueuler. Je ne l’ai pas fait pour les Etourvol, mais je n’y peux rien. Apprendre que les Glee, cette classe que je suis depuis trois ans, a également attendu la dernière minute pour remettre ses rapports de stage sèche mes dernières réserves de patience. J’explose froidement et leur demande de bosser à la hauteur de leurs ambitions. Je leur rappelle tout ce qu’‘ils ont fait de beau et de difficile, en sixième et en cinquième. Ils me regardent un peu tétanisés. Mais presque sereins. J’en viens à me demander s’ils n’attendaient pas cette engueulade. Attention, toujours à ne pas être leur papa. Comme tous les vendredis, quand même, nous faisons cours, et ils participent. Benvolio, surtout. Benvolio dont je sens, depuis quelques temps, qu’il aimerait tellement faire cours en tête à tête. Il prend la parole, en permanence, toujours pertinent, toujours souriant, assoiffé de contact, d’échange. Il fait partie de ceux à qui je n’arrive pas à donner assez de présence. Il n’y a pas que ceux qui sont en difficulté qui ont besoin d’attention… Comme tous les vendredis, Arès vient me voir en fin d’heure.
“Ce week-end, monsieur, ma grand-mère vient me chercher chez ma famille d’accueil, et elle m’amène au Cirque du Soleil. – Quelle chance ! Je n’y suis jamais allé. – Faut y aller monsieur. C’est trop beau. Oh, et après j’irai chez le coiffeur. Faut que je prenne un peu plus soin de moi. Vous avez raison, ça compte.”
Comme tous les vendredis, il me fait son petit sourire triste.
Et comme tous les vendredis, j’ai l’impression d’avoir vécu quinze jours d’un coup.
Filia déboule dans le couloir en courant ; son sac brinquebale, heurte le mur et pas mal d’élèves, puis elle vient se ranger tranquillement contre le mur. Ses camarades la suivent, et je fais entrer les quatrièmes Avaltout dans une ambiance à peu près calme.
C’est un jour où ils essayent, vraiment. Toutes les classes ont ces jours-là. Où, parce qu’ils ont parlé avec leurs parents, parce qu’ils sont bien lunés, parce qu’ils ont grandi ou juste parce que les étoiles se sont alignés, tout les élèves ou presque vont tenter de donner leur maximum, quelle que soit la leçon.
Il y a quelque chose de très touchant, à voir cette classe, foutraque en diable, à essayer, chaque élève à son niveau. De touchant et d’un peu triste aussi. Parce qu’essayer au maximum, pour Rika, c’est arriver en ayant lu plusieurs chapitres d’avance dans le bouquin et en les ayant analysés, tandis que pour Yenik, c’est fouiller tout au fond de son sac pour, après de lentes et pénibles recherches, en retirer deux stylos quatre couleurs et en explorer les différentes mines pour se rendre compte que seul le vert de l’un d’eux fonctionne. Je n’ai pas le cœur de lui rappeler l’interdiction desdits quatre couleurs.
Hilda, elle ouvre démesurément les yeux essayant de comprendre ce que diable peut être cette bestiole qu’on appelle le subjonctif tandis qu’Ellen pouffe de rire devant les sonorités bizarres de ce même mode, quand on le conjugue à l’imparfait.
C’est un jour où tout le monde essaye, où il n’y a pas de conflit. Et c’est terrible, dans ces moments où la poussière retombe, où l’on est pas en train de gérer l’urgence, de voir à quel point certains auraient besoin de tellement, tellement d’attention. Une attention que je parviens aujourd’hui, alors qu’ils sont adorables, a à peine leur donner.
J’aimerais le leur dire, et je serais grotesque : “Regardez comme ça marche bien comme vous êtes gentils, comme vous essayez. Regardez comme j’ai le temps de tous venir vous voir, de vous aider.”
Je ne le leur dirais pas. Surtout que pendant que je rêvassais, Flavius a essayé de sauter sur Polka pour la mordre.