
Sheena et Yumin, de quatrième Dracaufeu, ont une heure de permanence, avant leur prochaine heure de cours :
“Monsieur, on peut rester dans votre cours suivant ?”
Le cours suivant, c’est avec les quatrièmes Avaltout, qui sont dans leurs grands jours. Les deux gamines – un peu prétentieuses, mais plutôt sympathiques – voient arriver, les yeux écarquillées, ces mômes qu’elles fréquentent dans la cours de récréation, et qui semblent métamorphosées aujourd’hui en une légion infernale à en faire frissonner Jérome Bosch.
Pendant une heure, elles me voient me débattre à mettre en place l’exacte même séance qu’elles viennent de terminer : une séance où tout le monde a travaillé le mieux possible, où on a rigolé quand j’ai dit “OK Google” par plaisanterie et où ça a déclenché trois téléphone. Une séance où certains d’entre eux ont pu réviser de la conjugaison et d’autres les procédés de style. Une séance d’où ils sont ressortis sereins. Là, je tente désespérément de faire passer quelques consignes, les uns hurlant des protestations devant le fait que ce soit trop difficile, les autres commençant à s’insulter de table à table et d’autres affalés sur la table, ne cherchant pas même à sortir un matériel de cours inexistant.
“Monsieur, en vrai c’est chaud, cette classe, me fait Sheena quand l’heure s’achève et que vingt-cinq diables de Tasmanie sortent à tout vitesse pour se bastonner dans les couloirs.
– En fait ils sont pas heureux, renchérit Yumin, ils ont l’air trop d’en vouloir.
– D’en vouloir à qui ?
– … J’avoue je sais pas, monsieur… à tout le monde, en fait.”
Et c’est sur un long silence perplexe que nous nous quittons pour ces vacances.