Jeudi 21 novembre

C’est le bordel dans ma tête.

Il n’y a rien qui fonctionne. Les idées s’entrechoquent, les images se superposent. Quand je commence à tenter d’organiser le bruit qui s’appelle ma pensée, tout vacille et menace de s’écrouler.

Et pourtant je suis prof. Quelque chose que j’ai fini par comprendre au fil du temps est que le bazar en classe naît souvent de la confusion. Dans les consignes données, dans le travail demandé. Et dans les propos, donc.

C’est mon plus grand défi, et une douleur intense, depuis quelques années : me contraindre à être précis dans mes phrases. Organisé dans mes propos. Une idée, une proposition. Un déroulement logique. Mes cours se passent bien, la plupart du temps, quand je parviens à effectuer ce qui doit être une évidence pour la plupart des êtres humains.

Mais il suffit que je sois un peu fatigué, qu’un contrariété me taraude pour que tout glisse. Et là, c’est la fin. J’hésite, me perd, ponctue le moindre de mes propos par vingt-cinq “donc”. Et je sais que ces heures-là seront épuisantes, pour moi comme pour les élèves

Depuis trois ans, je m’applique à corseter mes mots et ma pensées. C’est terriblement difficile. Malgré tout, lors de mes heures les plus sereines, je prends le temps de m’écarter un peu de moi-même, et de m’observer. C’est beau, une pensée claire et précise. C’est ce que j’aimerais offrir aux mômes tous les jours.

Pour le moment, je n’en suis pas capable. J’ignore si je le serai un jour.

Trop de désordre.

Mercredi 20 novembre

Je ne sais pas si c’est parce que je vieillis, que je deviens plus attentif à certaines choses, ou si ce sont de simples coïncidences, mais le mois de novembre est particulièrement gris cette année.

Nombre sont ceux à vivre des situations difficiles, parmi mes amis, mes collègues, et mes amicollègues. Je suis relativement épargné, mais vois énormément de ces gens qui me soutiennent quotidiennement dans mon boulot face à des problèmes, professionnels ou personnels.

Il y a cette scène, dans la série Scrubs, où les personnages ont l’impression de glisser les uns à côté des autres, de ne plus pouvoir se toucher. C’est un peu mon sentiment en ce moment.

C’est l’automne. Alors j’attends. En essayant d’être présent quand je le peux. Et en regardant les mômes pour qui c’est l’automne également. Ils fatiguent et s’énervent plus vite.

Veiller sur tout le monde. Et attendre.

Mardi 19 novembre

“Monsieur, vous avez un emploi du temps ?”

Je tourne un regard un peu intrigué vers Kyria qui a posé la question. Le genre de question un peu sans rapport, un peu personnelle, que l’on pose quand on est en plein travail de brouillon de rédaction.

“C’est-à-dire que si je n’avais pas d’emploi du temps, je vous ferais cours quand j’en ai envie, et ce serait un peu difficile de se voir, non ?
– Oui… enfin non… enfin je veux dire, vous avez un emploi du temps comme le notre ? Avec des heures de cours et tout ?”

Je vidéoprojette au tableau mon emploi du temps. Exclamations horrifiées.

“Mais, monsieur, vous avez QUE du français !
– C’est la journée des découvertes, dites-moi !
– Mais… C’est HORRIBLE, vous ne vous ennuyez pas ?
– Comment ça ?
– Ben, nous, en une journée, on fait des maths, de la SVT, de la musique… on fait plein plein de trucs dans la journée, alors que vous… vous… ben vous faites TOUJOURS la même chose. Genre là, le jeudi, vous avez que des quatrièmes ! Comment ça doit être chiaaaaaaaant ! Euh pardon.
– Trop tard. Le carnet sur le bureau. Merci. Et non, ça n’est pas pénible. Je ne fais jamais la même chose avec les différentes classes.
– Comment ça ? Vous n’avez pas lu “La Parure” avec la quatrième Avaltout ?
– Si. Mais nous n’avons pas fait le même travail. Ils n’étaient pas intéressés par la même chose, et n’avait pas les mêmes points forts et faibles que vous.
– Ah ouais… Donc en fait, vous faites jamais les mêmes choses avec nous ?
– Rarement.
– Et c’est pas ch… pénible ?
– Non. C’est ce qui fait que j’aime mon métier.
– En fait, vous aimez les gens différents.
– Voilà.”

Lundi 18 novembre

Cours du lundi matin en troisième Glee. Nous sommes en train d’étudier un extrait des Confessions de Saint Augustin. L’auteur se décrit bébé, malheureux de ne pouvoir communiquer :

“Mais comment il a fait ? Personne se rappelle de ça.
– J’avoue. D’ailleurs quand est-ce qu’on se rappelle ?”

Grand silence. Le genre de silence que j’affectionne particulièrement, celui où tout le monde réfléchit brusquement à quelque chose qui vient de subvenir. C’est aussi le moment où je peux me la péter, en me la jouant prof de film américain, genre Robin Williams dans les Poètes disparus, celui qui a la solution.

“Quand on commence à parler. Ce sont les mots qui forment la mémoire.”

Silence. Et puis, Benvolio lève la main.

“Et… Et quand on parle deux langues ?”

Nous y sommes. Une écharde sous la peau de Benvolio depuis que je l’ai rencontré, au début de la sixième ; il a un léger accent, peu fréquent à Ylisse, une musique slave dans la voix. Et à chaque fois que j’ai évoqué la langue qu’il parle à la maison, son bilinguisme, son visage habituellement avenant s’est refermé. Je le regarde. Il me fixe, il attend une vraie réponse.

“Qui a grandi avec deux langues différentes ?”

Un bon tiers de mains se lève.

“Est-ce que vous vous rappelez d’avoir eu du mal à comprendre le monde, quand vous étiez petits ?”

Sourires étonnés. Non. Non pas vraiment maintenant qu’on y pense.

“Le cerveau humain est capable de comprendre. Tout enfant, vous avez compris qu’il y avait différentes langues. Et votre monde s’est construit comme ça.
– Donc en fait, ça veut dire que plus on a de vocabulaire, plus on se rappelle de choses ! interrompt Delphine.”

Je souris.

“Un philosophe au nom imprononçable a écrit au XIXe siècle : “Les limites de ma langue sont les limites de mon monde.” Plus vous saurez nommer de choses, plus vous aurez de quoi désigner ce qui vous entoure, plus votre monde devient riche.”

Et puis, parce que j’adore faire des références cachées à la pop culture, je rajoute :

“Le monde se finit avec vous. Alors ayez à cœur de l’étendre.
– On n’est plus vraiment en français, là monsieur non ?
– Plus vraiment, Benvolio. Mais il y a des moments où il faut prendre le temps, non ?”

Il hoche la tête, un immense sourire sur les lèvres.

Samedi 16 novembre

Hier en partant, j’ai espéré très fort qu’il s’en aille.

Hier, Nils passait en conseil de discipline, pour insultes envers un adulte. Nils est ce que j’ai tendance à appeler un fragment de chaos. Je pense avoir rarement eu à faire à un élève aussi vif. Vivacité mêlée d’une grande culture et d’un fort charisme.

Seulement, Nils n’emploie ces qualités que j’admire par-dessus tout que pour asseoir son pouvoir, tant au collège que dans sa classe. Il fait partie des mômes que ses camarades regardent avant de faire une connerie pour voir s’ils la valident. Je l’ai déjà entendu donner le point de faible d’un adulte à ses potes : “Elle oublie souvent ses punitions ; il aime pas quand on le regarde par en parlant ; il suffit de pleurer avec elle.”
Nils vit dans un royaume dans lequel il se sent tout puissant. Et dont les adultes du collège ont été incapable de le déloger.

Alors oui. Je ne devrais pas, mais j’ai envie qu’il fiche le camp. Pour moi, avant tout, égoïstement, parce que je ne me sens pas en sécurité avec ce môme dans ma classe. Pour les autres gamins, aussi. Qui, à leur âge, méritent de construire leur individualité sans une présence aussi écrasante. Pour mes collègues.

Et enfin pour lui. Clairement, nous avons échoué. Et j’espère que ce n’est qu’un souci de compétence de notre part. Qu’ailleurs, on regardera ses bêtises avec recul et qu’on lui expliquera qu’il va vite falloir se calmer. Et qu’il le fera.

Mais j’en doute.

Nils a pris son conseil de discipline avec indifférence, et a commencé à faire des projets en fonction de son futur collège. Des élèves qu’il connaît là-bas, et des conflits dont il a entendu parler.

Mon éthique se défend avec toute la virulence de certains électeurs de Levallois-Perret  se défendent contre les preuve de corruption de Balkany : elle n’admettra jamais que certains élèves sont fondamentalement malveillants.

Mais parfois, ça n’est pas évident.

Vendredi 15 novembre

Les quatrièmes Dracaufeu travaillent à leur première “grande” rédaction, à savoir en composant le brouillon sur table durant deux heures. Antonio s’étire, et laisse retomber ses bras le long de son corps. Je jette un coup d’œil sur sa feuille :

“Vous n’avez rien écrit, pour le moment.
– Monsieeeeur ! De toutes façons ça sert à rien j’ai pas d’inspiration.”

Cette phrase me tire-bouchonne les nerfs. Probablement parce que je suis en pleine phase d’écriture intense, que cette excuse est sortie environ quatorze fois par an et qu’elle correspond à une mythologie que je rêve d’anéantir en petits morceaux fumants : celle de la muse, touchant du doigt le front de l’artiste.

“Alors non.
– Quoi non ?
– L’inspiration ça n’existe pas.
– Bah si, si on est pas inspiré, on peut pas écri…
– Où sommes nous ?
– Quoi ?
– Dans l’histoire. Où commence l’histoire ?
– Ben, dans la rue, c’est écrit.
– Bien. Et qui est là ?
– Ben deux femmes ! (Antonio aime beaucoup les ben)
– Comment sont-elles habillées ?
– Avec des robes.
– De quelle couleur ?
– Verte et… euh bleu ?
– D’accord. Vous allez écrire ça.
– Et après ?
– Après vous imaginez l’image suivante. Et vous la décrivez. Et l’image encore après. Un mot après l’autre.
– Mais c’est super long !
– Oui. Et c’est comme ça que font presque tous les écrivains. Ils imaginent les images les unes après les autres, les écrivent, et nous font croire que c’est facile.
– C’est horrible comme métier ! Alors chaque page que vous nous faites lire, ils ont passé du temps comme ça à l’écrire ?
– Ben oui.
– Waw. Vous devriez le dire avant. Genre on se rend pas compte quand on lit, nous.”

Un point pour le labeur.

Jeudi 14 novembre

“Montre-moi ton plus grand principe, et je te montrerai ta plus grande peur.”

Oui, je me sens d’humeur yoda-esque, hyperbolique et grotesque ce soir.

Je passe mon temps à adopter les masques de différents personnages. Suivant les situations, les élèves, les heures. Je change de persona, je jongle entre les façons d’être, et j’ai fini par y acquérir une certaine dextérité.

Parce que j’ai passé mes premières années de prof à être bolossé par des élèves qui se foutaient de ma façon de parler. De ma voix, de mon langage. Parce que je ne connaissais qu’une façon de faire cours, en rigolant, et une façon de répondre aux incivilités, en hurlant.

Je me suis adapté. Et trop souvent, je m’entends dire au présent de vérité générale : “Apprends à changer en fonction de ton public, c’est vraiment le secret, tu ne peux pas être la même personne d’une heure à l’autre.”

Oui, ça marche avec moi. Sans doute parce que c’est une façon de faire qui compense ma faiblesse principale. Et il en est peut-être ainsi de celui qui ne jure que par la rigueur, de celle qui fait un ethos de ne jamais crier, ou de ne jamais baisser son niveau de langue.

Je suppose que je paraphrase ici, et mal, des idées bien mieux expliquées avant ce billet. Mais c’est aussi un rappel, pour moi-même : ne fais pas de tes certitudes un fardeau pour les autres. Tu connais tes dragons, aide, dans la mesure du possible, les autres, à vacinre les leurs, sans leur imposer le tien.

Mardi 12 novembre

Cours qui s’est très mal passé avec les quatrièmes Dracaufeu. Hyper insolents et désagréables. Je rencontre Monsieur Vivi, C., la prof d’Espagnol et M., la collègue d’Histoire. Le constat est le même : toutes les classes de quatrièmes sont, chacune à leur manière, compliquées. De par leur comportement, leurs difficultés, leur façon d’interagir entre elles.

Je n’aime pas croire à cette légende de génération maudite. Mais les faits sont là. Et pendant près d’une heure nous disséquons les raisons possibles. Individualités compliquées, facteurs sociaux, changements de profs… Il y a un côté vertigineux à cet ensemble de possibilités. Et une impression d’impuissance très forte.

Dans ces moments-là, j’aime à me répéter ce que disent certains collègues que je respecte immensément : nous sommes là pour faire cours. Avant tout. Et même si c’est extrêmement dur par moments, c’est le cœur irréductible de notre métier. Il y aura un temps pour les entretiens individuels, la réflexion sur les difficultés, les remises en question. Mais tout d’abord, réfléchir à comment assurer cette fondation : faire. Cours.

Quand les problèmes s’amoncèlent, garder le regard juste à ses pieds n’est pas la pire des solutions.