En anglais, il y a l’expression « power through », qui n’a pas vraiment d’équivalent en français. « Faire front », peut-être, quelque chose comme ça. Avancer, coûte que coûte, jusqu’à la fin de la période, quelles que soient les difficultés. Et il faut reconnaître qu’elles s’accumulent. « On dirait qu’on arrive à la fin d’une course d’obstacle et que quelqu’un nous en balance toujours un de plus avant la ligne d’arrivée. » Ma blague fait rigoler, mais un peu jaune, en salle des personnels. Entre les réunions qui s’enchaînent, les élèves qui craquent, absolument pas reposés depuis les dernières vacances, et les divers bacilles qui nous agressent, notre vaillance est mise à rude épreuve.
Donc, tenir. Trouver de l’apaisement et de la joie dans les petites choses. Les affiches faites par les sixièmes, sans une seule erreur d’orthographe. Le fait qu’ils se soient tous vraiment appliqués pour leur dernière évaluation. Cette collègue, avec qui je fais du théâtre en-dehors, qui vient me proposer une répétition pendant les vacances. Se rendre compte que l’on arrive à faire cours malgré la crève, et qu’elle finit par baisser les bras, devant notre refus de céder, au terme d’une journée compliquée.
Ces jours sont ceux où on laisse le plus d’énergie, dans le simple but d’arriver au bout. De rester debout.
Depuis plusieurs jours, les vagues noires déferlent autour de mon boulot. Des enfants tristes, agressifs ou violents avec les autres. La même chose en fait. Des collègues fatigués et dépités. Des choses sombres qui m’appartiennent.
Forcément, ça mine. Forcément, ça perce, insidieux, les défenses que l’on s’est construites. Forcément, on sent le sombre qui s’empare, aussi, de soi. Et ça se ressent dans les salles de classe, où l’on finit par traîner son mal-être, à rajouter de la souffrance sur la souffrance qui a causé votre souffrance.
Enseignant, prends soin de toi.
« Vous avez fini de rigoler ? » J’affecte l’indignation devant la réaction de mon psy, à un truc dur que je lui ai raconté. Une fois dans la rue, ce truc dur, je le constate, est devenu friable. J’y repense et je le vois s’effondrer.
Enseignant, prend soin de toi.
Je fais un saut dans la maison que S. retape depuis le début de l’année scolaire. Je traine un peu les pieds mais c’est pour l’aider dans la pièce de l’atelier théâtre du collège. Finalement, je me retrouve à porter des pots de fleurs dégueulasses et visser des dominos électriques. Quand on manipule des machins potentiellement capables de vous électrocuter ou de vous refiler une maladie grave, on oublie un peu le reste.
Enseignant, prends soin de toi.
Je ne tiens toujours pas ma guitare correctement. Avec une infinie patience, C. me montre de tous petits gestes. Précieux. « Avant, quand ça n’allait pas, je jouais à World of Warcraft. Là je fais de la guitare. » Il hoche la tête en souriant, pendant qu’on ouvre une canette.
Enseignant, prends soin de toi.
On se voit tout le temps avec M., on a rarement le temps de parler. Toujours une obligation, toujours un chapitre de nos histoires mutuelles à contretemps. On se croise dans le parking du Lidl, après nous être quittés, quinze minutes plus tôt. Et pendant trente minutes, on discute beaucoup, fort, avec ce sentiment d’urgence qui survient quand on vole du temps important. Et lorsque je lui dis au revoir, je constate qu’il y a cette chose en moi, cette lumière d’argent et de lune, qui scintille fort. J’avais oublié qu’elle s’était éteinte. J’ignore à quel moment de cette journée, que je raconte en désordre, elle s’est ravivée. Sur mon bras, le tatouage qui représente mon mauvais génie, la synthèse de tous mes défauts mais aussi cette part de moi qui me protège, quand je tire trop fort sur ma fatigue, a presque fini de cicatriser.
Enseignant, prends soin de toi.
Parce que ce métier est épuisant, parce que tu dois te préserver. Pour tes élèves, pour ce que tu représentes. Pour toi. Et je te souhaite, je te souhaite fort d’avoir ces lueurs qui scintillent, aux braises desquels ta lumière peut se rallumer.
Pour la énième fois quand il s’agit d’Alicia, je me retiens de lever les yeux au ciel. Pour illustrer un exposé, Alicia a tenu à créer une fleur, que je pensais être en papier. Aujourd’hui, elle a ramené un tupperware, dans lequel flotte une chose détrempée. Une rose faite de cotons démaquillants humides trempés dans de l’encre rouge, encore dégoulinante.
« On peut l’afficher au mur, mon poster ? – Ça ne va pas être possible. – Pourquoi vous voulez pas ? »
Toujours avec une voix à la fois suraiguë et à peine audible. J’ai honte de dire ça, mais je n’aime pas Alicia. Elle a toujours un problème, ne comprend jamais rien et exige, dès qu’elle a un souci – souvent, donc – qu’on vienne la voir tout de suite, interrompant immédiatement ce que l’on est en train de faire. J’ai honte, parce que je sais qu’il n’y a, derrière son comportement, aucune méchanceté. Alicia ne parvient pas à s’adapter à cette machinerie effroyablement complexe qu’est la vie dans une classe et, si j’en juge parce que me racontent les collègue de la vie scolaire, dans un collège. Alicia fait partie de ces élèves « inadaptés », qui mettent en échec mes réserves de patience qui sont, je le dis sans aucune vanité, relativement impressionnantes. Parfois, je rêve de me mettre à lui hurler que c’est pas possible d’être cruche à ce point-là, que non tu n’es pas le centre du monde et qu’il faudrait voir à écouter, par le tentacule gauche du grand Cthulhu, quand je lui réexplique pour la soixante-deuxième fois et qu’elle attrape en plein milieu de mon explication un feutre pour colorier une case de son cahier. Je me consume d’effroi à ses pensées. Parce qu’il est évident que, d’une façon ou d’une autre, Alicia a besoin d’un accompagnement ou d’adaptations que je ne parviens pour l’instant pas à saisir. Mais d’où vient qu’elle génère en moi autant de méchanceté, que je parviens à grand-peine à lui répondre aimablement ? D’où vient cette affreuse élection de sa part, qui fait que je ne la supporte pas ?
J’ai des démons, je suis le premier à le reconnaître et viens de tatouer le plus destructeur d’entre eux sur mon bras. Mais même lui reste totalement ahuri et un poil désapprobateur devant cette incapacité à guider correctement la petite gamine qui met quinze minutes, aujourd’hui, à retirer sa capuche, opération qu’elle effectue d’habitude en six secondes. J’ai enseigné à des milliers d’élèves, des dizaines d’entre eux épouvantablement difficiles. D’où vient mon incapacité à trouver en moi un peu de lumière à lui donner, à Alicia ?
C’est un roman dont le secret échappe au titre dès que l’on a passé la couverture.
L’espace, Adele en est privée, dès les premières pages du livre. Emprisonnée dans un parking, suite à un tremblement de terre, elle se retrouve contrainte de partager le peu de place, le peu de temps qui lui reste avec un inconnu.
Alors, avec Adele, on s’enfuit. Dans ce qui a été, dans ce qui constitue sa vie. Parce qu’elle est là, la question essentielle, au-delà des chances de survie qui s’amenuisent, au-delà des secrets qui se dévoilent : de quoi se constitue une personne ? D’événements épars ? D’une narration à laquelle on tentera de donner du sens ? Des trajectoires individuelles de femmes et d’hommes qui tentent eux-mêmes de se comprendre et de se connaître, toujours mal ?
L’espace entre nousexplore ce qu’il y a de plus immense… entre nous justement : notre désir de liberté, de grands espaces, de mystère, de colère aussi. Une sorte de croisement, improbable et sincère, entre un road-movie américain et un film français. Une pluie d’hommage sincères et une envie, réelle, de trouver sa propre voix. Celle d’Adele qui résonne, avec fragilité et courage, à travers le béton écroulé.
C’est le genre de weekend auquel je ne parviens pas à m’habituer. J’ai vécu cette semaine tellement d’événements différents, j’ai connu un tel grand huit d’émotions, que je ne parviens pas à m’en remettre, ou du moins pas immédiatement. Je reste, un peu médusé, à regarder les heures s’écouler, en essayant de me recoudre, de me souvenir qui je suis et quelle est ma fonction dans ce monde.
Essentiel en tant qu’être humain et que prof : réussir à maintenir ses contours, son intégrité physique. C’est aussi pour cela que je suis content d’avoir renoué avec des activités qui me plaisent, cette année. En essayant laborieusement de gratter les cordes de cette guitare, en tentant de me faire entrer sous le crâne le texte de la pièce dont la date de représentation s’approche, je me recentre. Rester soi-même, réorganiser le flot d’événements et de sensations qui s’appelle soi.
De ma vie entière je n’ai jamais hurlé aussi fort.
Face à moi, les deux élèves subissent la tempête en marins, le front baissé, les sourcils froncés. Elles doivent avoir les tympans en compote, mais je n’arrive pas à juguler le volume. Nous avons dû, avec l’assistance sociale, improviser une intervention d’urgence pour faits de harcèlements sur un élève, et aujourd’hui c’est une autre qui ne vient pas en classe car insultée par celles que je suis en train de désintégrer verbalement. En sixième Evoli, actuellement, tout le monde ou presque se déteste.
L’espace d’un instant, je me décentre. J’arrête le temps, sors de mon corps, et fait le tour. Pour une fois, je n’ai pas l’air ridicule, dans cette fureur. J’ai beau avoir les veines du crâne qui saillent, il y a quelque chose de presque effrayant dans mon attitude. Quelque chose de, je le sais, dû à ma peur, ma peur de voir ces jeunes êtres en train de se faire tout le mal possible. Quelque chose dû au fait que j’ai tout tenté, que je suis au bout de tous les mots, d’une chaîne d’astuces et d’empathie forgée en dix-sept ans, et qui m’a servie même à
« Vous avez été prof à Grigny ? » m’a l’autre jour demandé, incrédule, Hilario, qui sait tout sur tout « Mais c’est la zone totale ! »
La zone totale où, pourtant, j’ai trouvé comment reconnecter chaque élève ou presque à sa part d’empathie. Et là, je suis en train d’échouer avec toute une classe. Elle se trouve là, ma colère, je ne me fais pas d’illusion. Dans leur comportement infect et dans mon impuissance.
Et vous savez à quel point je suis malheureux ? Je vais vous le dire.
Ça se passe deux heures plus tard, avec les deux mêmes élèves. Elles viennent de terminer un exposé, dont j’affiche le compte-rendu au mur de la classe. Et quelques minutes plus tard…
« Mais… Ella… Vous venez de taguer votre propre affiche… – Ben oui. – … Vous m’avez dit qu’elle vous avait pris énormément de temps à créer. – Oui… – Vous… Vous en étiez contente de ce travail ? – Ben évidemment. – Mais alors pourquoi vous l’avez abîmé ? – … Parce que c’est marrant. »
Faire du moche, tout le temps et à tout prix. Devenir sa propre cible quand c’est nécessaire.
Triste, ce soir. Infiniment plus triste qu’en colère.
Je crois que j’ai compris ce que j’apprécie tellement chez les sixièmes Feunard : ils arrivent à rester des enfants. Et c’est loin d’être gagné, quand on se retrouve dans un collège. Dans un grand collège. Dans un grand collège situé en « quartier difficile. »
Les sixièmes Feunard courent dans les couloirs, non pour semer un AED, mais parce qu’ils ont hâte d’arriver en cours. Ils sourient, ils sourient vraiment en arrivant en cours ou quand on se croise dans les couloirs. Et cachent leurs rires derrière leur bouche quand un camarade ou un prof fait une blague. Les sixièmes Feunard sont assez peu intéressés par le drama et davantage par la façon dont Luna a réussi à mettre ces petites animations sur le diaporama de son exposé. Ils présentent, tour à tour, tous les épisodes de « Journal d’un dégonflé » en classe, juste parce que la série leur plaît et qu’ils se la passent mutuellement.
Les sixièmes Feunard ne sont pas les meilleurs en classe. Il faut leur expliquer longuement pour qu’ils pigent les règles de grammaire, ils baissent vite les bras devant un texte un peu complexe. Mais ils ne protestent pas quand je refuse de lâcher. Et même si l’heure est laborieuse, il quitteront toujours la salle doucement, en me racontant une anecdote personnelle ou en voulant savoir quelle est la taille de ma chemise Ectoplasma, parce qu’ils aimeraient en avoir une toute pareille.
« Le collège, c’est incroyable. » a un jour soufflé Yanis pendant un travail de groupe.
Les cinquièmes Astronelle ont ri, aujourd’hui, après le jogging d’écriture. Le sujet était tout bête, je leur avais demandé d’inventer un tour qu’ils joueraient à un enseignant injuste. Nous étudions le Roman de Renart, c’est approprié. Les cinquièmes Astronelle ont ri, d’un rire de personne un peu âgée, un peu fatiguée, d’un rire qui ne correspond pas du tout à leurs gabarits de petites personnes. Les cinquièmes Astronelle ont ri paisiblement. J’étais content d’être en cours avec eux, sans être enthousiaste. On est arrivé à quelque chose d’assez paisible, d’assez doux. Comme si on s’était usés, mutuellement. Ils ont fait toutes les conneries possibles, ou presque ; j’ai dû les contrer de toutes les façons possibles, ou presque. On s’est engueulé, détesté et fatigué selon des configurations incroyables et inédites.
Et maintenant, on est fatigués.
Et maintenant, peut-être qu’on aspire plus qu’à un peu de calme. Ils acceptent gentiment mes blagues nulles et moi leurs oublis perpétuels de matériels. Parce qu’ils participent en cours, prennent des notes et font leurs devoirs. Parce que je ne m’en prend plus à eux, ne tempête pas quand ils ont oublié pour la énième fois la règle de l’accord du participe passé ou sortent un gros mot en faisant tomber une gomme.
Au fond, on se sent bien, dans la salle A25. On aimerait juste que ce soit un peu paisible.
Pendant deux jours, je me suis infligé de rester à mariner sur des épreuves infiniment trop complexes pour la médiocrité confondante de mon cerveau. Et je peine ce soir à me dire que demain, je serai de nouveau face à des élèves. J’ai l’impression de me retrouver à une fin de vacances en concentré. Aujourd’hui, j’ai écrit comme autres énormités, que les personnages de l’auteur étudié étaient condamnés à décliner leur langage, sous peine de disparaître.
J’ai, ce soir, l’impression d’être un personnage de Koltès. Ni bon enseignant, ni bon étudiant… Je me persuade d’avancer en alignant les jours et les billets dans ce journal.
Sept heures à redevenir l’élève. A sentir ses doigts autour du stylo bille, la chaise inconfortable, le dos qui se crispe. Et se dire qu’on l’a choisi.
Se rappeler que nous sommes aussi des corps. Quel que soit le résultat de ce concours, il m’aura rappelé cela aussi.