Mercredi 12 février

J’ai essayé tout ce que l’institution permet, avec Loren. Elle ne permet pas grand-chose. Loren a besoin que l’on s’occupe de lui en permanence et peine énormément à accepter la frustration ou à gérer la fatigue. Lorsqu’il est contrarié – souvent – il alignera les provocations jusqu’à ce que M. – son AESH – ou moi soyions obligé d’abandonner ou les autres élèves en situation de handicap ou le reste de la classe pour le gérer. Même les deux heures hebdomadaires où nous sommes seuls avec trois élèves, dont Loren, sont très compliquées pour ce dernier.
Il lui faut les choses tout de suite. Ce qui l’amène parfois à venir saisir les objets à même ma main ou à tenter de me tordre le poignet pour les prendre. Loren le clame souvent : il nous déteste énormément.

Et puis, le jour suivant, Loren viendra me taper sur l’épaule et me demandera si on peut faire les exercices du Lexidata. Impossible de connaître son niveau réel : il passe sans cesse d’exercices de début de CE2 à des activités de sixième. Loren a balancé à l’autre bout de la classe le roman que nous étudions avec le reste des élèves, mais lit tous les jours quelques pages du manga sur l’Iliade. Et quand, désespéré, j’ai fait n’importe quoi et acheté sur mon budget un livre dont vous êtes le héros pour qu’il tente de le lire seul, j’ai cru qu’il allait me sauter au cou. Comme la fois où il a fait un énorme câlin à M., durant le séjour d’intégration.

« Loren a développé une immense complicité avec son AESH et son professeur de français », aurait dit sa maman lors d’une réunion de suivi.

J’ignore ce que Loren développe. Ce môme est enveloppé dans un brouillard dans lequel quelques adultes errent à tâtons.

Mardi 11 janvier

Discussion avec A., qui est pharmacienne et enseigne parfois en université. Elle me raconte que lorsque ses étudiants interviennent en milieu scolaire, ils deviennent brutalement aigris et intransigeants quand ils s’adressent à un public entre 11 et 14 ans. Peu ou prou à des collégiens.

« Mais ils vont totalement les braquer ! »

C’est une avanie connue. L’âge ingrat, la pré-adolescence, l’âge con, et tout autre qualificatif charmant pour désigner ce qui se joue à cet entre-deux, que j’occupe avec eux depuis maintenant dix-sept ans. Un âge que les adultes détestent, où les mômes se détestent. Qu’est-ce qui génère quoi ? Et au fond, est-ce cette question n’est pas aussi débile que celle de la poule ou de l’oeuf ? La seule qui mérite d’être posée, c’est sans doute la suivante : comment briser le cycle ?

Lundi 10 février

Ce premier « vrai » jour de vacances passe comme dans un rêve. Volonté de tout faire, tout de suite, en même temps : réviser mes textes de théâtre, travailler les arpèges à la guitare, créer un mage arcanes dans World of Warcraft, préparer des accessoires pour les futures parties de jeu de rôle, écrire, aller courir…

M’épuiser à être quelqu’un d’autre, à ramasser des bouts de moi.

Samedi 8 février

Premier jour des vacances. Je me retrouve chez des amis chers à créer des personnages de jeu de rôle. Assis à la table de la cuisine, ils remplissent, studieux et silencieux, leurs fiches, tandis que je me déplace en donnant des conseils. Ça me donne envie de rire. À se demander ce que je cherche, à toujours invoquer des images, devant un public.

Mais ce sont les vacances. Se faire grâce, ce soir, des questions, et ne garder que la douceur.

Vendredi 7 février

Syndrome de fin de période, je suis à vif ou, pour le dire plus littérairement « tout m’afflige et me nuit, et conspire à me nuire. » La moindre contrariété me fait monter les larmes aux yeux, mon cerveau génère sept millions de scénarios catastrophes, risquant bientôt d’être embauché par Netflix, et toute action me semble un obstacle insurmontable.

Et là, ce sont les mômes qui me consolent.

Les cinquièmes Astronelle qui, alors que je leur ai collé une évaluation de grammaire la dernière heure de français avant les vacances, bossent dans un silence non pas absolu mais studieux, les regards faisant des aller-retour entre leur fiche de révision et la copie.

Les sixièmes Feunard qui terminent gentiment leur rédaction et profitent de l’exercice incendie pour me parler de leurs vacances, des livres qu’ils ont aimés ce trimestre, de leurs parents.

Et les élèves de l’atelier théâtre qui finissent par me reconnaître comme un adulte de confiance. Ils me posent des questions, écoutent mes propositions, se marrent aux blagues un peu plus régulières que je fais.

En cette dernière journée, tellement compliquée, ils sont toute ma force.

Jeudi 6 février

Les cinquièmes Astronelle travaillent en groupe dans une ambiance relativement tranquille – c’est à dire que le niveau sonore n’a pas encore fait frémir les murs – à préparer la mise en scène du procès de Renart. Quand brutalement, des éclats de voix :

« Monsieur, j’en ai marre, ils nous méprisent, ils se croient meilleurs que nous !
– N’importe quoi ! »

Ce qui me fait dresser l’oreille, dans cette incartade, ce sont les accents de colère et de détresse que je perçois. Des accents que je n’ai encore jamais entendu, ni de la part de Tilliam, ni de la part d’Hicham. J’arrive devant les six élèves en charge de la partie administrative du procès, et l’image est assez difficile à ne pas constater : se faisant face, trois élèves issus, comme disent si correctement nos dirigeants « de la diversité », et trois autres qui ne le sont absolument pas. Les yeux scintillent de colère et j’ai sous le crâne tous les voyants au rouge.

« Allez, on se rassoit et vous m’expliquer clairement ce qu’il vous arrive.
– Ils ne veulent pas de nos idées !
– C’est pas vrai, juste vous arrêtez pas de raconter des bêtises en même temps ! »

Une querelle d’élèves, comme ça arrive fréquemment dans les travaux de groupe. Mais visuellement, c’est trop éloquent. Est-ce que, déjà, ils ont intériorisé ces clichés que je n’ose pas nommer ? Est-ce que, déjà, le déterminisme social les a avalé, mâché puis recraché ? Et quel est mon rôle dans tout ça. J’ai le cerveau engourdi de fatigue et je reste figé. Je parviens à articuler un lamentable :

« On vous demande juste d’accomplir une tâche, avec vos forces et vos faiblesses. Personne n’a à mépriser personne, et je ne pense pas que ce soit le cas. »

Miraculeusement, ça ramène un peu de calme. Ils se remettent au boulot. Mais plus tard, je reçois deux listes de règles, chacune réalisé par une des deux factions au sein de ce groupe. Deux bouts de papier et énormément de craintes.

Mercredi 5 février

En anglais, il y a l’expression « power through », qui n’a pas vraiment d’équivalent en français. « Faire front », peut-être, quelque chose comme ça. Avancer, coûte que coûte, jusqu’à la fin de la période, quelles que soient les difficultés. Et il faut reconnaître qu’elles s’accumulent. « On dirait qu’on arrive à la fin d’une course d’obstacle et que quelqu’un nous en balance toujours un de plus avant la ligne d’arrivée. » Ma blague fait rigoler, mais un peu jaune, en salle des personnels. Entre les réunions qui s’enchaînent, les élèves qui craquent, absolument pas reposés depuis les dernières vacances, et les divers bacilles qui nous agressent, notre vaillance est mise à rude épreuve.

Donc, tenir. Trouver de l’apaisement et de la joie dans les petites choses. Les affiches faites par les sixièmes, sans une seule erreur d’orthographe. Le fait qu’ils se soient tous vraiment appliqués pour leur dernière évaluation. Cette collègue, avec qui je fais du théâtre en-dehors, qui vient me proposer une répétition pendant les vacances. Se rendre compte que l’on arrive à faire cours malgré la crève, et qu’elle finit par baisser les bras, devant notre refus de céder, au terme d’une journée compliquée.

Ces jours sont ceux où on laisse le plus d’énergie, dans le simple but d’arriver au bout. De rester debout.

Mardi 4 février

Depuis plusieurs jours, les vagues noires déferlent autour de mon boulot. Des enfants tristes, agressifs ou violents avec les autres. La même chose en fait. Des collègues fatigués et dépités. Des choses sombres qui m’appartiennent.

Forcément, ça mine. Forcément, ça perce, insidieux, les défenses que l’on s’est construites. Forcément, on sent le sombre qui s’empare, aussi, de soi. Et ça se ressent dans les salles de classe, où l’on finit par traîner son mal-être, à rajouter de la souffrance sur la souffrance qui a causé votre souffrance.

Enseignant, prends soin de toi.

« Vous avez fini de rigoler ? » J’affecte l’indignation devant la réaction de mon psy, à un truc dur que je lui ai raconté. Une fois dans la rue, ce truc dur, je le constate, est devenu friable. J’y repense et je le vois s’effondrer.

Enseignant, prend soin de toi.

Je fais un saut dans la maison que S. retape depuis le début de l’année scolaire. Je traine un peu les pieds mais c’est pour l’aider dans la pièce de l’atelier théâtre du collège. Finalement, je me retrouve à porter des pots de fleurs dégueulasses et visser des dominos électriques. Quand on manipule des machins potentiellement capables de vous électrocuter ou de vous refiler une maladie grave, on oublie un peu le reste.

Enseignant, prends soin de toi.

Je ne tiens toujours pas ma guitare correctement. Avec une infinie patience, C. me montre de tous petits gestes. Précieux. « Avant, quand ça n’allait pas, je jouais à World of Warcraft. Là je fais de la guitare. » Il hoche la tête en souriant, pendant qu’on ouvre une canette.

Enseignant, prends soin de toi.

On se voit tout le temps avec M., on a rarement le temps de parler. Toujours une obligation, toujours un chapitre de nos histoires mutuelles à contretemps. On se croise dans le parking du Lidl, après nous être quittés, quinze minutes plus tôt. Et pendant trente minutes, on discute beaucoup, fort, avec ce sentiment d’urgence qui survient quand on vole du temps important. Et lorsque je lui dis au revoir, je constate qu’il y a cette chose en moi, cette lumière d’argent et de lune, qui scintille fort. J’avais oublié qu’elle s’était éteinte. J’ignore à quel moment de cette journée, que je raconte en désordre, elle s’est ravivée. Sur mon bras, le tatouage qui représente mon mauvais génie, la synthèse de tous mes défauts mais aussi cette part de moi qui me protège, quand je tire trop fort sur ma fatigue, a presque fini de cicatriser.

Enseignant, prends soin de toi.

Parce que ce métier est épuisant, parce que tu dois te préserver. Pour tes élèves, pour ce que tu représentes. Pour toi. Et je te souhaite, je te souhaite fort d’avoir ces lueurs qui scintillent, aux braises desquels ta lumière peut se rallumer.

Lundi 3 février

« Aaaah, monsieur, ma fleur elle est tombée ! »

Pour la énième fois quand il s’agit d’Alicia, je me retiens de lever les yeux au ciel. Pour illustrer un exposé, Alicia a tenu à créer une fleur, que je pensais être en papier. Aujourd’hui, elle a ramené un tupperware, dans lequel flotte une chose détrempée. Une rose faite de cotons démaquillants humides trempés dans de l’encre rouge, encore dégoulinante.

« On peut l’afficher au mur, mon poster ?
– Ça ne va pas être possible.
– Pourquoi vous voulez pas ? »

Toujours avec une voix à la fois suraiguë et à peine audible. J’ai honte de dire ça, mais je n’aime pas Alicia. Elle a toujours un problème, ne comprend jamais rien et exige, dès qu’elle a un souci – souvent, donc – qu’on vienne la voir tout de suite, interrompant immédiatement ce que l’on est en train de faire. J’ai honte, parce que je sais qu’il n’y a, derrière son comportement, aucune méchanceté. Alicia ne parvient pas à s’adapter à cette machinerie effroyablement complexe qu’est la vie dans une classe et, si j’en juge parce que me racontent les collègue de la vie scolaire, dans un collège. Alicia fait partie de ces élèves « inadaptés », qui mettent en échec mes réserves de patience qui sont, je le dis sans aucune vanité, relativement impressionnantes. Parfois, je rêve de me mettre à lui hurler que c’est pas possible d’être cruche à ce point-là, que non tu n’es pas le centre du monde et qu’il faudrait voir à écouter, par le tentacule gauche du grand Cthulhu, quand je lui réexplique pour la soixante-deuxième fois et qu’elle attrape en plein milieu de mon explication un feutre pour colorier une case de son cahier. Je me consume d’effroi à ses pensées. Parce qu’il est évident que, d’une façon ou d’une autre, Alicia a besoin d’un accompagnement ou d’adaptations que je ne parviens pour l’instant pas à saisir. Mais d’où vient qu’elle génère en moi autant de méchanceté, que je parviens à grand-peine à lui répondre aimablement ? D’où vient cette affreuse élection de sa part, qui fait que je ne la supporte pas ?

J’ai des démons, je suis le premier à le reconnaître et viens de tatouer le plus destructeur d’entre eux sur mon bras. Mais même lui reste totalement ahuri et un poil désapprobateur devant cette incapacité à guider correctement la petite gamine qui met quinze minutes, aujourd’hui, à retirer sa capuche, opération qu’elle effectue d’habitude en six secondes. J’ai enseigné à des milliers d’élèves, des dizaines d’entre eux épouvantablement difficiles. D’où vient mon incapacité à trouver en moi un peu de lumière à lui donner, à Alicia ?