Mardi 17 décembre

Les sixièmes Evoli me regardent, l’air perplexe, et je pense aussi un peu fâché.

Il faut dire que je l’ai cherché. Enfin probablement. Ce matin, ils ont assisté à une formation assez laborieuse sur le civisme dans les transports en commun. Si ce qui était dit n’était absolument pas dépourvu d’intérêt, la pédagogie pour le faire était, comment dire, quelque peu poussiéreuse. Et évidemment, les sixièmes Evoli se sont montrés quelque peu dissipés. Ils sont arrivés à mon cours la bouche remplie d’excuse. Et je leur ai répondu une chose à laquelle il ne s’attendaient pas vraiment.

« Vous avez peut-être raison. Mais au collège, il va parfois apprendre à vous ennuyer. Et à le cacher. »

Je n’en veux absolument pas aux formateurs, qui passent leur temps à itinérer de collège en entreprise, devant s’adapter à des publics et des attentes totalement diverses. Et je sais à quel point il peut être laborieux de suivre un discours magistral, même une heure.

« Je suis comme vous. J’ai du mal à me concentrer sur un propos pendant soixante minutes d’affilée. Mais ça ne veut pas dire qu’il n’y a pas des choses intéressantes à apprendre.
– C’est vrai, moi j’ai appris des trucs intéressants, mais c’était ennuyeux.
– Oui. Et parfois il faut faire semblant. Il faut savoir s’ennuyer. »

Et c’est donc là qu’ils sont en colère.

« Mais vous nous dites toujours qu’il faut être sincère !
– Oui. Et maintenant, je vous apprends que grandir, c’est savoir jusqu’où on a des valeurs.
– Comment ça ?
– Vous venez de parler sans lever la main. Si je suivais toujours parfaitement les règles, je devrais arrêter le cours pour vous punir. Et aussi Erika, qui n’a pas de stylo vert. Et aussi Seth qui est venu sans copie simple.
– Mais ça serait beaucoup trop sévère !
– … Vous venez de comprendre ce que je vous explique. »

J’ignore si toucher du doigt… quoi ? la compromission ? la complexité ? la nuance ? est pertinent en sixième, à ce moment de l’année. Mais il est des moments où on y est obligé. Parce que je leur ai promis de ne jamais leur mentir.

Lundi 16 décembre

Aujourd’hui, le cours de chorale d’A-H était moins bien que d’habitude. C’est-à-dire qu’il était au niveau des cours de chorale que j’ai vus jusque-là et, oui, y compris ceux de Monsieur Vivi. Les cours d’A-H, que ce soient les quelques-uns auxquels j’ai assistés où les ateliers du midi, c’est un truc totalement dingue. A chaque fois, on entre dans un monde qu’elle nous crée. Pas une heure qui ressemble à une autre, pas une chanson qu’elle ne nous ait apprise qui ne nous reste pas gravée dans la mémoire.

Et pourtant, aujourd’hui, A-H se sent nulle. Nulle parce que depuis trois semaines, une classe lui a déclaré la guerre. Je la vois qui en parle, avec dans sa voix un tremblement qui me serre dans la poitrine. Je connais ce sentiment, j’ai éprouvé ce sentiment, bien plus souvent qu’à mon tour. Si on arrive avec toute notre bonne volonté, toute notre envie et que ça ne marche pas, c’est sûrement qu’on a déconné quelque part. Qu’on mérite, probablement, d’être puni.
On est inadéquat.

Faut-il que notre estime de nous-même, à nous, les profs, soit fragile pour que l’on soit touchés ainsi par des salles gosses, qu’il suffirait au fond de punir ? Sommes-nous aussi immatures émotionnellement ?

Peut-être.

Ou peut-être, juste peut-être, nous est-il si difficile de voir où nous naviguons. Sur l’océan des programmes, des attentes. Des histoires individuelles et institutionnelles. Nos convictions, avec tous leurs biais. Nos boussoles sont multiples et toutes défaillantes. Alors oui. Peut-être que le seul compas qui nous reste sur cette mer silencieuse, c’est cette sensation lorsque la fin du cours arrive, ou en fin de journée, de vitalité. Cette impression fugace que ça s’est bien passé. Ce n’est pas grand-chose. Mais c’est bien souvent tout ce que nous avons.

Il y a des dizaines de raisons pour lesquelles ça se passe mal, pour A-H, avec cette classe en particulier. Mais quand on n’a plus accès à la moindre source de force, le diagnostic devient quasiment impossible.

Je regarde A-H et j’ai le cœur serré. Toutes ces réflexions me paraissent tellement brouillonnes, tellement froides par rapport à ce qu’elle tente d’apporter et par rapport à son mal-être.

Alors juste, rester un peu avec elle. En espérant. Très fort.

Samedi 14 décembre

Dans le couloir du bâtiment B, j’ai toujours un peu l’impression d’être l’héroïne, au début de la version Disney de La Belle et la Bête :

« Bonjour Monsieur.
– Bonjour !
– Bonjour Monsieur, vous avez appris votre texte ?
– Bonjour ! Oui, la moitié à peu près, et vous ?
– Quoiiiiii ? J’ai pas encore commencé !
– Bonjour Monsieur ! Vous venez à la chorale ce midi ?
– Bonjour. Oui, surtout que j’ai raté la dernière fois.
– Holà, Mme D. va vous gronder… »

Le bâtiment B. regroupe tous les élèves des collègues avec qui je m’entends. Qui gèrent évidemment des dizaines d’activités différentes, auxquelles je participe, sur l’heure de midi. Théâtre, chorale, jeux de société… Et où je croise des mômes que je n’ai jamais en classe, mais avec qui je ne partage que des moments privilégiés. Ni conflits, ni douleur. Juste des instants choisis.

C’est évidemment très bref, très superficiel.

Mais aussi très doux.

Et ça fait du bien.

Vendredi 13 décembre

Je ressens toujours une vague forme d’amertume lorsque je vois des élèves qui sont venus me voir, m’expliquant qu’ils se faisaient harceler par des camarades, rire et s’asseoir, copains comme cochons, avec les mêmes camarades le lendemain.

Une amertume parfaitement déplacée.

Si le collège est un lieu si difficile, si âpre, c’est que l’on y apprend aussi la géographie des sentiments et des affects. Et des comportements paraissant à des adultes d’une grande brutalité sont la norme pour nos élèves. Pas parce qu’ils sont dangereux. Mais parce qu’ils apprennent. Et c’est aussi l’une des raisons pour lesquelles je tente – pas toujours avec succès – d’être cohérent dans mes réactions et mes façons d’être face à eux. Leur montrer comment fonctionne l’affect d’un adulte.

Ça implique aussi d’apprendre à réfléchir à soi. À ce bruit sous notre crâne, que l’on appelle pensée. C’est aussi pour ça que ce boulot est fatiguant : nos réactions ne sont pas qu’à nous. Elles sont un de leurs modèles.

Je l’avoue, parfois ça me fait un peu peur.

Jeudi 12 décembre

Trois élèves et deux adultes. Le jeudi matin, c’est le jour des élèves de M. Deux heures pour s’occuper exclusivement d’eux. Parce que si Luna, Noem et Gheb assistent aux cours, ils ne font que les traverser. Ce sont trois élèves aux profils totalement différent. Qui devraient bénéficier de prises en charges et d’inclusions bien plus complexes que ce que nous pouvons leur offrir au collège de Renais, à savoir un adulte présent avec eux durant la moitié de leur emploi du temps.

Alors, deux heures par semaine, nous tentons, M. et moi, de nous occuper d’eux. De patouiller, avec nos moyens, notre expérience empirique, et ce que nous lisons dans diverses documentation. Leur apprendre à lire et écrire, au moins leurs noms de famille. Travailler sur leur concentration. Parvenir à les faire parler. Découvrir, en fin de compte, qui ils sont. Depuis que Gheb a réussi à me dire qu’il vivait mal son statut d’élève handicapé, il parle beaucoup plus. D’une phrase par mois, c’est désormais plusieurs fois qu’il me parle à chaque cours. Je lui donne exactement le même travail qu’aux autres élèves de la classe, et l’aide mine de rien. Et le jeudi, on bosse un peu en cachette sur son apprentissage du français.

Avec Luna, on écrit un livre. Enfin, elle me donne les idées, et j’écris les trois quarts. Parce que la graphie, pour elle, reste un Everest. La graphie et la concentration. Il faut bosser en pointillés, quelques minutes d’effort, quelques minutes de dialogue.

Pour Noem, c’est plus compliqué. Il est capable d’être totalement absorbé par une tâche, puis de décompenser, se levant brutalement, se mettant à crier, insulter, ou provoquant tous ceux qui l’entourent. Surtout Luna, qui ne peut pas prendre de recul.

Deux heures par semaine à essayer de donner du sens à la présence de ces trois petits êtres dans l’école. De recharger leurs batteries pour qu’ils tiennent en cours. Avec les dizaines de supports qu’on leur bricole. On ressort régulièrement de ces sessions dans des éclats de rire nerveux, avec M. « Hey, en vrai ça c’est bien passé, aujourd’hui. » rigole-t-il. En effet. Ils ont bossé pendant une heure et quart, et Noem se coinçant les doigts dans mon armoire a été le seul débordement à déplorer. Bon bilan.

Mais sérieusement. Dans l’absolu. Que fait-on ? On leur apprend. On essaye de passer des moments pas trop compliqués. Est-ce que ça suffit ? Est-ce que c’est utile ? Il faut juste souhaiter que oui.

Mercredi 11 décembre

Lorsque j’arrive, triste et en colère dans son bureau, la principale adjointe a les mots justes :

« Ils sont très vilains, ces enfants. »

Il n’y a pas la moindre once d’ironie dans ses paroles. Parfois, le diagnostic chirurgical se niche dans une phrase que l’on peut prononcer à six ans.

Vilains, les sixièmes Evoli le sont, en effet. Et pour la première fois, ma colère n’a pas été contrôlée. Pour la première fois, j’ai ouvert les portes de mon amertume. Ça n’est pas très éthique, de faire ça. Parce que je ne suis pas censé les charger de mes tourments d’adultes. Sauf que cette fois, ces tourments les concernent directement. Sauf que cette fois, j’aimerais qu’ils comprennent – ils ne comprendront peut-être pas – qu’ils sont en train d’abîmer. De s’abîmer.

Je leur crie, et je suis ridicule quand je crie, qu’on les voit, quand ils tentent de nous manipuler, en disant du mal les uns des autres. En prenant les outils que l’on a mis à leur disposition (ici de petits mots pour signaler anonymement un problème dans la classe) pour faire du mal à leurs camarades. En feignant des conflits dans la classes, et en ricanant dans le cours d’après qu’un prof est tombé dans le panneau. En se montrant doubles. Tout le temps.

Je leur en veux, et je les comprends. Ils sont face à cette console, pleine de boutons, permettant de nouvelles variations dans la domination et la méchanceté. À onze ans, c’est dur de se contrôler, de ne pas tenter, ne serait-ce qu’un peu, ne serait-ce qu’une fois. À quarante aussi.

C’est ironique, quand même. Juste avant, j’ai dit à M. qu’un des soucis principaux de la communication, c’est que, très souvent, on ne parle que de soi. Écouter, écouter vraiment l’autre, et lui parler de lui-même demande énormément d’abnégation. Et là, devant les sixièmes, bien sûr que je parle de moi. Bien sûr que je pète les plombs parce que, par leurs petites actions vilaines, ils attaquent quelque chose qui me touche profondément. Je n’écumerais pas comme ça sinon.

« Je vous l’ai dit au début de l’année ! Je vous l’ai répété ! Prenez soin les uns des autres ! »

Je les regarde sans les regarder. Voir dans leur regard de l’indifférence ou, pire, la satisfaction de ne pas se taper la lecture d’une autre scène des Fourberies de Scapin pendant que je soliloque me ferait vriller encore plus.

« Je suis prof parce que j’espère que les futurs adultes seront meilleurs que nous. Et vous, vous faites… ça ? »

J’ai très mal et j’ai envie qu’ils le voient. Qu’ils voient ce que ça fait, vraiment. J’ai envie d’être un miroir. Même s’ils ne comprennent pas tout, même s’ils n’ont pas encore les mots, ou l’expérience, ou la maturité. Je veux qu’ils comprennent qu’il existe des choses qui blessent gravement. Et que c’est, comment dire, déshonorant. Je leur parle sincèrement, pendant dix minutes. Ça n’est pas prudent. Mais parfois, je n’ai plus à offrir, quand tout le reste a échoué, que ce en quoi je crois. Je n’ai plus qu’à exposer ce que j’ai de plus vulnérable.

Il y a un truc que j’ai jamais compris, dans la légende de Pandore. L’Espoir était dans la boîte, enfermé avec tous les malheurs du monde, tout ce temps. Un papillon débile, exposé à ce qu’il y a de plus atroce dans la création. Et pourtant, il a survécu. Comment ?

Je gronde de vilains élèves. Et je délire, interrogeant les dieux de mythologies déchues.

Mardi 10 décembre

« Vous avez le droit, de ne pas trouver un cours intéressant. Mais vous devez aussi nous faire confiance. »

Vincent me regarde de son air habituel, lorsque je ne vais pas dans son sens. Surpris, contrarié et hautain. Vincent est un élève adorable, et capable du meilleur quand il est motivé par mes cours. Mais Vincent incarne aussi peut-être l’un des grands maux des enseignants contemporains : la course à l’intérêt à tout prix.

« De temps en temps, on passe par des moments plus techniques, plus abstraits, et à vous, ça vous déplaît. Mais si on passe par là, c’est parce qu’on sait que c’est important pour vous et pour la suite. »

Je n’aime pas prendre les élèves à parti. Mais aujourd’hui, cela fait deux heures que Vincent fait la tête, et je pense qu’il doit entendre, lui et tous ses camarades, ce que je suis en train de dire. De plus en plus souvent, j’ai la sensation de devoir m’excuser quand ce que je propose est moins appétant. Moins immédiatement gratifiant. J’ai beau dire avec le cuir dur, je n’en reste pas moins sensible aux injonctions qui nous sont faites.

Ma voix ne s’est pas élevée d’un iota. Pourtant, il s’est fait dans la classe un immense silence. Quelques fois, les élèves comprennent que je parle de quelque chose qui leur tient à coeur.

« Donc oui, comprendre comment fonctionne un verbe, c’est absolument nécessaire. Et ça fait une heure que je cherche des exemples, des façons précises de tout vous expliquer. Vous me devez de me laisser une chance. »

Vincent hausse les épaules et s’excuse, du bout des lèvres. Amèrement.

Et à la fin du cours, Angelica vient m’expliquer à quel point elle a aimé fabriquer des futurs antérieurs, maintenant qu’elle comprend ce que c’est, un temps composé.

Lundi 9 décembre

Quand je peux créer un personnage, dans un jeu vidéo, il y a une caractéristique que je néglige en permanence : la constitution. Le nombre de coup que peut prendre mon avatar virtuel avant de tomber, de mourir, ou d’abandonner. J’incarne toujours des héros vifs et dextres. Fluets mais agiles, tant mentalement que physiquement. Cela leur suffit toujours, ou presque, à venir à bout des obstacles.

Si je jouais mon propre personnage, je serais tout le contraire. C’est mon seul score élevé : l’endurance. Je ne lâche pas. Et depuis le début de l’année, je refuse de lâcher, avec les cinquièmes Astronelle. Ils ont tenté de me faire réagir de toutes les façons possibles, de m’énerver en jouant sur toutes mes insécurités, que ce soit consciemment ou intuitivement.

Je refuse de péter les plombs.

Je sanctionne sans élever la voix, je ne fais pas la morale, et surtout, j’avance dans le cours, qu’ils protestent ou pas « Monsieeeeeeur vous nous faites encore écrire. » « Monsieeeeeeeur, on n’y arrive pas. » « Monsieeeeeeeur on est trop nuls. »

Je refuse de renoncer et je meurs à chaque fois à l’intérieur. Résister, faire croire que je sais ce qui est le mieux pour eux – je ne sais pas – être le prof, le capitaine de navire, le cap, et sans jamais donner l’impression qu’on pète intérieurement les plombs, c’est terriblement douloureux.
Mon rapport habituel avec les élèves, c’est de montrer que nous sommes ensemble face à des mers inconnues. C’est les explorer ensemble, c’est construire avec les forces et les faiblesses de chacun.

Ici, je n’ai que le droit d’être solide.

Et aujourd’hui, enfin.

On travaille sur un truc assez basique. La différence entre les temps simples et les temps composés. C’est quoi ce foutu participe passé, qui est un verbe mais qui ne se conjugue pas. Qui prend des s et des e mais qui n’est pas un nom ? J’explique. Encore. Au-delà de l’énervement, mais en refusant chaque question qui dévie du cours, domaine dans lequel ils sont ceinture noire troisième dan. Et pour la première fois, il y a quelques sourires un peu moins désagréables que d’habitude.

« On est sages aujourd’hui, monsieur.
– Oui.
– Vous êtes pas content ?
– C’est important, ce que je pense ?
– Ben vous préférez quand on fait des bêtises ? »

Je hausse les épaules avec un petit sourire et continue mon explication d’une consigne à Aaron. Dont le français devient un peu moins laborieux chaque jour. Il y a quelque chose qui s’est mis en place. Ce qu’on appellerait prétentieusement une « ambiance de travail ». Un peu de paix. Comme si, après avoir appuyé sur tous les boutons possibles en espérant faire foncer le bateau dans l’iceberg, les mômes étaient fatigués. J’aimerais tirer parti de cette accalmie pour leur montrer que cette fatigue a un autre nom : la sérénité. Et qu’elle bâtit.

Endurer les coups, tous les jours, jusqu’à ce qu’il ne reste plus que de la perplexité. Et alors, leur montrer les mots, les histoires, les lettres. Ce n’est sans doute pas la meilleure stratégie, mais c’est la seule qui fonctionne avec eux. Parfois, ça sert d’avoir maxé la constitution, d’avoir la peau dure.