Jeudi 7 novembre

Le jeudi matin, les trois élèves dont s’occupe M. ont deux heures qui leur sont spécialement consacrées pour progresser en français. Il m’arrive d’aller lui filer un coup de patte.

Et d’éprouver, à chaque fois, un vertige total.

Car ni Rodrigue, ni Elena ni Lino n’ont les mêmes besoins. Leurs difficultés sont dissemblables au possible, et si je me trouve à apprendre à Elena à former les lettres, je ne peux travailler sur les immenses obstacles qui se dressent entre Lino et le simple fait de communiquer avec des adultes.

Ce qui est terrifiant, c’est de se dire que, probablement, chacun de nos élèves est aussi unique, dans ses atouts que dans ses incompréhensions. Certes, avec ces trois élèves-là, les choses sont poussées à l’extrême. Mais se dire que l’on risque de leur passer à côté, que l’on risque de ne pas les comprendre, qu’on risque de…

Hey. Du calme.

Encore une fois, le complexe du paladin. Vouloir les sauver, toutes et tous. Quand bien même, à une seule personne, et même à deux, c’est impossible. On ne peut qu’espérer que la mosaïque des adultes présents, dans et hors les murs, y parvienne. Le souhaiter. Très fort.

Et en attendant, lire « Il y a un cauchemar dans mon placard » avec l’un, et revoir les homophones avec l’autre, pendant que le dernier apprend à saisir les consignes. Pendant cette heure, ils auront tous progressé.

Mercredi 6 novembre

Les changements de température m’ont fait perdre mes aigus, dans la voix. Et mine de rien, mes aigus sont importants. Je ne suis pas de ces enseignants que j’admire, qui me rassurent : sereins, organisés, précis. Je ne suis pas tout ça. Je suis chaotique, brouillon et désorganisé. Je brûle plein d’énergie, je danse à toute vitesse pour créer quelque chose qui fonctionne.

Ou à tout le moins, c’est l’impression que j’ai.

Que la fatigue, la lassitude s’y mettent, que les nuits rallongent, et je me retrouve confronté à la pesanteur. Le mois de novembre, c’est celui qui m’éprouve le plus difficilement. Plus que les froids aigus de février ou les chaleurs lourdes de juin. Lorsque mon corps commence à tirer, et que je ne parviens plus à m’enthousiasmer, à les enthousiasmer, les mômes, aussi facilement.

Je sais que ce ne sera qu’une période. Que je vais finir par sortir de cette semi-aphonie, que leur intérêt se rallumera. Mais en attendant, il faut tenir. En évitant d’être cassant avec eux – je le suis beaucoup trop, lorsque je ne parviens pas à être doux – en me rabattant sur les cours que je maîtrise, j’innoverai quand ça ira mieux.

Les mois noirs s’étendent à perte de vue. Les traverser, sans les aigus.

Mardi 5 novembre

Verre avec M. Nous discutons de la difficulté, quand on débute dans l’enseignement, à choisir les bons mots. À être clair avec les élèves. Alors que la mousse baisse dans mon deuxième demi, je tente de formuler ce qu’il se passe à chaque heure :

« C’est comme une suite d’embranchements, et il faut sans cesse choisir le bon. »

La bière, pour une fois, aide à l’analogie. C’est vraiment l’impression que j’ai. Selon leurs réactions, leurs questions, le temps qu’il me reste et l’importance du sujet, se déploie sous mes tempes un arbre d’infinies possibilités. Répondre à la question ou continuer le cours ? Recourir à une anecdote, expliciter chaque mot ? Interrompre l’explication ou l’activité pour demander à Romina de se remettre au boulot ? Une sorte de Livre dont vous êtes l’enseignant, voguer de paragraphe en paragraphe, à ceci près que l’on a que quelques secondes pour faire un choix, et qu’on ne peut revenir en arrière ou relancer les dés.

Ça pourrait être angoissant. Ça l’est souvent. Mais c’est aussi fascinant, de découvrir la géographie de ses synapses, sur laquelle on navigue à pleine vitesse, radeau dérisoire lancé sur les flots, en espérant construire du sens.

Lundi 4 novembre

« Monsieur pour le bingo littéraire…
– Bonjour Lorna.
– Oui, pour le bingo littéraire…
– Bonjour Lorna, vous avez passé de bonnes vacances ? Les miennes ont été excellentes, merci de demander. »

*Yeux levés au ciel.*

« Oui bonjour monsieur. »

Cette journée de reprise de cours est à l’image de cet échange dans les couloirs : business as usual. Impression que j’ai laissé le collège et ses élèves durant à peine une nuit, peut-être même moins. Les mômes sont égaux à eux-mêmes, pas particulièrement reposés ou plus attentifs. Pire : impression avec la cinquième Astronelle d’avoir régressé : les bonnes habitudes de travail sont oubliés, les conflits de retour.

Et donc, forcément, je leur en veux. De ne pas se rendre compte que c’est bien, de se retrouver. Que je leur ai préparé plein d’activités chouettes, que ça m’a pris du temps. Ça, c’est mon immaturité. Celle que je ne parviens pas encore à dompter. Parce que rien, absolument rien n’oblige mes élèves à éprouver de la gratitude. Je projette toujours. Et c’est normal, c’est ce qui me permet de conserver mon enthousiasme et mon énergie. Je vais être heureux de les revoir, eux aussi, ça va être trop bien.

En fait non. Je ne suis qu’un prof parmi d’autre dans une partie – non négligeable certes, mais une partie seulement – d’une vie déjà bien occupée. Les voir sauter de joie dans la salle A25 est pour le moins optimiste.

Prendre patience. Et se lancer, pas après pas, dans une lente reconquête de leur attention, de leurs regards. Par le travail, par l’impartialité, l’exigence et quelques blagues.

C’est la reprise.

Samedi 2 novembre

Depuis quelques années, la question de ma garde-robe est devenue, sinon importante, du moins existante dans mon boulot de prof. Comme mon attitude, ma façon de parler et de bouger se modifient quand je passe la porte de ma salle de classe, ce que je porte, c’est mon costume, ma persona, comme je l’écris fréquemment.
Ça peut sembler futile, ça me rassure. Mes T-shirts fantaisie sur veste sobre, mes bagues et mes converses, c’est aussi ce que j’aimerais que les mômes ressentent, quand ils bossent : ce truc à la fois marrant et rigoureux, ce clinquant qui, je l’espère, a un sens quand on le regarde dans l’ensemble.

Ça peut sembler futile, mais ça les rassure parfois. De commencer le cours sur un détail de ma tenue, quelque chose qui a changé. Ça peut sembler futile mais, en fin de compte, je suis dans leur champ de vision cinq ou six heures par semaine. Autant donner du sens à ça aussi.

Vendredi 1er novembre

Trois jours avant la reprise, et comme à chaque fois, l’anxiété.

Mais, c’est le privilège de l’âge, une anxiété que j’ai presque apprivoisée. À chaque fin de congés elle revient, comme un chien un peu crotté de sa promenade. Tout ce qui pourrait mal se passer, tout ce qui a pu mal se passer revient faire des taches sur mon tapis.

Ça ne passera jamais, je pense. Mais ça me fait moins peur. Bien sûr, qu’il y aura encore des imprévus, des merdes, que je ferai encore des conneries. Ça n’est pas grave. Toujours, toujours se relever.

Jeudi 31 octobre

En pleine préparation de cours, je suis à nouveau frappé par ce paradoxe : l’Éducation m’est apparue, durant ces vacances, comme un lieu de souffrance et de mal-être épouvantables, du fait des dernières mesures envisagées par le gouvernement.

Et pourtant, je mentirai en disant que je n’ai pas hâte de retrouver le bahut, et tout ce qu’il s’y passe.

Elle est là, la tentation de baisser les bras : une fois que l’on a fermé la porte, que l’on ne pense plus au monde extérieur, il est possible, dans de nombreux établissements, de bosser correctement. Et même d’y être heureux.

Et la tentation est forte. D’ignorer le bruit du dehors, de construire sa relation à soi, avec les élèves, les collègues. Se taire, au fond. Mais ce serait ignorer les failles qui courent le long des murs, l’eau qui monte, chaque année un peu plus haut.

Ne pas se contenter de ce qui va. Jamais.

Mercredi 30 octobre

« C’est des livres d’adultes, ça. »

Régulièrement, à la fin des cours, Morrigan vient tripoter la pile de bouquins posée sur mon bureau qui n’a rien à voir avec les cours. Un Modiano, la poésie d’Alfred de Vigny, celle d’Anne Brontë, et quelques autres. Elle retourne l’un des bouquins entre ses doigts, fait défiler les pages.

« Il y a des images, quand même ?
– Oui. Ce sont les couvertures des anciennes éditions.
– Ça sert à quoi ?
– C’est dans un dossier qui explique comment le livre a été écrit.
– D’accord. »

Elle les dépose après quelques secondes, toujours précautionneusement ? À regret ? Plutôt que de me faire des films, je lui pose directement la question.

« Morrigan ? Ça a l’air de vous intéresser, vous voulez que je vous en prête un ?
– Je vais rien comprendre.
– C’est possible, mais comme vous aimez bien les regarder, je peux vous laissez celui-là (c’est le Modiano) quelques jours, vous aurez plus de temps pour le consulter. Vous n’êtes pas obligé de le lire, évidemment.
– Je peux le prendre juste… Comme ça ?
– Si vous me le ramenez.
– Ben oui, évidemment. »

Elle me le ramène, pile au jour demandé. Je la remercie, essaye de ne pas ouvrir la conversation, c’est l’une des maximes de Pennac que j’aime appliquer.

« J’ai lu la première page. C’était très compliqué.
– Ça vous a plu ?
– Je sais pas. C’était pas pareil du tout que ce qu’on lit. On comprend pas trop où on est. Mais j’ai bien aimé les phrases.
– C’est un bon début. Peut-être que plus tard, vous y reviendrez.
– Quand je serai plus intelligente.
– Quand vous aurez vécu davantage de choses. »

Elle me regarde sans répondre, comme souvent, semblant m’englober tout entier de ses très grands yeux bruns. Elle pose son doigt sur les boutiques obscures, reste comme ça quelques instants, puis s’en va. Derrière elle, un adulte un peu perplexe.

Mardi 29 octobre

Mes élèves m’ont appris à lire. À lire d’une autre façon, je veux dire.

Depuis mes seize ou dix-sept ans, j’ai mes habitudes, lorsque j’entame un bouquin. Mes moments d’attention intense au tout début, mon habitude à sauter quelques pages puis à revenir dessus, le fait que, parfois, je lise quelques lignes à haute voix… Je trace à travers chaque texte un chemin qui m’est familier.

Ça n’est pas le cas, lorsque je fais lire les élèves. L’œuvre est une forteresse, et j’imagine comment y faire entrer chaque môme, selon ses affinités avec la lecture, ses difficultés et ses aisances. S’attarder sur le paratexte ou sur les notices biographiques. Observer la distribution des adjectifs qualificatifs, dans les premières phrase, ou la vitesse à laquelle l’intrigue démarre. Noter combien de personnages interviennent, et si leurs noms ne sont pas trop tordus… Ou a contrario, se demander ce que certains feront après avoir lu le livre, en deux jours, tandis que leurs potes continueront leur tranquille bonhomme de chemin, aux sixième chapitre.

J’ai toujours vu un bouquin comme quelque chose à déployer. Cela n’a jamais été plus vrai depuis que je suis enseignant. Arpenter chaque rue, chaque signe, chaque virgule. Pour qu’ils finissent par tracer leur propre chemin.