Samedi 23 novembre

C’est la période durant laquelle je suis le plus vulnérable, la période durant laquelle je suis le plus proche de mes vieux démons.

Sur trois de mes classes, deux sont entrées dans une phase de contestation. De volonté de prendre le contrôle : négociations dès qu’il s’agit de faire un truc (mais que pour les trucs horribles, genre ouvrir son cartable ou découper une feuille), ricanements, tentatives de faire une connerie dès que je détourne le regard.

Et dans ces moments-là, la tentative de plonger dans ce que je ne suis pas est grande : punir, passer une gueulante à la classe, leur faire la gueule et vidéoprojeter le cours pendant une heure. Et ce serait con de ma part.

Je ne dis pas que ces gestes sont inefficaces. Mais, comme tous les gestes que l’on fait en classe, ils s’inscrivent dans une économie. Un personnage. La punition, ça nécessite un service après-vente de vérification, de conception, que je suis très mauvais pour effectuer. Et ça attaque ma crédibilité. Même chose pour leur faire la gueule. Dans trois minutes, je vais sourire à un truc qu’ils auront dit ou balancé une anecdote marrante.

Ma façon de gérer la classe n’est ni meilleure ni pire qu’aucune autre. Mais, comme toutes les autres, elle doit être cohérente. Ne jamais l’oublier, et surtout à cette période, où elle est à son plus faible : expliquer, encore et encore, que c’est à eux qu’ils nuisent avec cette attitude. Faire appel à leur intelligence, ne pas céder à l’envie de gueuler, ramener sans cesse le cours, de façon simple, exigeante et précise. Depuis que j’applique cette méthode rigoureusement, ça fonctionne, tous les ans. Même si je n’évite jamais cette traversée du désert.

Courage. Se rappeler que ça aussi, ça passe.

Vendredi 22 novembre

C’est à la chorale, il y a une élève dont je connais à peine le nom qui se glisse vers moi.

« Monsieur, j’aime bien votre badge. »

Je tente de me concentrer et baisse le regard sur sa manche. Mince elle l’a rabaissée. Mais je suis certain, presque certain que…

« Merci. J’aime bien votre bracelet. »

Elle sourit. Très largement.

« Merci. Je l’ai emprunté à ma maman. »

Tout le reste du cours, elle restera à portée de mon sourire. Et moi du sien.

Voilà, c’est tout, c’est le billet d’aujourd’hui.

Jeudi 21 novembre

Nouvelle soirée de jeu de rôles. La semaine a été des plus chargées, de rencontre parents-professeurs en corrections, en élèves de plus en plus difficiles. Fatigue, frustration, décompensation.

Tout ça pour dire que j’ai à peine eu le temps de préparer les aventures imaginaires dans lesquelles se plongent les investigateurs. J’ai très peu de matériau. Alors j’utilise ce dont je dispose : eux-mêmes. J’improvise leurs péripéties dans ce désert post-apocalyptique à partir de leurs réactions, intégralement.

Et je me marre. Je me marre, parce que mes automatismes de boulot viennent au secours de mes loisirs : comme je calque le rythme de mes cours sur mes élèves, comme je tente de le faire avancer et respirer vers un point précis en m’appuyant sur ce qu’ils comprennent, les intéresse, les intrigue, il en va de même avec cette poignée d’aventuriers. Et le bonheur de voir leurs visages surpris, inquiets, de les entendre débattre sur la meilleur marche à suivre ou l’éthique de leurs décisions, c’est le même bonheur que celui que je ressens tous les jours en salle A25.

Mercredi 20 novembre

Les mois noirs ont commencé.

Au collège de Renais également. Les nuit se rallongent et chaque période de travail également. Réunions et rencontres parents-professeurs, commissions éducatives et entretiens impromptus. Chaque jour de travail colle aux semelles. Des adultes comme des enfants. La fatigue, ce mauvais génie, fait apparaître nos aspects les plus déplaisants. Héléna, l’une de mes élèves les plus gentilles, a éclaté en sanglots pour un mot désagréable lancé par Ethan, qui n’arrive plus à gérer son hyper activité. Il est parvenu à s’excuser en fin d’heure, difficilement, elle ne lui a pas encore pardonné. « Pardon, monsieur, j’arrive pas à m’arrêter de pleurer. »

Chez les adultes, également, on décompense. La salle des personnels devient davantage un lieu de décompensation que d’échanges léger, comme c’était le cas jusque là. On prépare, soucieux, les prochaines échéances, on laisse éclater son mal-être et sa frustration, oui les élèves nous cassent les couilles, parfois.

J’ai l’impression de jouer à un jeu de gestion, dont je suis moi-même le lieu. Préserver son énergie, pour pouvoir assurer des cours de façon lucide et précise, mais en dépenser aussi dans des activités plus réjouissantes, qui me permettent de ne pas devenir le petit bonhomme aigre et désagréable en lequel je me métamorphose quand je n’ai plus le temps d’exister pour autre chose que mon boulot. Racler le fond de son sac à malice pour trouver des activités qui permettent aux élèves de retrouver de la motivation, sans avoir à se retrouver devant un Everest de travail personnel pour en assurer la maintenance. Chaque mouvement est laborieux, alors qu’on n’aspire qu’à de la légèreté.

Cette traversée, je la connais bien, elle durera jusqu’aux vacances de Noël. On claudiquera avec, parfois, des entrechats lorsque le froid recule, que de petites victoires chassent le quotidien qui glace les os en gouttes froides. On prendra soin les uns des autres. Celui qui a plus d’énergie ce jour-là amènera un peu de musique, celle qui ne renonce jamais racontera une heure de cours géniale.

Réussir à faire front, devant la saison triste et poisseuse.

Mardi 19 septembre

« C’est marrant, quand tu t’énerves rapidement, parfois. Genre « je suis le prof sympa, mais pour que ça reste comme ça, faut jouer le jeu. »

Je bafouille un truc sans intérêt en réponse à l’analyse que M. vient de faire, suite à l’heure de cours qui s’est écoulée et à laquelle il était présent. Le fait est que, malgré les années qui s’écoulent, je reste foutu incapable de me décentrer, lorsque je suis face à mes élèves. De me voir, tel que je leur enseigne.

Non, ça n’est pas tout à fait ça.

Je ne veux pas.

J’ai la certitude que si j’étais capable de me voir à la troisième personne, si quelqu’un foutait une caméra dans la classe et me forçait à regarder ensuite la vidéo, je me consumerais de honte, et je démissionnerais sur-le-champ. Bien entendu, c’est une peur irrationnelle, mais elle est présente. Et de tous les défauts dont mon enseignement est perclus, celui-ci reste un sacré mystère. Je n’hésite jamais à être dans l’excès ou le ridicule, pour faire réagir les élèves ou les réveiller le matin à huit heures.

Mais m’imaginer en train de faire ces actions, être le spectateur de mon personnage me remplit d’une terreur honteuse, que je ne m’explique pas. Moi, le théâtreux narcissique. Bizarre, quand même. Un nouveau jour, une nouvelle contradiction.

Lundi 18 novembre

Comme pas mal d’européens de mon époque – d’encore aujourd’hui ? – j’ai découvert l’expression tadaima dans les animes japonais. Je crois que la première fois que je l’ai vraiment identifié, c’est dans Noir, quand la tueuse Chloé revient vers sa mentor. « Tadaima » : me voici rentrée à la maison.

Bien sûr ça a un côté tarte, toutes les grandes scènes d’animes, toutes les grandes scènes ont un côté tarte. L’héroïne ou le héros fourbu revenant dans son foyer, là où il doit être, dans l’endroit auquel il appartient. C’est trop simple, on n’appartient pas à un lieu, pas plus que les lieux ne nous appartiennent.

« Tu comptes rester, l’année prochaine ? »

Cette question, c’est V. qui me l’a posée, pendant qu’on discutait dans son bureau. Et elle me cueille un peu trop violemment. Je veux dire, jusque là, j’ai toujours essayé de rester dans les établissements dans lesquels ma fonction de remplaçant m’a amenés, à l’exception d’un seul. Je m’y trouvais toujours bien. J’ai toujours eu un violent pincement au cœur quand ça m’a été refusé. Un pincement, au pire, ça laisse un bleu, une marque. Et puis, mon narcissisme se satisfaisait de cette image du mec qui parcourt le pays, laissant paillettes et papillons dans son sillage.

Mais ce qui m’inquiète, c’est que lorsque V. me pose la question, une image qui n’a rien à voir avec la choucroute s’impose dans mon esprit : la maison de mes grands-parents, récemment décédés, en Provence. Un mas immense, perdu dans les odeurs de garrigues et les promenades interminables de l’été. Une baraque dont la vente est une blessure pour tous les membres de la famille qui l’ont connue. Pour moi, et sans doute pour les autres, c’est parce que c’était peut-être là, de tous les lieux sur terre, où dire « tadaima » ne m’aurait pas donné une violente envie de rigoler.

Tadaima.

Les collègues ont fait une razzia sur les cannelés que j’ai amené aujourd’hui. Je n’ai pas totalement perdu la main. Je n’ai pas trop le temps d’en parler, j’ai chorale ce midi, avec A-H, d’autres profs et des élèves. D’ailleurs, je rédige ce billet écouteurs aux oreilles, en tentant de mémoriser la partie que je suis censé chanter à l’opéra de Rennes dans quelques mois. (les altos)

Tadaima.

Ce soir, je vais au théâtre. C’est S. qui m’y a invitée, dans cette troupe. J’ai été accueilli par ses membres comme si je revenais d’un voyage. On est tout de suite passés aux exercices, aux confidences d’après répétition.

Tadaima.

Mardi, je vais chez M., on va discuter de son personnage de jeu de rôle et manger une salade composée (le tout sans alcool, le weekend était suffisamment intense).

Tada…

Je repousse désespérément ce lyrisme japonais. Parce que je sais qu’il se heurtera, avec un petit bruit triste, contre les suppressions d’heures et le jeu des mutations. Je tente de rester ce personnage aux semelles de vent que je me suis construit, parce que c’est triste, de partir après s’être attaché, beaucoup trop triste. Même si je n’ai jamais aussi aisément compris les profils des élèves qu’ici, même si je pense que je peux faire du bien. Je ferai du bien ailleurs. Tout ce que je peux faire, c’est ce que je n’ai pas eu l’intelligence de faire, lorsque mes grands-parents, fourbus de s’en occuper, on vendu la propriété : éprouver toute la gratitude possible. Ce n’est pas tout le monde, qui peut vivre dans un anime en vrai, même si ça n’est que temporaire.

Je suis rentré chez moi. Avant que la route, de nouveau ne m’aspire, se faire le cœur tout grand.

Vendredi 16 novembre

Soirée entre collègues. Beaucoup de rires, de nourriture bouffée à même la table basse, et de courants d’air froid, quand les personnes cools abandonnent le pow wow pour aller fumer au balcon.

Je le dis à A-H., au début de la soirée, mais je pourrais le dire à toutes les personnes présentes ici : lorsque nous nous croisons au boulot, j’ai la sensation qu’elle se montre plus discrète, plus terne, presque, qu’elle ne l’est réellement. Elle qui brille encore plus que les chaussettes pailletées qu’elle a enfilées pour l’occasion. C’est normal, évident et professionnel : nous laissons à l’entrée du bahut un sacré paquet de nous, pour endosser celui des mômes.

Mais à les regarder se marrer jouer à être une version d’eux-même qui leur plaît et la devenir vraiment, je ressens quelque chose qui me secoue énormément : tous comme les élèves, je passe mes journées à côté d’adultes qui, pour la simple raison que nous évoluons dans un milieu qui tient debout par on ne sait quel miracle, cachent ce qui en eux flamboie.

« Soyez gentils », je dis tout le temps aux élèves. Soyez gentils parce que la vie est compliquée, parce que le monde serait putain de plus beau si on parvenait à l’être toutes et tous, parce qu’en fin de compte, c’est ce qui rend heureux. Toutes ces raisons là, je les connais, je les ai intégrées dans mon solfège personnel. Mais soyez gentils aussi parce que vous n’avez pas toujours idée à quel point, jour après jour, vous travaillez avec des ados devenus adultes, qui laissent à peine filtrer l’éclat de leurs lumières d’étoiles.

Vendredi 15 novembre

Je ne sais pas si c’est la fatigue, la frustration ou l’attendrissement – sûrement un subtil mélange des trois – mais je suis au bord des larmes, lors de cette évaluation de lecture sur L’Île du Crâne. Douze questions, allant du plus simple (Qualifier en deux adjectifs un personnage de votre choix) au légèrement plus complexe.

Et c’est une catastrophe quasi-intégrale, à l’exception d’une petite poignée de mômes.

Ce qui me donne envie de me rouler par terre en tapant des poings aléatoirement n’est pas qu’ils se plantent. A la limite, ils n’auraient pas bossé, pas lu, ils n’essayeraient pas, je pourrais en toute bonne conscience me dire qu’ils méritent ce qui leur arrive. Mais ça n’est pas le cas. Ils sont tous en train de se casser le ninin, et d’errer dans le labyrinthe de Groosham Grange. Gustav, qui passait le début de l’année à balancer des boulettes de papier pour ensuite hurler que ce n’était pas lui, a les doigts tellement crispés sur son bic que ses phalanges en deviennent blanche. Camilia, qui me regardaient jusque là comme si j’avais roulé sur son canari en tchippant ce qu’elle pouvait n’a pas relevé les yeux de sa feuille, à tel point que je crains un lumbago. Je ne parle même pas des élèves dont l’AESH est malade depuis dix jours, et qui tentent, qui de présenter impeccablement sa copie, qui de réunir quelques informations sur la couverture du texte.

J’ai envie de chialer parce que je me sens vieux con. Parce que je me dis qu’il y a huit ans, à Grigny, les élèves m’auraient pourri d’avoir pondu un contrôle aussi facile. Parce que je donne mentalement raison à cette calamité des groupes de niveau en me disant que gérer une telle hétérogénéité, c’est jouer au mikado avec des moufles. Parce que je suis incapable, à chaque fois que je tente de tous les faire travailler sur le même sujet, de leur apporter quoi que ce soit.

Est-ce que je devrais me satisfaire de les voir faire des efforts ? Bien sûr que c’est beau, que c’est positif, que c’est valable. Bien sûr que, depuis le début de l’année, j’ai vu ces ados hargneux se transformer en bonnes personnes. Vraiment. Qui essayent, chacun à leur hauteur, et qui essayent vraiment. Mais ça, c’est de l’égoïsme, c’est – je hais toujours cette expression – mon côté Bisounours. Et je grince des dents. Mon côté Adachi, dont j’ai déjà parlé, se révolte. Cette fois pas contre moi mais contre cette situation de merde : à quoi est-ce que cela va leur servir, d’être droits et éthiques, dans leur classe de français ? Qu’est-ce que je leur apporte, concrètement, hormis l’illusion que les choses iront mieux s’ils donnent tout ce qu’ils ont ? Il faudrait que je reparte de tellement loin avec tellement d’entre eux.

Rarement heure s’est aussi bien passée avec cette classe, rarement j’ai autant eu envie de défoncer quelque chose, ou quelqu’un.

Moi, probablement.

Sonnerie.

« Monsieur ? On a permanence après, on pourrait revenir dans votre salle, si on n’a pas fini le contrôle ? »

Je vais manquer de mouchoirs et colère, putain.