Aujourd’hui, j’ai T. au téléphone. C’est devenu un rituel, depuis que des centaines de kilomètres nous séparent, que d’échanger sur nos univers mentaux et artistiques. Ce que nous avons vu, lu, écrit… Ce que nous avons sous la caboche.
Et c’est comme un flot qui s’écoule sans s’arrêter, de mon côté, ce lundi. Tant à dire, tant à raconter, tant vécu. Ça me frappe, comme l’eau d’un courant éclabousse la berge en milliers de gouttelettes. Ma vie personnelle et professionnelle n’est pas forcément plus facile en ce moment. Mais qu’elle est riche. De gens, de moments totalement fous. De ce travail, à mi-chemin entre le film d’horreur et la comédie musicale.
Lors de la dernière heure de cours avec les sixièmes Evoli, j’ai fait quelque chose que je n’osais plus faire depuis longtemps : je leur ai fait la lecture.
Raconter des histoires, je sais que ça fonctionne. Parce que je suis en maîtrise du fil. Je sais quand ouvrir grand les bras, devenir le cyclope poursuivant Ulysse, passer rapidement sur les détails plus chiants, comme la description du bouclier d’Achille. Les mots sont les miens, le rythme aussi.
Mais lire, lire c’est toujours plus compliqué. Parce que tous ne comprendront pas. Parce que je suis, comme eux, captif du rythmes des autrices et des auteurs. Pourtant, en ce vendredi d’avant les vacances, où tous les mômes étaient cuits, ne parvenant plus à se concentrer après quarante minutes, j’ai saisi le bouquin. Et comme toujours :
« Vous pouvez suivre avec moi, si vous voulez. Ou mettre la tête dans les bras. Ou dessiner. C’est le bonus d’avant les vacances. – On ne peut pas plutôt faire un goût… – Non, lâchez cette bouteille d’Oasis. »
Grognements. Je ferme quelques rideaux, éteint une partie du moche plafonnier.
Et me voilà. Moi, ma voix, et un texte que j’apprécie – je ne l’aurais pas donné à étudier sinon – mais que je ne maîtrise pas totalement. Je respire. Accepter d’arrêter d’être totalement en contrôle, que ce soit des mômes ou du texte. Et juste, pour cette fois, se concentrer sur un truc. Habiter les mots. Même s’ils ne comprennent pas tout, même s’il leur manque des images à la fresque, leur faire comprendre. L’amour sororal de Cassandre pour Hector, la peur d’Hécube, la suffisance de Pâris.
Alors que c’est ce que je fais tous les jours, je me suis rarement senti aussi vulnérable face à ces mômes. Peut-être est-ce pour ça qu’ils se laissent un petit peu aller eux aussi. Celui qui pose la tête sur ses bras en me regardant, lunettes un peu en vrac sur son nez. Celle qui griffonne sur son cahier de brouillon, et s’arrête dès que je marque une pose. Ceux qui bavardent un petit peu au début – j’essaye de ne pas m’interrompre, ne pas briser le fil du récit – et puis finissent par écouter, ou accepter de faire semblant.
C’est un moment qui a été mille fois vécu par mille enseignants, dans mille établissements.
Mais parfois, se soumettre aux anciens rites a du bon.
Parmi les élèves qui me demandent le plus d’énergie, en cinquième Astronelle, il y a Vlad. Pas uniquement parce que Vlad se sent obligé de formuler tout haut l’intégralité de ses pensées, qu’il amène ses affaires de cours un jour sur quatre, ou qu’il prend un malin plaisir à provoquer l’intégralité de ses camarades, mais aussi parce qu’il faut perpétuellement lui retirer son masque.
Vlad est persuadé d’être débile, haïssable, et stupide. « Mais de toutes façons je sais pas faire. » est sa phrase joker, son refuge.
J’ai essayé de me la jouer adulte confiant et concerné. En lui expliquant que bien sûr que si, il en était capable, en lui proposant des aménagements, en tentant des mini-tutorats. Tentatives qui se sont heurtées à une morgue qui aurait pu concourir aux jeux olympiques du foutage de gueule sur enseignant.
Et puis j’ai arrêté. Non pas de m’intéresser à lui, mais de montrer que je m’inquiète pour lui. Bien sûr que je m’inquiète pour lui. Mais la moindre démonstration de mon angoisse enseignante le fait marrer et lui donne une excuse pour ne rien faire.
« Monsieeeeur, je comprends rien à votre travail, là, hein. – Je réexplique s’il faut. Par contre, je le relève dans dix minutes. – Mais je suis trop bête pour le faire ! – C’est dommage, parce que c’est évalué, et que je n’accepte pas les copies blanches. Donc au boulot. »
Je n’ai aucune crédibilité en coach militaire. Mes intérieurs se tordent et mon cerveau me brame que je suis un bourreau d’enfants. Mais je tente de tenir. Et je rends les devoirs au cours suivant.
« Pas mal Vlad. – Ah ouais ? J’ai réussi, genre ? – En partie. Mais vous pouviez faire beaucoup mieux. Il y a des consignes que vous n’avez tout simplement pas lues. – Ouais, enfin j’ai fait un peu, quand même. – Et vous ferez davantage la prochaine fois. »
Ne le regarder que du coin de l’œil. Égrener à peine les compliments dont je suis d’habitude prodigue. Mais toujours, toujours être là pour lui. C’est crevant. J’espère juste que ça finira par percer sa carapace.
« Tu sais, à un moment, il faut aussi arrêter de tous les attendre. »
Cette phrase que mon collègue E. a prononcée la dernière fois que nous nous sommes vus me trotte dans la tête depuis un moment. Pédagogiquement et didactiquement, E. est quelqu’un que j’admire énormément. Et son pragmatisme, quant à ses élèves, est souvent payant. Il est donc partisan de l’idée qu’une fois que les règles sont posées, que l’on a pris le temps d’expliquer, que le contrat, en fin de compte, est signé, il n’est plus temps d’attendre. Que c’est leur nuire, que de passer son temps à attendre les uns et les autres, à surindividualiser, à entrer dans « la pédagogie du garçon de café », comme on me l’avait reproché lors de mon unique inspection.
Et l’expérience me pousse à penser que c’est vrai. Que c’est aussi faire confiance aux élèves, et à leur intelligence, que de ne plus ralentir sans cesse la progression du cours pour attendre ce qui traînent la patte. Ils trouveront un moyen.
Pourtant, je peine à m’y faire. À m’attaquer aux éléments les plus retors de la phrase complexe quand certains peinent à reconnaître un adjectif… Peinent à reconnaître des mots tout court, lorsqu’ils ne maîtrisent pas encore le français, leur langue d’adoption. J’ai souvent en tête cette image d’une immense caravane, traversant des lieux plus ou moins hostiles, autour de laquelle les mômes trottent comme ils peuvent. Et moi, me demandant comment, et vers quoi nous avançons très exactement. Ce que chacune et chacun retirera de ce voyage, que l’institution a balisé pour nous.
Récemment, m’est venu à la bouche, enfin au clavier, l’adjectif « crade » pour décrire les professions de l’éducation. On m’a fait remarqué que c’était sans doute excessif. Probablement. Mais, à y repenser, ça ne me semble pas totalement injustifié. À Grigny, T. me disait déjà qu’il se sentait « poisseux » au sortir de certaines journées.
Et oui, il existe des moments où, vraiment, j’ai la sensation d’être mis en face de ce que l’adolescence a de plus sale. En ce début d’année scolaire, j’ai déjà été violemment insulté par un élève à qui je demandais de ne pas vider un spray de déodorant dans l’œil d’un comparse, assisté à toutes les tricheries possibles et imaginables, vu des mômes se foutre de la gueule d’un élève qui, de frustration de ne pas comprendre un mot – il est en France depuis l’année dernière – a éclaté en sanglots.
Et notre boulot consiste notamment à naviguer sur cette boue. À devoir, parfois, transiger avec nos principes, pour qu’Erika accepte de sortir son cahier. À se regarder pousser une gueulante, ardente ou glaciale, histoire de retransformer le chaos qui vient d’entrer dans la salle en une classe à peu près d’équerre. Notre boulot consiste à voir M. obligé de s’interposer physiquement devant une élève pour qu’elle n’aille pas cogner sur un autre (il avait craché sur son sac, après…). Pendant que J., devant le spectacle, décompense totalement et se lève pour faire des tours de classes en criant.
Alors non, ça n’est pas tout le temps comme ça. Mais c’est ça aussi. Parfois, souvent, les heures s’égrènent, sereines. Parfois, chacun parvient à tenir son rôle. À agir proprement, dans les clous de sa fonction. Mais il suffit de peu pour que ça dérape. Pour que l’on soit obligé de sortir un élève de cours, même s’il ne rend pas l’heure absolument impossible (c’est l’une des seules raisons officiellement acceptables), mais juste parce que, pour la douzième fois, il a insulté son voisin.
C’est crade parce que, trop souvent, on a l’impression de jouer à un jeu dont les règles sont soit trop simples, soit trop complexes. Et que, chaque jour, elles changent. C’est crade parce qu’on fouille dans la terre en espérant en tirer quelque chose qui tienne la route. Une heure de cours, un projet chouette, une relation de confiance avec un élève. C’est un travail d’artisan. On n’en sort pas les mains noires, mais l’esprit sacrément encrassé.
La première fête de l’amicale a lieu dans un complexe multisportif. Ce qui fait que les pongistes, concentrés sur leurs échanges, voient tout un tas de gens excités manger, boire et danser en muet, derrière des vitres de plus en plus embuées. (la porte est très bien insonorisée).
Ça fait aussi que lorsqu’on veut aller faire pipi, il faut très vite se faufiler, et remonter, sur la pointe des pieds, des rangées de tables où ça fait pic-poc-pic-poc.
Mme G., la principale-adjointe, observe cette cours de récréation temporaire pour adultes sans trop oser bouger. Sans même trop oser sourire. Sauf quand quelqu’un vient la trouver. Alors elle change de visage, alors elle fait partie, comment dire, des nôtres, ceux dont elle a la responsabilité. Jusqu’à ce que son interlocuteur reparte se servir un verre de punch. Alors, elle reprend sa vigile.
D. arrive un peu en retard. Je suis content qu’elle soit venue, qu’il n’y ait pas que des profs. Je n’ai pas réussi à convaincre plus d’un AED à venir. On discute un peu. Elle me parle du pays qu’elle a laissé derrière elle, par choix. « Parfois je me demande pourquoi. J’avais tout, là-bas. » Et puis elle secoue la tête. « Non, ça n’est pas vrai. »
J. me regarde. Depuis que je l’ai rencontré – c’était au mois de juillet, c’était le premier collègue que j’ai vu – j’ai une envie dévorante qu’on soit amis. C’est en bonne voie. Je ne sais pas pourquoi. Il a un regard terriblement doux et une ironie mordante. Ça pourrait suffire, mais ça n’est pas tout.
Avec S., on passe notre temps à se croiser. Elle est comme moi. À passer de tables en conversations, de toasts au fromage de chèvre aux tables de ping-pong (les joueurs ont fini par déserter, on va taper quelques balles. Je perds 11-7, je craignais pire). Avec S., on passe notre temps à s’échanger des sourires. Tant qu’elle est là, tout ira bien. Cette certitude m’habite depuis plus d’un mois, et c’est une immense source de réconfort.
C’est une soirée qui ressemble à des dizaines d’autres déjà vécues. À des milliers d’autres dans des milliers de collèges de France. Et j’ai le cœur gros, comme à chaque fois. Joie et mélancolie mêlées. Ça fait du bien de voir ces personnes, qui accomplissent chaque jour l’impossible – j’en suis témoin – se lâcher un peu. Encore une fois, je suis de passage, parmi eux, et cette année, je m’attache encore plus vite qu’à l’accoutumée. « Ça va tellement vite » est la phrase que j’ai dû prononcer le plus, depuis la rentrée scolaire.
Je noie ce début de mélancolie en sautillant sur Rage Against The Machine et en expliquant pourquoi j’aime tellement Clara, dans Doctor Who. A. est à fond dans notre conversation, les autres nous regardent, interloqués.
Plus tard, beaucoup plus tard, je raccompagne des gens en voiture, je suis capitaine de soirée. Tout le monde s’égaille en rigolant. M. se tourne vers moi, avant de quitter l’habitacle : « C’est con, on se reverra pas avant deux semaines. »
Il m’étreint maladroitement par-dessus le levier de vitesses et rejoint ceux qui deviennent très vite des silhouettes, sous les réverbères de la ville.
Tant d’images, tant de voix. Parfois, on peut se permettre de chanter au premier degré que nous sommes beaux, comme des diamants dans le ciel.
La cinquième Astronelle est la classe la plus dysfonctionnelle que j’ai eue depuis très longtemps. À l’exception de trois ou quatre élèves, tous portent le système scolaire de guingois : problème de français, qui n’est pas leur langue maternelle, problème de comportement – de la contestation perpétuelle à la provocation permanente – problème de développement, physique ou mental.
Je termine le chapitre sur les personnages héroïques en ce vendredi matin par une évaluation. Recette pour un désastre. J’ai refusé de raboter la séquence, ou de brader les questions. Et de leur côté, ils sont très fâchés contre moi, parce que j’ai expliqué que non, je ne pensais pas que remplacer ladite évaluation par un petit déjeuner bis à base de crocodiles Haribo qui piquent et d’Oasis tropical était envisageable. C’est donc avec leur tronche des mauvais jours qu’il entrent dans ma salle. J’ai à peine le droit à un bonjour, et me sens limite moins à ma place ici que Xal’atath, la plante verte qui trône sur mon bureau.
Au tableau, une feuille A4 vidéo projetée. Après leur avoir non sans mal fait sortir une copie (« Fallait prendre une feuille ? Azy vous nous aviez pas dit qu’il fallait ACHETER des trucs pour le contrôle ! »), je la remplis avec eux, avec force détails. Ne pas aller trop vite, laisser le temps à tout le monde de prendre sa trousse, faire tomber sa trousse, ramasser sa trousse. Laisser redescendre la colère due au fait d’avoir fait tomber sa trousse. Enfin, ils se retrouvent tous avec leur feuille et leur sujet de devoir.
« Monsieeeeeeur y a beaucoup trop de questions. »
Ne sois pas tranchant, ne sois pas intransigeant. Ça ne fonctionnera pas avec eux. Inspire. Trouve une solution. Marche avec eux.
« Oui. Mais vous n’avez pas besoin de toutes les faire. – Ah ouais ? Genre j’en fais deux et bam, j’ai vert + ? (On évalue par compétences à Rénaïs, et ça change le lexique des mômes, par rapport aux notes. Leur conception de la réussite, pas trop). – Non. Vous faites le maximum, pendant une heure. Si vous répondez bien, vraiment bien à trois questions et qu’il vous a fallu toute l’heure pour le faire, oui, je valoriserai. Mais je vais vous regarder, non stop, pendant une heure. Je veux de la dentelle. »
Ils ne réagissent pas à cette dernière analogie, qui doit parler à tout casser à deux d’entre eux. Méfiants, ils se plongent dans la lecture du texte – l’histoire de Bucéphale, par Plutarque – et, doucement, oui, avec soin, commencent à écrire. C’est une heure très longue, très silencieuse. Dont les mômes sortent en ordre dispersé. Pas trop de « bonnes vacances ». Mais pas d’acrimonie non plus.
Durant deux heures de trou dans la journée, je corrige les copies. J’ai le cœur serré. Non que ce soit un désastre. Mais j’aurais aussi du mal à appeler ça une réussite. Une chose est certaine : ils se sont tous confrontés, très fort, au sujet durant une heure. Avec, parfois, neuf réponses plus le sujet d’écriture optionnel. Les réponses sont bonnes, mais l’écriture lutte énormément à rester dans les interlignes. Ici, les grosses boucles rondes des voyelles formulent des phrases extrêmement simples, car il fallu lutter pour que les mots s’organisent dans le bon ordre. La moitié à peine du devoir est traitée. Aucune copie blanche, ou torchée en deux deux. C’est déjà ça. Mais tellement, tellement, tellement de difficultés, aux géométries radicalement différentes. Est-ce une victoire, de les avoir convaincu de s’y confronter à ces difficultés ? Probablement. Mais une victoire vide, si je ne parviens pas à en faire quelque chose. Impression de franchir des obstacles pour, à chaque fois, m’en trouver devant un encore plus grand. Encore plus infranchissable.