« Monsieur, je peux présenter un livre même s’il ne remplit pas une case du bingo ? »
Depuis le début de l’année, j’ai proposé aux élèves un bingo littéraire. 24 cases thématiques « Un livre qui vous a été recommandé par un adulte » ; « Un livre dans lequel les animaux ont une place importante » ; « Une biographie ». On lit, on présente en trois minutes. Le prix pour tout compléter, ce sont des bonbons. Oui, c’est nul.
Mais ça fonctionne beaucoup avec deux sixièmes. Ça fonctionne à tel point que :
« Monsieur, je peux présenter un livre même s’il ne remplit pas une case du bingo ? »
« Moi je présente cette BD sur un garçon qui est parti de Syrie parce que ça fait penser à moi. »
« Je vais vous présenter Rhinocéros, j’ai rien compris, je l’ai pris à ma soeur et j’ai adoré. »
« Je vais vous présenter le troisième tome d’Arsène Lagriffe parce que je veux vraiment vraiment que vous le lisiez. »
« Je vais vous présenter Meurtre sur les rails, parce que j’ai détesté et je veux pas être la seule à souffrir. »
On est tous installés autour des tables qui ont été disposées en un grand carré pour l’occasion. Je joue Pâris. Et je porte autour de la poitrine un arc en carton, grandeur nature, et des flèches, qui ont été ajoutées pour l’occasion, ainsi qu’un carquois doré. Iulia est vraiment très très douée de ses mains. Elle a même rajouté une fiole de poison, celle qui m’a servie, dans l’histoire, à tuer Achille.
Près de moi, Jérémie, qui joue Hadès, ne parvient pas à se retenir de rire. Il n’en peut plus. Peut-être est-ce à cause de mon déguisement. Ou de celui de Hadès, ailes en papier collées sur les chaussures et la tête. Ou de Perséphone, qui porte la tiare la plus bling bling des deux hémisphères. Je sens ce gamin hyper respectueux, gêné de son hilarité, qui déborde partout. Alors, sans hausser la voix, je tente :
« Je sais qu’on a tous l’air un peu idiots avec nos costumes. Mais si on essayait ? Allez, juste pour cette fois, on fait comme si. »
C’est comme une onde, qui afflue tranquillement sur la sixième Evoli. La classe se calme lentement, Jérémie en dernier.
Ces collègues brillants. Ceux qui savent rire, et amener dans leur rire leurs élèves, ceux qui maîtrisent tellement leur sujet que tout semble facile, évident. Même les règles de la mondialisation. Ceux qui sont précis, également, dans leur langage et leurs consignes. Ceux qui sont stylés, dont le charisme est capable d’ouvrir des portes autrement hermétiques.
J’aimerais être ces collègues, comme l’élève que j’ai été rêvait d’être ceux dont la vie semblait plus facile. J’ai grandi. Je sais ce que ces apparences peuvent cacher, peuvent coûter. Mais quand bien même. Je continue à avoir l’impression que mes cours, il leur manque ce brillant, cette patine. Certes, ça finit par être sympa. Confortable. Mais ça ne sera jamais les cours dont on parle, vingt ans plus tard, avec admiration. C’est totalement débile, qu’est-ce que ça peut me foutre, qu’on parle de ces cours-là dans vingt ans ? Je ne fais pas ce boulot là pour ça. Et pourtant, oui je l’admets, je suis jaloux. C’est terrible, ça mange au quotidien.
Et puis il y a des accalmies.
Comme ce matin, avec les sixièmes. Je n’ai pas allumé tous les plafonniers. Avec ceux qui le sont et les rideaux ouverts, on voit assez bien, et la lumière n’est pas trop agressive. Les mômes sont arrivés comme tous les matins, en ordre dispersés. Je les ai accueillis, un mot pour chacun. Ils se sont installés, finissant de me parler de leur weekend. Et là, ils sont en plein jogging d’écriture. Demandez ce que vous voulez pour Noël, ou votre anniversaire. Vraiment ce que vous voulez. Une seule règle : vous devez à chaque fois donner un argument, le plus sincère ou le plus excessif possible. Comme chaque matin, ils sont petit à petit entrés dans le sujet. Dans l’air, flotte la musique en boucle de Beneath the Mask, de Persona 5. Je peux m’asseoir parmi ceux qui ne maîtrisent pas encore l’écriture, les inclure dans l’activité.
Et tout le monde est bien. Tout le monde fait de son mieux. Je suis chiant parce que je recherche – je m’en rends compte maintenant – des cours tout en rondeurs. Je cherche à faire des trucs doux, je vise à ce que les rires ne soient jamais tranchants pour les personnes présentes, ou les proches. Là-dessus, je ne les prépare sans doute pas à la dureté du monde réel. Tant pis. Ils auront tellement l’occasion de le faire ailleurs. C’est un choix, un choix bien plus important que ce que je pensais au premier abord : montrer qu’il peut exister, par volonté commune, des lieux où l’on peut être soit, on peut être heureux, et que c’est lieux aiguisent eux aussi l’esprit, l’intelligence et la répartie.
La jalousie a fait place à une sorte d’orgueil tranquille. Est-ce mieux ? En tout cas moins douloureux. Dans l’océan de mes névroses et de mes peurs, les notes infinies d’une bande-son de jeu vidéo se déploient en îlot. Les sixièmes écrivent, de plus en plus, de mieux en mieux. Les sixièmes deviennent un peu plus forts de rigueur et de tendresse.
« Monsieur, je peux vous faire écouter ma musique ? »
Aïe. Depuis le temps, je devrais savoir qu’il vaut mieux ne JAMAIS faire de promesses peu réfléchies aux élèves, ce sont de celles-là qu’ils se souviennent le mieux. Et j’ai promis à Aylan qu’il allait pouvoir choisir une musique d’introduction pour la mise en scène du procès de Pâris, mardi. Autour de lui, ses potes commencent déjà à se marrer. Mais je n’ai pas moyen de reculer. D’abord parce que je tente de ne jamais me dédire, ensuite parce qu’Aylan a un statut particulier dans la classe. Il est l’un des plus petits en stature, mais sa position de redoublant, son assurance et sa grosse voix en font une sorte de leader. Leader qui, heureusement, n’abuse pas de son pouvoir pour le moment.
Je tente de rester imperturbable.
« Oui, allez-y. »
Les premières notes résonnent. Il me fixe, à peine défiant.
« C’est… C’est très bien. Ça correspond tout à fait à ce qu’on va faire. Vous avez passé du temps à trouver. – Ben on a cherché avec ma famille. C’est de la musique qu’ils écoutent dans ma famille. D’ailleurs, eh monsieur, vous nous aviez pas dit que Troie, c’était en Turquie ! »
… C’est vrai, j’ai totalement oublié de le leur dire cette année.
« Donc c’est bon, ça va pour la vraie pièce ? – Ça va. – Ça va être trop bien, monsieur. »
« Monsieur, pourquoi on travail pas tout le temps comme ça ? »
Les sixièmes Evoli braquent de concert leurs yeux sur moi lorsque la question se déploie, innocemment, dans la classe. Elle n’a pas besoin de trop forcer. Il règne un silence surprenant.
Surprenant parce que, en cette heure du vendredi après-midi, j’ai donné toute liberté ou presque. Chacun prépare le procès de Pâris à sa manière, ceux qui écrivent leurs textes, ceux qui rédigent le règlement, ceux qui prépare les affiches. Pas de places attribuées, pas de consignes autres que finir la tâche commencé au début de l’heure. Et ils ont tous travaillé avec une concentration assez folle. Très longtemps, ce genre de question m’a déstabilisé. Après tout, avec cette heure, n’ai-je pas touché au Graal ? L’autonomie, la diversité, la rigueur ?
Non.
« On ne peut pas tout le temps travailler comme ça. – Bien sûr que si monsieur, vous voyez, on est sages. – Oui, vous êtes sages, ça n’est pas le problème. Mais pour faire ce travail, vous avez besoin de tout le reste. De ce qu’on fait dans nos exercices de langue, des textes que nous étudions, des conjugaisons à apprendre. Et puis vous vous lasseriez. – Ah ben non, c’est trop bien, de travailler comme ça. – Parce que c’est exceptionnel. Et puis ça ne convient pas à tout le monde. »
J’adresse le plus discret des sourires à Mina. Cette élève modèle n’est, pour une fois, pas à la fête. Je pense qu’elle se demande ce qu’elle fout dans ce chaos. Je reprends mon laïus.
« Mais vous m’avez montré qu’on pouvait le faire. Et vous m’avez beaucoup impressionné. – Alors on recommencera ? – Si c’est pertinent. – Ah oui. Si ça nous sert. – Voilà. »
Il est 16h30, les cinquièmes Astronelle sont bavards. Pas excessivement en fait. Et à proprement parler, c’est surtout du fait de l’un d’eux, qui ne veut vraiment pas comprendre que pour avancer dans la lecture théâtrale de notre pièce, il faut un minimum fermer sa bouche. Il suffirait de le mettre à l’écart, de l’isoler un moment. Mais je suis dans un tel état de fatigue que je ne parviens plus à faire ce demi-pas en arrière.
Et là, comme un crétin, je me mets à hurler.
Chose qui ne m’était pas arrivée depuis le début de l’année. Je leur crie dessus comme lors de mes premières années. Que j’essaye de faire des trucs chouettes avec eux et qu’ils n’essayent pas. Que je sais très bien que ça ne sert à rien de me mettre en colère, parce qu’ils s’en foutent. Que je trouve triste, très triste de sortir de cours en n’ayant pas réussi à leur apprendre quoi que ce soit.
Ils me regardent, interdits.
Interdits. Mais pas un seul, et ça me frappe violemment, pas un seul ne se moque. Ne me regarde avec mépris. Et puis il y a une petite voix.
« Mais monsieur, faudrait juste qu’Elric il sorte en fait. »
Je décille. Je reviens sur terre et fais ce que j’aurais dû tenter depuis le début. Faire sortir Elric.
Pas trop d’idée pour le jogging d’écriture des sixièmes Feunard, ce matin. En désespoir de cause, j’écris au tableau : « Un moment où vous vous êtes senti très en colère. »
« On peut inventer, monsieur ? – Comme d’habitude, je ne connais pas votre vie, donc vous pouvez inventer si c’est – Ré-a-liste ! »
Je m’attends à devoir les recadrer. Je le sais, c’est un peu trop abstrait, un peu trop complexe pour des sixièmes, ils auront vite fini.
« Euh… Les sixièmes, on peut passer à la lecture de vos produc… – Aaaattendez monsieeeeeur ! »
J’attends. Apparemment, il se passe quelque chose d’important. Les premiers commencent à lire. Et en effet, c’était important. C’est la première fois que tous, sans exceptions ont intégré ce que je répète à chaque fois. « N’écrivez pas que ce qu’on voit. Écrivez aussi ce que ça vous fait. »
Des colères. Toutes différentes. Qui les ont fait rire, au font. Qui on laissé des marques. Celui qui ne comprend pas la rage qui le saisit, quand on passe entre lui et l’écran de la console. Celle qui s’est assise sur son rebord de fenêtre et qui en est descendue, parce que personne ne s’affolait « Ils auraient au moins pu faire semblant. » Celui qui se sent en colère tous les jours, celle qui ne veut pas l’être.
« C’est promis, hein, ça sort pas de la classe. »
D’habitude, c’est moi qui le dit. Là, ils ont été trois ou quatre à le demander, et les hochements de têtes ont été frénétiques.
Les cinquièmes Astronelle ont été exemplaires durant cette séance de lecture théâtrale. Là où il est souvent difficile de les faire avancer d’un seul pas, ils se sont montrés d’une motivation absolue. Tout le monde a essayé de participé, toutes et tous avaient des idées pour cette mise en scène. Beaucoup de bonheur de les voir entrer dans l’œuvre.
Du bonheur et aussi de la méfiance. Appelons-ça âge, expérience, amertume ou je ne sais pas quoi, mais je ne ressens plus cette euphorie des premiers temps. Il y a quelques années, ça m’aurait donné des ailes. Et je me serais lancé dedans à corps perdu, j’aurais freiné, et pris cette bretelle : tous vers le théâtre. Je sais que ça me plairait.
Plus maintenant.
Je me vois évoluer plus prudemment. Sans rancœur ni rancune, je pense qu’ils ne l’ont pas encore mérité. Que confier les inflexions de ce que je leur apprends à leurs caprices n’est pas un services à leur rendre. Ils aiment ça. Ça les rend heureux. J’ai besoin qu’ils se rendent compte que c’est précieux, que ça se mérite. J’ai besoin, moi aussi, de juguler mon enthousiasme démesuré, qui renverse des trucs un peu partout. Je m’en suis rendu compte il y a peu, les cinquièmes Astronelle ont besoin de ce cadre qui les rassure. Je ne parviens pas encore à le mettre en place à chaque cours. Alors même si c’est chiant, même si ça me frustre et que ça les frustre, non, ils ne deviendront pas la classe théâtre ni moi Robbin Williams. Parce que me résonne aux oreilles, toujours, le rire et les paroles de Monsieur Vivi, avec qui nous avons crée les projets les plus fous, les plus démesurés, et qui ont fonctionné : « Tu fais petit, et tu vois si ça fonctionne. Puis tu agrandis un peu. Et un peu. »
Lors de cette ultime inspection, il y a cette phrase, qui me prend à revers et me fait très plaisir : « Je vous trouve comme je vous avais laissé. »
Syndrome de l’élève scolaire, je crains un reproche. Ça ne l’est pas, apparemment. Je continue à avoir la même attitude avec les élèves que lors de la dernière visite de cet inspecteur – c’est le même – il y a deux ans. Pourtant, le collège d’alors, à Alrest, était bien différent. Si cette visite me sert à quelque chose, c’est à ça. Je le vis comme une victoire. Enfin, après dix-sept années, j’ai réussi à construire ce masque, cette persona qui me convient.
Ça n’empêche pas les coups, les échecs ou les difficultés. Tout ce que ça fait, c’est de se sentir en conformité avec ses forces, qu’elles soient mentales, didactiques ou physiques. Et avec ses faiblesses aussi.
Et c’est énorme. Ce costume d’enseignant, Monsieur Samovar, il est moi, je suis lui. Il m’a suivi dans mes voyages, je l’ai taillé de toutes mes réussites et de tous mes échecs. De tous les aspects de ma vie, il est de très loin le plus résistant. Et que quelqu’un me le confirme en des termes institutionnels, je crois, me fais énormément de bien. Tout reste à faire. Dans ma carrière, dans les luttes qui entourent mon métier. Mais enfin, enfin, j’ai entre les doigts, dans les synapses, fixé à mon dos quelque chose qui m’accompagne.