Jeudi 7 mars

Discussion avec E., dans un café. Je lui parle de l’idée qui me vient, parfois, de faire de ce journal un texte plus ramassé. Je dirai bien « un livre », mais ça ne veut pas dire grand-chose.

« Qu’est-ce que ça apporterait que ton blog n’apporte pas ? » me demande-t-il, avec sa capacité habituelle à poser les questions qu’il faut.

J’ai commencé par écrire ce journal pour prendre de la distance. Rendre la violence de ce qu’il m’arrivait un peu moins forte. Me la réapproprier. Et petit à petit, essayer de comprendre cette profession dont j’ai fini par comprendre qu’elle allait rester la mienne. Pour me rappeler d’elles et d’eux aussi. Ces élèves, dont j’ai souvent peur d’oublier les sourires et les cris.
J’écris ce journal pour montrer, aussi, l’impossibilité de résumer l’expérience d’un seul, un seul enseignant, à quelques pages, quelques tweets. Dérouler, jour après jour pour, dans quelques mois, années, pouvoir me dire que voilà. Voilà, c’est tout ça, l’expérience d’un prof. Mais c’est une tâche sans fin, une tapisserie de Pénélope.

Peut-être qu’un jour, je ramasserai parmi ces centaines d’entrées les fragments qui, tout simplement, me résonnent le plus fort au cœur. Peut-être que la seule chose que je ne peux montrer, parce que le quotidien, ça pleut, et souvent gris, c’est à quel point être prof, c’est fort.

Pas beau. Pas laid. Pas sacré. Pas infâme.

Fort.

Mercredi 6 mars

Ça fait seize ans que je cours sans me retourner.

Le fait est que je pense rarement au passé, dans le cadre de mon métier. Je reste toujours un peu interdit lorsque les collègues évoquent des souvenirs des années précédentes, de façon précise. Non. Ce n’est pas ça. Je reste toujours un peu interdit lorsque les collègues parlent du passé. J’ai la sensation que depuis que j’ai commencé, je parcours un immense présent. Comme si se déployait sous mes yeux une immense tapisserie, tant vers l’avant que vers l’arrière, dans toutes les dimensions possibles.

Penser à ce que j’ai vécu il y a huit ans n’est pas bien différent, dans la texture des souvenirs, que ce qui s’est passé hier. Sensation d’être toujours en train de commencer. Dans ce métier d’enseignant, le présent m’est infini.

Mardi 5 mars

Correction de copies. Je m’arrache ce qui me reste de cheveux quant à certains travaux, qui respirent non seulement l’absence de boulot, mais également un manque d’intérêt un peu trop flagrant. Et à chaque fois que je me retrouve devant des évaluations moyennes, cette question : est-ce que je suis moi-même limpide quant à ce que je veux évaluer ?

Je l’ai écrit plusieurs fois : il s’agit de ma première « vraie » année en lycée. Je ne maîtrise pas encore parfaitement le programme ; et je fonctionne de temps en temps par imitation. Il faut que j’évalue à tel moment, tel exercice, parce que c’est ce que j’ai vu chez d’autres collègues, lu dans les instructions officielles. Mes cours n’ont pas encore cette unité, ce côté évident que j’ai réussi à créer dans plusieurs niveaux, notamment en sixième et en troisième. J’évalue parce qu’il faut, et non parce que c’est cohérent dans le chemin que je tente de faire prendre aux élèves. Bien entendu, ça n’explique probablement pas tous leurs échecs, ni même la majorité. Mais tout de même. Quand je parviens à tenir dans la main l’intégralité des ficelles de l’année, en général, ils réussissent beaucoup mieux. Seulement, ça ne se fait pas tout d’un coup. Hélas.

Lundi 4 mars

Message d’une collègue : j’ai fait des erreurs en préparant la liste des textes de mes élèves de première pour le bac blanc. Je ressens l’espèce de honte un peu nulle que je pensais ne plus jamais éprouver. Celle de mes débuts dans l’Éducation Nationale, où je faisais des erreurs de débutant.

Tout en corrigeant, je me rends compte que ça ne me fout pas, comme il y a plus de quinze ans, au trente-sixième dessous : je continue à apprendre. Bien sûr ce serait agréable, bien sûr je préférerais, après tout ce temps, avoir le droit à un établissement dans lequel je pourrais retourner, après les vacances. Bien sûr j’aimerais que les cours que je prépare puissent, au moins en partie, me servir d’une année à l’autre.

Mais au moins je continue à apprendre. Au moins des collègues continuent à être mes mentors. Au moins, quelque part, je continue à être un élève. Et ça me donne de la force.

Samedi 2 mars

Il est cinq heures du matin et je reconduis L., en cette fin de semaine durant laquelle j’ai été petite main sur un spectacle, à la gare.

« Ça ne t’a pas embêté de faire ça pendant tes vacances ? me demande celle qui, dans une poignée d’heure, va se retrouver sur une scène à Nîmes.
– Pas vraiment. C’était bien de se mettre au service d’un truc différent pendant quelques jours. »

Le train s’éloigne. Les paroles échangées avec des gens pour qui l’Éducation Nationale, ça n’est pas un journal au long cours résonnent. J’ai plein de nouvelles idées, plein d’envies. J’aime que ce métier se nourrisse de tout le reste de ma vie.

Vendredi 1er mars

Nouvelle discussion avec Y., comme mercredi. À un moment, un peu rapidement, je fais une comparaison avec la légende d’Orphée et d’Eurydice.

« Excuse-moi, je vois pas du tout de quoi tu parles. »

Je sens l’enthousiasme déferler. Quelle chance. Quelle chance elle va pouvoir découvrir quelque chose d’immense de gigantesque. En littérature, en peinture, en poésie, en musique ! Quelle chance de ne pas savoir.

Eh oh du calme. Tu es en vacances.

Jeudi 29 février

J’ai quitté la région parisienne et donc Grigny, où j’ai enseigné six années durant, il y a maintenant quatre ans. L’autre jour, à un collègue qui me reprochait de parler des situations en REP+ alors que j’enseigne à une catégorie d’élèves nettement plus aisée cette année, j’ai sèchement répliqué que j’avais enseigné « dans une des villes les plus pauvres de France. »

Et je m’en suis instantanément voulu.

D’abord parce que cette ville, ses habitants et les élèves que j’y ai connus n’ont pas à devenir un badge de fierté ou un argument lors d’une discussion. D’autre part, aussi, parce que ça fait déjà quatre ans. Et que je sais à quel point le temps passe vite dans l’Éducation Nationale. Je ne veux pas devenir ce mec complètement déconnecté, qui se croit encore pertinent dans ses commentaires, alors que la réalité ne correspond plus à ses souvenirs.

Mon passé est figé. Il m’a formé, me sert, mais n’est plus actuel. Je dois accepter, aussi, que ma pertinence se fane. Qu’elle s’actualise en d’autres endroits. Je dois accepter, tout simplement, de n’être qu’un fil parmi tous les autres de l’immense tapisserie enseignante. Mon expérience me rend plus savant mais pas plus légitime. Faire confiance à mes pairs, et leur apporter ce que je peux.

C’est ainsi, je le souhaite, que je deviendrai meilleur.

Mercredi 28 février

J’accompagne Y. à la pharmacie. Y. est l’une des artistes qui participe à un spectacle à la participation duquel je donne un coup de main.

« C’est un milieu bizarre, celui des artistes, me dit-elle tandis que nous rentrons dans la voiture. Tu passes ton temps à être dans ton univers, ton univers. »

Le parallèle entre enseignant et artiste de seul en scène est un topos. Je me demande si sa réflexion pourrait s’appliquer à nous. Est-ce que ce journal n’est pas le reflet de l’immense narcissisme auquel nous invite cette profession ?

Il y a peut-être, sans doute, un peu de ça. Mais l’exception notable est que je ne suis pas l’auteur de mon matériau. Pas totalement, en tout cas. Être enseignant, c’est aussi se mettre au service de trucs immenses, notamment en français : la parole d’Antigone, les mots de Valjean, le discours d’Olympe de Gouges…
Et surtout, c’est se dire que notre public à nous doit absolument nous quitter au moins un peu changé. J’ignore si c’est plus ou moins difficile que d’être sur une scène de spectacle. Mais c’est une tâche assez délirante.

Mardi 27 février

Elle est revenue.

Moins d’une semaine après que la mort ait visité sa famille, beaucoup trop tôt. Comme à chaque fois elle me dit bonjour en se retournant brusquement, après avoir fait trois pas dans la classe. Comme à chaque fois, elle reprend ses lectures cursives, recouvrant des pages entières de son écriture peu lisible. Comme à chaque fois, elle baisse la tête quand elle rigole.

« Monsieur, je peux pas avoir le sujet d’entraînement sur Juste la fin du monde plutôt que Mes forêts ? J’y arriverais mieux. »

J’ai préféré éviter Lagarce, Louis et son voyage vers la fin. Je ne cherche pas à me justifier – il n’est pas question de moi – je lui tend l’extrait qu’elle demande. Je l’observe. Rien. Rien qui laisse deviner quoi que ce soit.

Que savons-nous, au fond, de nos élèves ? Tellement et si peu. Notre rapport à eux ne sera jamais une science exacte. Peut-être détesterait-elle que j’admire intérieurement sa force, peut-être qu’elle n’attend que cela, qu’on le lui dise. Peut-être pense-t-elle uniquement à l’analyse de cette épanorthose. Ou peut-être son esprit vole-t-il dans des mondes auxquels je n’ai pas accès.

On peut juste être là. Avec nos cours, qu’on transmet du mieux qu’on peut. Avec notre cœur, qui bat, avec eux, du mieux qu’il peut.