Mercredi 7 février

Série de tristes coïncidences : sur twitter, au téléphone et par WhatsApp, trois collègues me font part de leur souhait de quitter le métier d’enseignant. Trois en un jour. Le mois dernier, deux autres.

Très égoïstement, je pense à moi. Je sers les dents. Quand est-ce que ça va m’arriver ? Quand est-ce que je vais me rendre aux arguments qu’ils m’énoncent, plein de clarté, de bon sens, sans aucune amertume ?

Persona 3 a eu le droit à un deuxième remake, j’y joue, bien sûr que j’y joue. Les héros montent une tour infinie pour combattre une créature « qu’on ne peut pas plus battre que le passage du temps ». Et pourtant ils montent. Ils montent en souriant, ils montent heureux, en vainqueurs, parce qu’ils sont la génération à venir.

Pour le moment, je veux les y aider. Sur l’écran comme en vrai.

Même si on ne peut pas gagner.

Mardi 6 février

C’est une fin de semaine, en première. Les élèves dodelinent de la tête pendant un cours sur la notion d’interrogation. « On fait rapide, et efficace. » Je trouvais, en tant que nouveau prof de lycée, cette phrase cool.

Elle ne l’est pas.

Elle ne l’est pas, parce que rapide, et efficace, ça n’est pas moi.

J’ai oublié, en arrivant au lycée, l’une de mes premières règles et l’une des plus efficaces : ne cherche pas à incarner quelqu’un que tu n’est pas. Et ça s’est ressenti. Je m’emmerde, mais ça on s’en fout. Je vois surtout des élèves hyper polis, trop polis pour me dire que mon cours est nul.

Alors je fais ce que je fais toujours au collège.

« Bon, comme vous êtes en train de dormir, je donne un exemple, pour l’interrogation totale : « Ce dinosaure a-t-il dévoré Younès ? » On peut y répondre par oui ou par non. La partielle, ce serait : « Dans quelle pièce Younès s’est-il réfugié pour ne pas être dévoré ? » »

Ils me regardent. Je hoche à peine la tête, oui ils ont le droit de rigoler. Et ils le font. Ils le font et il y a dans leurs éclats le reflet de sons que j’entends dans des classes de cinquième. De très très loin, pour encore quelques instants, ils sont des enfants. Des enfants qui, à la fin de l’heure, auront compris ce qu’est une proposition subordonnée interrogative indirecte. Parce qu’ils se sont demandés si acheter un bateau pirate était un bon investissement.

Lundi 5 février

C’est le moment où ça devient plus compliqué.

Je pensais que ça serait facile jusqu’au bout, au niveau de la gestion de classe. Lycée, public infiniment plus privilégié que tout ce que j’avais pu connaître jusqu’alors, début d’année qui roulait sans souci.

Mais les mois de janvier et février sont toujours ce crash-test. Ce moment où les mômes, grands ou petits lâchent un peu, deviennent un peu plus remuants, un peu veules, un peu laids.

Un peu seulement.

C’est l’avantage de la jeunesse, comme les rides : la laideur, ça se défroisse vite et facilement dans de jeunes esprits, du moment qu’on arrive à leur faire oublier leurs sales côtés. Comme pour Grégoire, qui d’élève adorable et motivé, s’est changé en créature ricanante, qui dort sur sa table ou balance des saloperies à des potes.
Comme Imane, qui est devenue incapable de répondre à une question sans soupirer et lever les yeux au ciel, avant de recommencer à discuter avec sa pote, de l’autre côté de la salle.

Et dans ces moments-là, refuser, soi-même, de devenir laid. Parce qu’à mon âge, comme les rides, ça laisse des traces qui ne partiront plus. Ne pas avoir la voix qui monte dans les tours, ne pas se mettre à gueuler de manière indiscriminée, même si la fatigue donne envie, même si, bon sang, on devrait plus avoir à fait ça devant des seize ans, même si on aurait toutes les raisons de le faire. Être ferme, calme, revenir à des choses plus intéressantes.

Louvoyer, jusqu’aux rayons de soleil.

Samedi 3 février

Depuis le début de l’année, j’envoie des SMS, beaucoup plus qu’à l’accoutumée, et pour une raison très simple : en raison d’aller-retour incessants entre mes bahuts, en raison de la vie des uns, et des autres, en raison de la façon dont le monde tourne cette année, il me manque quelque chose. Quelque chose d’essentiel. Un soir, se retrouver, avec ces gens que je croise à longueur de journée, avec lesquels on tente de créer un monde meilleur, en enseignant à nos élèves, en apprenant d’eux et, tout bêtement, refaire le monde.

C’est bête, mais j’en ai besoin. Besoin, autour d’un café, d’une bière ou d’un plateau de figurines en carton, de connaître les humains avec lesquels, cette fois-ci, je suis embarqué dans cette aventure.

Vendredi 2 février

« Un début est un moment extrêmement délicat. »

D’une princesse à l’autre. Le commentaire d’Irulan, qui ouvre Dune, s’applique tellement à ce cours sur Phèdre, avec les secondes. Vertige total en leur présentant la première scène cet après-midi. Lorsque je leur dis que je suis comme eux, ça n’est pas une coquetterie ou de la flagornerie : moi aussi, c’est alexandrins impeccablement interminables me flanquent le vertige, moi aussi j’ai presque la nausée à me dire qu’il va falloir s’enquiller ces mots d’une complexité folle.

La seule différence entre eux et moi est que je sais ce qu’il y a de l’autre côté de la colline. Qu’il y a, dans cette intrigue poussiéreuse et ces sentiments verbeux, une beauté et une pureté à couper le souffle. Que ces vers qui semblent réservés à une élite, ils sont à tout le monde. Et c’est à cette foi que je dois me raccrocher. La première scène. Après la première scène, tout ira mieux. Le miracle se reproduit à chaque fois. Mais il faut traverser cette exposition, voir les élèves rétifs, déployer toute sa conviction pour défendre la cause d’Hippolyte et Théramène.
Ce sont les cours dont je sors le plus épuisé.

Mais c’est essentiel.

Jeudi 1er février

Loën est une énigme.

En cours, il reste d’un silence absolu. Il prend en note 10% du cours, et lorsqu’il travaille sur ses lectures du bac, se contente souvent de dicter à sa binôme ses idées sur le texte. Elles sont presque toujours excellentes.

Loën est souvent absent.

On m’a parlé de difficultés de concentration. De phobie scolaire. Le fait est, quand il y a une évaluation, je ne le vois jamais. Mais il la rattrapera toujours, dans la salle d’une collègue. Et me dira toujours que ça c’est bien passé. De fait, ça s’est bien passé.

« Monsieur ! Monsieur ! »

Je suis en train de discuter avec des collègues, place de la République. Manifestation. Loën court vers moi, avance la main comme pour me la serrer, la laisse retomber. Le tout en quelques secondes.

« Ah vous êtes là ! C’est bien ! Moi aussi je manifeste ! »

C’est la première fois de ma vie que je croise un élève en mouvement social. Je ne l’ai jamais vu aussi vif. Ses yeux, habituellement placides, brûlent d’une flamme intense. Il pirouette sur lui-même, me pointe du doigt à une pote, qui hoche la tête d’un air entendu. Et les voilà disparu.

Loën du vent. Insaisissable. En espérant que ce soit par choix.

Mercredi 31 janvier

Première inspection des textes que les premières ont préparé pour le bac. Ils ont posé, sur leurs bureaux, la pile de préparations constituées à partir de nos cours, depuis le début de l’année. Et c’est extrêmement touchant de voir les outils qu’ils se sont forgés, depuis le mois de septembre. Il y a celui qui a tout simplement désossés son cahier : ses fiches de révisions, ce sont les cours, tout barbouillé de surligneur.

« Mais pourquoi vous avez démoli votre cahier ?
– Vous vouliez voir le travail qu’on fait…
– Oui mais c’est pas la peine de faire semblant… Si vous n’avez pas préparé de fiches, vous n’avez pas préparé de fiches… »

Il y a celle qui ne révise qu’à partir cartes mentales : toutes les lectures se déploient en tapisseries élaborées, feuilles collées entre elles, reconstituant l’arbre généalogique de Louis, dans Juste la Fin du Monde, ou les grandes forêts d’Hélène Dorion.

Celui, encore qui a transformé tous mes cours en sujets de thèse : chacune de mes explications a été doublée, triplée. Des références comme des essaims tournent dans les marges et des nuages de notes, on distingue à peine les mots sur sa feuille gribouillée de partout.

« Vous allez réussir à lire ?
– Ben… oui, là vous voyez, c’est la première partie, deux pages plus loin c’est la suite, là il y a une flèche donc je remonte… et les notes se trouvent toutes dans ce cadre-là. »

Ceux qui ont besoin de couleurs, celles qui synthétise tout en un haiku, ceux qui n’ont pas encore commencé. Il y a quelque chose de très émouvant à les voir fourbir leurs armes. En espérant que ce soit suffisant. En espérant qu’ils soient prêtes et prêts. De septembre 2023 à juin 2024, rien n’importe plus que ces êtres-là. C’est fabuleux, et épuisant.

Mardi 30 janvier

À la table d’examen derrière moi, il y a une personne qui me reconnaît avant que j’en fasse autant : « Tu étais mieux doté système pileux » rigole-t-elle. C’est vrai que ça fait maintenant vingt-deux ans.

La prépa, cet espèce d’enfer des études.

Et pourtant, cet endroit où j’ai aussi appris que parcourir des textes, créer des sentiers à travers eux, ça pouvait être beau. Cet endroit où j’ai appris l’essentiel de ce que je transmets cette année.

Je ne sais pas si ça valait le coup. Mais ça m’a fait tel que je suis.

Lundi 29 janvier

Première journée d’écrits : cette fois, j’ai juste décidé de ne pas paniquer. De composer avec ce que je suis. Comme quand je fais cours, quoi.

En fin de compte ne jamais réussir qu’à être soi-même. C’est là où je me sens bien.