Vendredi 15 septembre

Je me glisse dans le métro rennais quelques secondes avant la fermeture des portes. Ça n’est pas recommandé, et un peu idiot. Mais je suis en retard, et de toutes façons, personne ne me connaît dans le coin alors

“Monsieur Samovar ?”

Éééééévidemment.

Je cligne des yeux, un peu ébloui par la course et le sourire ultra-bright que me lance un grand jeune homme, qu’il me faut, comme toujours, du temps pour reconnaître. J’ai brièvement enseigné à Vlad en seconde, lors de mon premier passage au lycée. Il faisait partie d’une classe remarquable, une classe composée d’élève d’une bienveillance en titane, qui m’ont accueilli, prof maladroit et débutant en seconde, avec patience et gentillesse. Et on fait énormément pour ma confiance en moi.

Ironique que ce soit aujourd’hui que je rencontre Vlad, en cette année d’enseignement au lycée.

On n’a pas longtemps, une poignée d’arrêts. Alors on fait défiler les mots et les souvenirs : ce qu’il fait actuellement, quelques images de nos cours en commun, deux ou trois blagues. Il parle avec aisance et audace. Il a l’âge d’être un protagoniste : celui où tout le potentiel intellectuel et physique qui s’est tissé, des années durant, est prêt à se dévoiler. La promesse d’un espoir, toujours renouvelé.

Ça n’est pas grand-chose, ça a duré quelques minutes.

Mais j’en ressors rasséréné. Ça vaut le coup. Croiser la route de ces êtres et leur donner tout ce qu’il est possible de donner, ça vaut le coup.

Jeudi 14 septembre

“Il a mis sa chemise Pikachu.”

Je n’aime pas trop quand les élèves parlent de moi à la troisième personne, même pas discrètement en plus. Quel que soit l’établissement, ça arrive.

Ça n’est pas que ça me met en colère, c’est que ça renforce cette règle tacite, ce mur entre nous et eux. Les élèves et les profs.

C’est bon, c’est sain que cette séparation existe. Ils ont leur vie et nous la nôtre. Mais il existe aussi un espace de cohabitation. Qui fait que je me permets d’intervenir quand je les entends parler de moi à portée d’oreilles.

“Oui, son T-shirt Sailor Moon était au sale.”

Rires gênés. Et puis qui se détendent peu à peu. On est en train de s’apprivoiser. Tous les ans, c’est pareil. Il faut trouver cette frontière fluctuante et capitale, autour de laquelle nous organiserons notre espace commun, le no man’s land dans lequel nous pourrons communiquer, et travailler. Ça implique de donner des gages : se montrer solides dans ses savoirs, rassurants pédagogiquement mais aussi humainement.
Et s’intéresser à eux. Juste un peu.

Ce serait tentant, reposant même, de leur être indifférent. Surtout au lycée, surtout avec des élèves qui ont envie de réussir. Arriver, faire son cours, se barrer.

Parce que c’est crevant, en fait. De chercher, dans les cent cinquante élèves que je croise quotidiennement cette année, le territoire dans lequel nous pouvons nous rencontrer. Que ce soit à travers une passion commune pour les figures de styles, quelques blagues, une admiration réciproque… Mille modalités possibles, qu’il faut chercher. Et déjà, faire des cours, c’est compliqué. Et déjà, communiquer avec les gens que l’on choisit, c’est compliqué.

Alors des élèves…

Mais c’est ça qui permet de résoudre cette équation humaine, me concernant. Je n’arrive pas à faire autrement. Trouver, pour chacun d’entre eux – si ça marche, ça ne marche pas toujours – ce terrain d’entente. Se discipliner à avoir le cœur assez grand pour chacun d’eux.

Je suis épuisé.

Mais ça valait le coup.

Mercredi 13 septembre

Mon grand-père et moi n’avions pas grand-chose en commun.

Ça a dû lui faire bizarre de voir ce gamin binoclard et introverti se transformer en une créature à tatouages qui lui parlait de spectacles bizarres et de son copain.

Je me suis installé en Bretagne il y a trois ans, et je l’ai vu plus régulièrement. Quelques heures confortables et un peu gênées. À chercher de quoi parler. À se demander ce qu’on avait en commun, probablement. Alors que c’était évident.

Nous descendons dans les sous-sol de son immeuble, il a besoin que je l’aide à trouver je ne sais plus quoi dans sa cave. Les couloirs sont tortueux et sombres. Un peu plus tôt, je lui ai parlé de ce que je faisais avec mes élèves. Il se retourne vers moi avec un sourire malicieux. C’est la dernière fois où je le verrai sourire comme ça. Mais évidemment, je ne le sais pas. On vit sans cesse des derniers instants incognito.

“Et Phèdre au labyrinthe avec vous descendue
Se serait avec vous retrouvée ou perdue.”

Il se les répète souvent, ces vers, me dit-il. Les derniers jours, il se récitait du Baudelaire, parce qu’il ne parvenait plus à lire. Son sanctuaire de mots, d’auteurs, de femmes héroïques.

En commun.

Mardi 12 septembre

Résumons.

Je suis remplaçant (TZR, pour parler acronymes de l’Éducation Nationale).

Pour la première fois dans en lycée (si l’on excepte une brève incursion il y a deux ans).

Au service partagé entre deux établissements.

Systématiquement affecté dans des salles différentes.

On ne va pas mentir, ce ne sont pas des situations d’enseignement éminemment confortables. On m’a rarement autant appelé “Excuse-moi comment tu t’appelles ?”

Pourtant, cette situation ne me déplaît pas. Alors que d’habitude, je suis le mec qui a besoin de s’investir dans mille projets, de s’inscrire au conseil d’administration, au conseil de vie lycéenne, de participer à collégiens / lycéens / grands-parents au cinéma, cette année, ça n’est tout simplement pas possible. Quand on ballote d’un établissement à l’autre, et que l’on retente un concours, il faut accepter que cette fois, on ne sera pas une sorte de mascotte poilue de la salle des profs.

Arriver quelques minutes avant la sonnerie plutôt que trois quart d’heures. Pour retrouver, finalement, celles et ceux qui m’ancrent. Les élèves. Avec qui, petit à petit, se construit la patiente géographie de notre territoire commun. Ils commencent à sourire à certaines de mes maladresses, me dévoilent ce qu’ils apprécient dans le cours : les figures de styles un poil exotiques – vive l’épanorthose – les travaux de groupe, les anecdotes croustillantes sur la création d’un bouquin. Doucement, les questions commencent à affluer, les voix s’attarder à la récréation. “Vous avez déjà lu La ferme des animaux ? J’ai détesté ! À la place, je lisais Bonjour Tristesse !”
Et leurs visages, leurs voix, leurs noms s’inscrivent dans mon esprit.

Ça c’est solide.

Ça c’est stable.

Ces grandes silhouettes, qui m’impressionnent encore, me rassurent également. Cette année les murs sont mouvants. Alors on fixe sa boussole sur les regards.

Lundi 11 septembre

(Image issue de l’animé Sailor Moon)

L’autre jour, en regardant Sailor Moon, je pensais au métier d’enseignant et la suspension d’incrédulité. Mais qu’est-ce que c’est donc que cette bête-là ?

Quand on lit, regarde, éprouve une œuvre de fiction, il arrive régulièrement un moment de suspension d’incrédulité : cela consiste à accepter un événement ou une information peu logique ou incohérente, parce que ça rend l’histoire possible.

Il y a, dans Sailor Moon, que je regarde en ce moment, une très poétique suspension d’incrédulité : les héroïnes se transforment en justicières pour combattre leurs adversaires.

La transformation physique est très très légère : un costume et quelques bijoux. Pourtant, leur entourage est dans l’incapacité de les reconnaître. Et ça m’a rapidement semblé logique.

Parce que lorsqu’elle se transforme, Sailor Moon n’est plus vraiment Usagi, son identité habituelle. Elle est une version exaltée d’elle-même. Ses défauts s’adoucissent, ses qualités s’affirment. Elle est, faute de meilleur terme, elle en mieux. On peut dès lors accepter que ses proches soient éblouis.

Ça me parle parce que j’essaye, dans la mesure du possible, d’être Sailor Prof.

Non pas que je porte très bien la jupe de marin ou la tiare, mais je pense que c’est ce que j’aspire à être, dans une salle de classe : moi en un peu mieux. Parce que, quelque part, c’est plus facile, devant des élèves, dans le cadre d’un cours. Je me sais plus patient, (un peu) moins foutraque. Plus gentil aussi. Je me dis que ça explique également l’ambivalence que je ressens par rapport à ce métier. Ses conditions d’exercices sont de plus en plus compliquées, bombardées du feu des critiques et du mal-être tellement, tellement justifié, de bon nombre de collègues. Pourtant, il ne se passe plus un jour, après toutes ces années où je me suis senti tellement incompétent, où je ne me dise pas que cette journée a valu le coup. Même si l’épisode était plein de rebondissements, de longueurs et de plans réutilisés de la saison précédente. À la fin, le thème musical de l’optimisme rigolo retentit presque toujours. Et si je redeviens, comme Usagi-Sailor Moon, ce personnage maladroit et autocentré, je sais qu’il existe, juste à ma portée, une partie de moi capable de bien faire.

Et c’est précieux.

Dimanche 10 septembre

Cette année, comme à chaque fois, on profitera des dimanches pour s’évader et parler d’autre chose que de boulot

Pour inaugurer cette saison, voyage en compagnie de Clotilde Mélisse, l’avatar, le véhicule, l’alter ego de Chloé Delaume. Lors d’un voyage en train, elle se livre à un délicat et casse-gueule exercice de sorcellerie : l’autopsie (l’autopsy, même) de ses souvenirs. C’est que la situation est grave : Clotilde fait le deuil d’une histoire d’amour.

Une histoire sublime, une histoire ridicule, une histoire gênante, une histoire fabuleuse. Dans cette reconstitution du puzzle du tendre, l’affection passe par tous les états possibles. Pas seulement l’affection pour celui qu’elle appelait le Monstre, d’ailleurs : Clotilde examine ses sentiments pour sa mère, ses amis, son passé… En définitive et fatalement, bien entendu, sur elle-même.

Parce qu’elle a changé, Clotilde, elle a dû s’adapter. Le féminicide de sa mère par son père ne s’appelait pas comme ça quand il lui est arrivé, alors qu’elle était enfant, et c’est aussi un chemin qu’elle doit parcourir : celui d’un passé, d’une lutte féministe qui a dû changer de mots.

Parce qu’en fin de compte, et comme toujours pour Chloé Delaume, c’est une histoire de mots. De langues. Nous ne sommes plus dans l’âge d’or. Ovide est resté à quai, avec ses héros aux exploits légendaires. Et tout au bout de la ligne, de l’autre côté, au XXIe siècle, il y a Chloé Delaume. Qui nous rappelle que nous sommes désormais dans l’âge de glaise : nos actes n’ont plus d’importance, il y en a tant eus. Tout ce qui nous reste à faire de nos vies, c’est d’en modeler les événements, pour nous fabriquer des sculptures qui nous conviennent. C’est ce que fait Clotilde avec cette histoire d’amour. Il ne s’agit pas d’en faire le procès, ça n’aurait aucun sens. Juste de la fixer en mots. Lentement, méthodiquement, en se trompant et en réessayant.

Pauvre Folle constitue une sorte d’alchimie de tous les thèmes dont Chloé Delaume a tissé son œuvre, depuis ses premiers écrits. Une alchimie un peu usée par le temps et les cycles qui se répètent. Une alchimie toujours aussi rigoureuse, toujours aussi importante. Et qui ne promet rien d’autre que ça : modeler en mots ce qui advient. Avec beaucoup d’humilité, de colère, et de persévérance.

Samedi 9 septembre

(NB : L’image du fragment dans ce billet vient en droite ligne du dernier roman de Chloé Delaume, Pauvre Folle)

J’enseigne à des élèves privilégiés.

Depuis la rentrée, lundi, je tourne le terme entre mes doigts. Il est dense, mince, un peu coupant sur les bords. Je ne l’ai jamais manipulé. Ma carrière m’a plutôt amené vers des établissements dits “en difficulté”. Je ne m’en plains pas. Je m’y suis épanoui, bien plus que ce que je pensais, et m’y suis forgé la petite légende que je sors parfois d’un tout suffisant en salle des profs : “Tu sais, moi quand j’enseignais en REP+, dans le 91…”

Donc, ce label d’élèves privilégiés, je m’en méfie un peu. Et comme tout ce qui m’inquiète, je tente de le définir. Au début, je pensais que cet adjectif, “privilégié”, ça voulait dire qu’ils avaient évacué les difficultés. Qu’ils jouaient la partie en mode facile, avec les cheat codes : famille disponible et aimante, argent, relations.
Quelque part, c’est vrai. Mais pas pour tous, pas tout le temps. En quelques jours, ma définition s’est transformée.

Être un élève privilégié, c’est être plus haut dans la pyramide des besoins. Ni plus ni moins.

Et c’est énorme. Les élèves de Keves et d’Agnus ne connaîtront pas des nuits blanches parce que les forces de l’ordre font le siège de leur cité, à la recherche de dealers. Dans leur immense majorité, ils mangent à leur faim, on du matériel pour travailler.

Ça ne leur épargne ni la souffrance, ni les difficultés.

Elles commencent déjà à se dessiner, petites épées de Damoclès au-dessus de leurs têtes. Au début de l’année, j’avais envie de les trouver dérisoires. J’utilisais la réplique – qui me fait toujours autant rire – de Daria : “Vous voyez, même les top models ont des problèmes, alors accrochez-vous jeunes gens !”
Seulement ça n’est jamais dérisoire. Une grande partie des rancœurs que trainent les adultes – l’expérience des réseaux sociaux est assez éloquente là-dessus – vient des cassures qu’ils se sont pris dans le passé et dont ils ont l’impression qu’on ne tient pas compte. Il ne s’agit pas de faire de la calinothérapie. Ni de se montrer complaisant sous prétexte qu’on souffre. J’ai eu des élèves capables de se comporter comme de sacrés connards en Essonne, indépendamment de leurs conditions de vies. Et ils pouvaient se montrer tout aussi géniaux, généreux et doux. Nul doute que ce sera le cas à Keves et Agnus.

Oui, il y a aussi des gueules qui les mordent, des voix qui murmurent du néant à leurs oreilles. Refuser d’en tenir compte, ça me semble aussi néfaste que de se rendre compte qu’ils ont vachement de chance, par rapport à nombre de leurs semblables.

Des élèves privilégiés. Dans ma main, les angles aigus s’adoucissent. Un peu.

Il est encore tôt.

Vendredi 8 septembre

Je suis nul pour retenir les prénoms.

Genre très très nul.

Au collège d’Alrest, l’année dernière, il m’a fallu deux bons mois pour y parvenir, et mes classes étaient littéralement deux fois moins chargées que cette année à Keves et Agnus.

Alors en attendant, je fais ce truc que je déteste : pointer avec une sorte d’onomatopée nulle “Huuuuummmmouiiiiiii… Vous ?” qui me donne, dans ma tête, l’air de Nestor, dans Tintin, mâtinée à Fabrice Luchini dans ses pires moments. C’est compliqué, les débuts d’années. Depuis quelques rentrées, je suis devenu un poil meilleur à planter le cadre de travail, au mois de septembre. Le truc, pour moi, c’est de savoir gérer la pression. La mettre où c’est utile, la lâcher où ça ne sert à rien.

“Ah, ben ça tombe bien !”

Cet élève qui n’a pas encore de nom pique un fard incandescent, tandis que la sonnerie de son téléphone finit de claironner une mélodie libre de droits.

“Si jamais ça se reproduit, vous faites comme votre camarade : vous vous tapez la honte trois secondes, vous coupez le téléphone, et vous vous y remettez. Donc, je disais le théâtre a une fonction poétique. Tout le monde suit ?”

Et pour le coup, ce court ultra théorique sur les genres littéraires, ne pas le lâcher. Le coup du téléphone, ça n’est pas acheter la paix sociale : c’est leur montrer qu’il s’agit d’un non-sujet. Des trucs pareils n’ont pas leur place dans la classe, on dénie leur existence et on se concentre sur l’essentiel. Ne pas se disperser. Ça ne marche peut-être qu’avec moi, c’est peut-être pour des collègues – et légitimement – du laxisme, mais ça correspond à ce que je veux faire : ne faire entrer que certaines choses dans le cours. La chasse aux téléphones qui sonnent n’en fera pas partie. Ceux qui sont sortis en loucedé pour envoyer un snap, si par contre. Faut choisir ses combats.

J’y repense à la pause, quand T., dont c’est la première année dans le métier, me raconte qu’un de ses élèves, au collège, a décidé de le tester. Dans sa description, je retrouve tout ce qui m’exaspérait, lors de mes premières années de boulot. Comme si les mômes avaient un radar à nouveaux enseignants, envers qui ils montrent leurs aspects les plus nuls. Les plus poisseux. Poser des questions qui font perdre du temps, faire mine d’avoir des soucis de matériel (“je peux aller vider mon taille-crayooooooon ?” en pleine explication de consignes), ou faire monter la mauvaise foi au niveau de l’Anapurna. Et il faudra trouver les astuces, les trucs, pour faire émerger ce qu’ils ont de chouette.

Sur le chemin du retour, je mesure ma chance, après avoir pris la mesure de ce que cette année aura de difficile : un emploi du temps mal foutu, des aller-retours, énormément de cours à construire à partir de rien.

Mais des élèves face à qui je n’aurai presque pas à me battre. Quelques habitudes qui font que je sais désormais où je vais. Et cet instinct, forgé dans la douleur, à ne plus me laisser encombrer du superflu.

Ouais. Finalement, y a moyen que ce soit bien.

Jeudi 7 septembre

Le jeudi, j’aurai donc huit heures de cours. Quatre fois deux heures.
Le jeudi, je verrai donc tous mes élèves. 71 secondes plus 48 premières, 119 jeunes gens (j’arrive plus à dire mômes).

Je les vois arriver, écrasés par la chaleur de cette interminable canicule bretonne. Les cahiers et les éventails s’agitent, “on dirait une installation d’art contemporain.” Quelques-uns rigolent, deux ou trois sincèrement. Cette journée est interminable, mais elle me permet de commencer à “voir le dessin” de la classe. C’est une expression que j’ai emprunté à R., ma prof de théâtre. Elle parle souvent du “dessin du texte”, et ça parle beaucoup aux élèves.

Il y a d’abord les Premières Galopa. Pour une raison que j’ignore je m’imagine que je suis leur professeur principal (alors que pas du tout). Ils sont farouches. À m’observer comme un spécimen à la fois pittoresque et dangereux, une sorte de cobra qui ferait du standup. Parce que certes, j’ai des tatouages et des chaussures rigolotes, mais je tiens leur bac de français entre mes mains, quand même. Ça donne un cours étrange, entre réponses enthousiastes et silences brutaux, amplifiés par la montée progressive de la température, en cette matinée au lycée Keves.

Suivent les Premières Herbizarres, seule classe dont je me méfiais au premier cours. Petits rires et regard entendus échangés. Impression d’être le sujet d’une blague commune. Non pas que je m’en formalise – ça arrive fréquemment quand on est prof – mais ça n’est jamais agréable, surtout au début. Et aujourd’hui, des questions, des suggestions, un cours qui passe à une vitesse folle et beaucoup de sourires. “Vous me rassurez beaucoup, monsieur.”

Ça fait du bien, sur le trajet qui me mène au lycée Agnus. Où je retrouve les secondes Germignon. Mon ethos de prof de collège reprend le dessus. Ils sont encore fragiles et un peu perdus. Les bon vieux trucs de les remettre en confiance en bossant sur ce qu’ils connaissent. Le très léger silence lorsqu’ils commencent à partir dans tout les sens. – c’est la seule manifestation de mécontentement que j’ai dû montrer depuis le début de l’année – et les quelques blagues pendant la pause entre les deux heures. Ce sont de bonnes personnes. De chouettes secondes en devenir. “On n’a pas encore tout à fait commencé le programme de seconde” leur dis-je à la fin du cours. Mais ça ne saurait tardé.

Et je termine, dans un état proche de l’Ohio, avec les secondes Ixon. Une sacrée bande de potes – ils se connaissent presque tous – avec l’éternel groupe de garçons, forts en gueule et en français, et de filles, faussement timides, n’attendant qu’un mot pour se changer en guerrières. À ce stade, difficile de discerner les individus. J’en ai plein la rétine et la matière grise, des élèves.

“Je vais avoir du mal à retenir tout de suite vos noms, j’en suis désolé.”

Mais ça va venir. Vos noms, vos façons de parler, ce que vous préférez dans le cours et ce que vous fuyez. Les manies de certains, les tics de langage d’autres.

Bienvenue dans ce monde partagé, crée par chacun d’entre nous.

Parce que je viens de faire ma rentrée de prof aussi, et qu’elle est si difficile pour plein de raisons (sans grand rapport avec les élèves), et parce que je suis gameuse (mais arrêêête avec Baldur, j’ai pas encore le PC pour le faire tourner :D) je voulais juste te remercier pour ça : »Avancer avec ses réussites et ses échecs, sans jamais donner plus d’importance à l’un ou à l’autre. Espérer qu’à la fin de l’année, plutôt qu’au début de la partie, le personnage que l’on s’est construit nous convienne. »Je lis tous tes billets, plusieurs m’ont marquée, mais ça, c’est sans doute ce que j’avais besoin de lire ce soir.Kalys

Merci. Beaucoup. Si mes mots peuvent donner un petit peu de force au-delà de mon crâne, alors c’est absolument merveilleux.