Samedi 9 septembre

(NB : L’image du fragment dans ce billet vient en droite ligne du dernier roman de Chloé Delaume, Pauvre Folle)
J’enseigne à des élèves privilégiés.
Depuis la rentrée, lundi, je tourne le terme entre mes doigts. Il est dense, mince, un peu coupant sur les bords. Je ne l’ai jamais manipulé. Ma carrière m’a plutôt amené vers des établissements dits “en difficulté”. Je ne m’en plains pas. Je m’y suis épanoui, bien plus que ce que je pensais, et m’y suis forgé la petite légende que je sors parfois d’un tout suffisant en salle des profs : “Tu sais, moi quand j’enseignais en REP+, dans le 91…”
Donc, ce label d’élèves privilégiés, je m’en méfie un peu. Et comme tout ce qui m’inquiète, je tente de le définir. Au début, je pensais que cet adjectif, “privilégié”, ça voulait dire qu’ils avaient évacué les difficultés. Qu’ils jouaient la partie en mode facile, avec les cheat codes : famille disponible et aimante, argent, relations.
Quelque part, c’est vrai. Mais pas pour tous, pas tout le temps. En quelques jours, ma définition s’est transformée.
Être un élève privilégié, c’est être plus haut dans la pyramide des besoins. Ni plus ni moins.
Et c’est énorme. Les élèves de Keves et d’Agnus ne connaîtront pas des nuits blanches parce que les forces de l’ordre font le siège de leur cité, à la recherche de dealers. Dans leur immense majorité, ils mangent à leur faim, on du matériel pour travailler.
Ça ne leur épargne ni la souffrance, ni les difficultés.
Elles commencent déjà à se dessiner, petites épées de Damoclès au-dessus de leurs têtes. Au début de l’année, j’avais envie de les trouver dérisoires. J’utilisais la réplique – qui me fait toujours autant rire – de Daria : “Vous voyez, même les top models ont des problèmes, alors accrochez-vous jeunes gens !”
Seulement ça n’est jamais dérisoire. Une grande partie des rancœurs que trainent les adultes – l’expérience des réseaux sociaux est assez éloquente là-dessus – vient des cassures qu’ils se sont pris dans le passé et dont ils ont l’impression qu’on ne tient pas compte. Il ne s’agit pas de faire de la calinothérapie. Ni de se montrer complaisant sous prétexte qu’on souffre. J’ai eu des élèves capables de se comporter comme de sacrés connards en Essonne, indépendamment de leurs conditions de vies. Et ils pouvaient se montrer tout aussi géniaux, généreux et doux. Nul doute que ce sera le cas à Keves et Agnus.
Oui, il y a aussi des gueules qui les mordent, des voix qui murmurent du néant à leurs oreilles. Refuser d’en tenir compte, ça me semble aussi néfaste que de se rendre compte qu’ils ont vachement de chance, par rapport à nombre de leurs semblables.
Des élèves privilégiés. Dans ma main, les angles aigus s’adoucissent. Un peu.
Il est encore tôt.