Jeudi 8 juin

Aujourd’hui, c’était la dernière heure de vie de classe avec les 6e. J’ai trouvé un site permettant de créer un nuage de mots, et je leur ai demandé à chacun de résumer leur année.

“Rencontres” “Amis” “Voyage” “Madame Unetelle” “Heureux”. Un nuage très doux.

Sur lequel, en plus petit, trônent “Disputes” et “Fatiguant”.

“C’est normal monsieur, c’était bien, mais pas facile.”

La synthèse parfaite.

Mercredi 7 juin

C’est la quatrième à pleurer aujourd’hui. (Il est midi).

Il ne s’est pas passé grand-chose, pourtant. J’avais dix minutes pour manger, alors je suis monté à l’atelier théâtre avec ma tasse de café. Et en virevoltant à travers la salle, Naëlle a envoyé valdinguer ladite tasse, heureusement vidée de son contenu.

“Elle a dit que vous aviez l’air en colère contre elle.”

Bon. Quand je suis en déroute, j’ai l’air en colère. Je note.

Quatrième môme à pleurer aujourd’hui. Pour tout un tas de raisons. Certaines qu’on pourrait voir comme futiles, d’autres beaucoup plus sombres. Avec la chaleur, les crises remontent à la surface, pour faire éclore leurs pustules dégueulasses.

Trop, trop de gamins mal dans leur peau, blessés, fragilisés. L’après-midi est amer, groggy de toutes ces larmes.

Ce sont toujours dans ces moments que l’on me dira qu’il faut s’endurcir. Que ce soit les élèves ou moi. Que la vie est comme ça.

Plus les choses avancent, moins j’y crois. Je suis de plus en plus atteint par leurs alertes lacrymales : c’est ce qui me donne la force d’agir pour eux. Il ne s’agit pas de se vanter, juste de noter qu’il y a, c’est important, une énergie et une force dans les larmes.

Ça fait mal, mais ça met en lumière.

Mardi 6 juin

Cette année aura été idyllique, quant à mon rapport avec les élèves. Mais elle aura aussi connu son lot d’échecs. Bien entendu.

Et parmi eux, Nathanaël.

Nathanaël, avec qui ça aurait tellement pu coller. Un môme futé, vif et drôle. Qui comprend déjà qu’il existe une vie, une vie compliquée au-delà du collège. Je veux dire, qui le comprends vraiment. Un môme avec des failles larges comme le grand canyon. Totalement dysfonctionnel en classe.

Un môme comme j’en ai connu tellement à Grigny.

Et dont je n’ai pas pris le temps de m’occuper autant que je l’aurais dû. Il a été chouette. Il n’a pas mis le dawa en cours de français parce qu’il m’aime bien. Mais il n’a pas avancé non plus, a pas mal déconné et enquiquiné des camarades. Et je n’ai pas eu l’énergie, l’envie, la volonté, ou tout autre mot qui fait bien, de m’occuper de lui. J’ai juste géré ses débordements. Je n’ai pas pris le temps d’essayer de trouver une porte d’entrée dans son univers. Ai délégué cette tâche à d’autre, après tout, je n’étais pas son prof principal. L’excuse débile.

Je savais, pourtant, j’aurais pu.

Nathanael déconne de plus en plus, finit l’année n’importe comment. Et j’écrirai un truc nul dans son bulletin “L’année prochaine sera déterminante” ou un machin du genre.

On ne peut pas toujours y arriver.

Mais ça fait chier.

Lundi 5 juin

“Ne sois pas trop sévère, tout le monde mène un combat difficile.”

Oui, cette citation est gênante – en anglais on dit : cringe – mais j’ai beau en faire le tour, je ne parviens pas à la trouver totalement débile. Pire : elle m’est souvent utile.

Comme lorsque je vois des parents d’élèves.

Comme tout le monde, comme de nombreux autres enseignants, il m’arrive d’essentialiser : “Là-bas – là-bas, c’est là où je bosse – c’est la violence / la misère sociale / des CSP++.”

C’est confortable d’essentialiser. Ça permet de se sentir plus à l’aise avec le sentiment de mépris dégueulasse qui naît en nous quand un parent d’élève nous demande un entretien, que l’entretien en question te prend une heure, qu’il ne va nulle part, parce que les phrases sont mal foutues, que les idées émises, tu trouves, sont débiles, que tu en sors sans avoir rien appris.

“Ne sois pas trop sévère, tout le monde mène un combat difficile.”

Je tente de voir chacun de mes élèves comme un individu à part entière. Un réservoir potentiel de merveilles. Ils sont les plus fabuleux, pour la bonne raison que nous nous sommes rencontrés.

Et pourtant, j’ai énormément de mal à avoir autant de bienveillance avec les adultes. Parce que je les estime responsables de leur sort, parce que je veux qu’ils se comportent de façon digne, parce que je veux…

Hey.

Du calme.

Ne sois pas trop sévère.

Ne sois pas non plus dans la commisération.

Oui, il y a des adultes et des parents dont les comportements sont alarmants. Mais plus encore qui, tout simplement, ne sont pas sur ta longueur d’onde. N’ont pas tes valeurs. Ça n’est pas grave. Prends ton temps, là aussi. Écoute-les. Oh, et plutôt que cette citation un peu douteuse, pourquoi tu ne t’en tiens pas à ce principe, que tu serines à tes sixièmes depuis le début de l’année, et qui semble avoir fonctionné, si bien fonctionné que c’était un miracle ?

“Prenez soin les uns des autres.”

Dimanche 4 juin

Et le dimanche, on s’évade !

Les jeux mobiles, c’est le diable. Mais la BO de Dislyte, faut reconnaître que ça dépote !

Samedi 3 juin

Monsieur Vivi m’a appris des milliards de trucs, en tant que prof. En premier lieu, à ne pas me braquer. Quand un élève déconne, quand une classe dysfonctionne, tenter de reprendre la main non pas en leur opposant davantage de force ou d’autorité, mais en utilisant leur énergie.
Ce môme trouve un texte débile ? Bon. Essayons de comprendre pourquoi. Ce groupe veut mettre le dawa ? Appuyons-nous sur ceux qui ont envie pour diminuer leur pouvoir de nuisance.

Quand ça fonctionne, c’est génial. Et ça permet de créer une relation de confiance assez folle.

Seulement, ça demande beaucoup, beaucoup d’énergie. Toujours allez vers eux. Avoir le mot pour désamorcer une situation de conflit ou de refus, ne pas céder à l’envie de dire que, au fond, c’est nous qui avons raison.

En en ce début du moins de juin, ça devient compliqué. J’ai dansé ce menuet toute l’année, mes articulations sont roides.
Alors oui, plus souvent, il m’arrive d’être cassant. De décréter sans expliquer pourquoi j’agis de telle sorte avec eux.

Ça m’affaiblit, beaucoup. Parce que ça va à rebours de tout le système que j’ai patiemment construit. Qui fonctionne, qui est vertueux, mais si aisé à abîmer.

Nous sommes au mois de juin et il faut que je trouve, où que ce soit, de l’énergie pour danser jusqu’au bout.

Vendredi 2 juin

“On peut pas garder la même classe ?”

Les sixièmes se regardent, inquiets. Je les regarde, inquiet (mais je le cache, super pouvoir de prof principal).

C’est l’une des dernières heures de Vie de Classe et je les sens désorientés. Ils ont gagné. Toute l’année, cette poignée de môme est restée digne d’éloges. Ils sont absolument tous restés enthousiastes, polis et bienveillants. Tant les uns avec les autres qu’avec les adultes.

Bien sûr il y a eu des hauts et des bas. Ils ont déconné, comme tous les enfants, comme tous les êtres humains. Et on a discuté, patiemment. Ça donne cette classe. Vingt-trois petits êtres aux niveaux scolaires variés mais tellement gentils.

Une gentillesse qui a de la force.

Milla a pleuré en regardant Belle, mais défendra toujours ses copains si l’on s’en prend à eux. Luke est déjà hyper fort en baseball, intimidant sur le terrain, mais ne voit pas où est le souci à pleurer. Sur leur groupe snapchat (oui, on n’a rien pu faire), ils s’envoient leurs devoirs et se demandent comment empêcher le harcèlement scolaire.

Ils ne sont pas naïfs : ils savent que ça n’est pas forcément le cas partout. Mais ils se sont épanouis dans ce monde de valeurs et d’intégrités.
Et ils se demandent pourquoi, alors qu’ils ont fait tout ce que l’on attendait d’eux, qu’ils ont suivi les recommandations que je leur transmettais durant les premières heures passées avec eux, on va les séparer.

“Je suis pas pote-pote avec Ignacio par exemple, lance Olivia, mais j’ai confiance en lui.”

Alors je fais ce que j’ai tenté de faire toute l’année : leur dire la vérité.

Je tente de leur expliquer que le collège est un lieu de sociabilisation, dans lequel il est important de fréquenter toutes sortes de personnes. Que vivre dans la nostalgie, c’est humain, mais c’est toxique, quand ça n’est pas contrebalancé par l’envie de connaître de nouvelles choses.

Comme souvent avant mes grandes tirades de philosophe de comptoir, je commence mes phrases par “Ça n’est pas grave si vous ne comprenez pas tout, juste, écoutez.”

Mais ils comprennent. Ces êtres prodigieux, ils comprennent tellement.

Jeudi 1er juin

Le bonheur : un nouvel élève qui arrive avec son costume de scène du Cid, qu’il portera sur scène. Et qu’il porte avec fierté dans les couloirs du collège. Ils sont tellement classes, quand ils sont sûrs d’eux.

Les abysses : une énième réforme gluante, dont les acides rongent un peu plus l’éducation que nous tentons de défendre. Et qui s’imposera lentement, comme toutes les autres, malgré nos efforts.

Le bonheur : expliquer aux quatrièmes que Marivaux, c’est du théâtre scientifique. Que dans le théâtre et la littérature, il n’y a pas que des histoires. Il y a aussi des chimistes en blouse blanche dont le laboratoire est la société humaine.

Les abysses : engueulade d’un élève qui sonne faux. Aucune prise pour l’aider. Pour lui faire comprendre l’urgence de changer. Pour lui faire comprendre qu’il fait mal aux autres. Et qu’il se fait tellement, tellement mal à lui. À l’adolescence, il est des destructions dont l’adulte se remet difficilement.

Le bonheur : tous les sixièmes qui peinaient à lire à l’oral en début d’année. Qui ont tellement, tellement progressé.

Je sors toujours du bahut avec la tête qui tourne. Petit Sisyphe dans un flipper.

Mercredi 31 mai

La fin de l’année, c’est aussi l’occasion de tester des trucs. Des idées qu’on garde dans un coin de la tête mais qu’on n’ose pas forcément expérimenter. Parce que pas le temps, parce que la trouille de faire n’importe quoi, parce que c’est plus confortable ainsi.

Mais lorsque les moments héroïques de l’année sont passés, lorsque l’on travaille un peu plus bas, on essaye.

Parfois ça foire.

Et parfois on tombe sur une façon de bosser, sur un texte qui frappe juste. Et on se demande pourquoi on n’a pas tenté ça plus tôt. Si on avait su, le reste de l’année aurait été plus simple, les élèves auraient compris, on aurait…

Du calme.

C’est peut-être un peu injuste pour tout le reste de l’année de penser ainsi. Si ça fonctionne, c’est aussi parce que c’est le dernier mois. Que les élèves et nous-mêmes sommes dans des dispositions qui permettent de naviguer un peu à vue.

Essayer de ne jamais regretter, de ne jamais croire qu’on a entrevu une solution miracle. Ça rend plus léger.

Mardi 30 mai

Dans mes pensées, le paladin est revenu.

Son armure est pleine de poussière, sa lance n’a pas servi depuis longtemps. Il se pointe sous mon crâne, se plante au milieu, et commence à crier d’une voix forte. Qu’il va partir en quête contre le mal, qu’il va vaincre tous les démons qui menacent les innocents. Que qui l’aime le suive.

Ce paladin, c’est moi.

C’était moi, plutôt. Une scorie du prof que j’ai commencé par être. Celui qui pensait qu’il allait sauver tous les élèves, qui criait très fort en salle des personnels que c’était scandaleux, qu’on ne faisait rien pour Justine, que les parents de Kilian craignait, que Zaineb était une surdouée incomprise. Le paladin, moi, avait beaucoup d’idée.

Et dans les classes qui m’étaient confiées, c’était le dawa. Je finissais pas hurler sur les innocents que je prétendais défendre, comment osaient-ils ne pas se rendre compte de tout ce que je faisais pour eux ?

Il m’a fallu beaucoup d’échecs et de désillusion, ainsi que l’aide de deux collègues absolument merveilleuses, pour qu’un jour, je laisse tomber ce masque. Et de temps en temps il revient. Quand je suis fatigué, comme en cette fin d’année. Les difficultés de mes élèves me submergent, je redeviens le Don Quichotte de la pédagogie. Qui aspire au sublime, à un monde meilleur, mais se casse un peu les dents, malgré tout ce qu’on lui dit.

Je préfère le masque que je me suis forgé après. Même si, jusqu’à l’autre jour, je ne savais pas trop à quoi il ressemblait.

Il y a peu, j’ai joué à un jeu très difficile, qui s’appelle Fear and Hunger. On crée son personnage avant de commencer une partie. La vaillante chevaleresse, le voleur espiègle ou le barbare agile s’y sont cassé les dents. Celui qui a gagné la partie, c’est le prêtre sombre.
Seulement, j’avais fait n’importe quoi en ajustant les paramètres. Il ne connaissait pas la magie. Ses deux seuls pouvoirs, c’était parler aux insectes et courir vite. Et pendant son aventure, il a appris plein de sortilèges qui soignent. Pour aider sa poignée d’alliés.

Mme Bovary, ça n’est sans doute pas moi, mais ce prêtre pâlot, si.
Lorsque je réussis, dans mon métier, ce sont des choses humbles, que je dois à beaucoup de travail à mon bureau. À des échecs qui m’ont fait avancer tout doucement, même si je déteste échouer. (“N’ayez pas peur de l’échec, vous êtes à l’école pour ça.”, je leur répète trois fois par jour).

On n’a pas forcément besoin d’être le sauveur, le chevalier blanc en armure. Il y en a plein, qui parcourent les champs et les campagnes. Mais des personnages improbables, qui font avec ce que le hasard leur a donné, ce sont parfois eux qui parviennent à sauver la petite fille emprisonnée, ou à faire reprendre le chemin du boulot à quelques élèves.

Pas tous.

Pas tout le temps.

Et c’est normal.

Ce que tu fais est bien.

(Illustration : Enki Ankarian, personnage du jeu Fear and Hunger, par Miro Haverinen)