Samedi 4 mars

Préparation du conseil de classe du deuxième trimestre. Clara a rempli la colonne “Ce qui m’empêche d’apprendre” de sa petite écriture serrée. “On me dit que je suis trop timide mais c’est comme ça que je suis et je veux qu’on arrête.”

De fait, Clara ne parle jamais, quand on ne l’interroge pas. Mais Clara bosse, Clara ne proteste jamais, a toujours ses affaires, progresse. Clara répond souvent juste.

Mais Clara ne brille pas. Elle reste dans l’ombre et, quand elle n’a pas à en sortir, sourit d’un petit sourire serein. Clara est heureuse, sauf quand on lui demande d’être autre chose.

Alors oui, comme je le leur dis souvent : il y aura des oraux, des moments où l’aisance d’expression est capitale.

Mais comme je le leur dis souvent aussi : vous avez le droit d’être qui vous êtes.

Clara aime le silence et l’ombre. Comme de nombreux élèves. Et on sera souvent moins indulgents avec eux que des mômes plus solaires, plus brillants.

On a le droit de ne pas vouloir attraper la lumière.

Vendredi 3 mars

Il est 16h40 et je redeviens moi-même.

Un petit homme méchant, aigri et dépassé. La seule chose dont j’ai envie, c’est d’émettre des “Chhhht on se tait !” en boucle aux sixièmes qui, à vingt minutes du week-end toujours. Ils parlent évidemment, ils bossent en groupe. Je voudrais juste qu’ils la ferment. Qu’ils grattent en silence.

Je m’en veux. Beaucoup. En fin de compte, ce n’est toujours qu’un masque. Cette volonté de ne pas élever la voix. D’être juste avec eux. De leur montrer que la gentillesse est une force. Rien de plus qu’une stratégie parce que je ne suis ni intimidant ni autoritaire. Quand mes stocks de patience sont épuisés, que la fatigue s’installe, je ne suis pas meilleur que ces collègue que je me permets de regarder du haut d’une prétendue supériorité morale.

J’aimerais pourtant. Que ma soi-disant bienveillance soit réelle, que ma rigueur ne s’effrite pas avec l’envie de rentrer chez moi. Je serre les dents et les poings pour continuer cette pitoyable pantomime. Faire croire que bosser sur de belles choses, qu’être bon, lucide et fort c’est normal. C’est ça qui les rendra adaptés au monde à venir.

Je suis en ce moment même le parfait contre-modèle de cet idéal auquel je m’accroche.

Les dernières minutes passent comme dans un mauvais rêve. Ne pas craquer, ne pas se défouler sur ce môme un peu agité, sur cette élève trop exhubérante. Sauve au moins les apparences.

Sonnerie. Enfin. Attendre qu’ils sortent, quitter cet endroit. Laisser couler les vagues sales de ce que je dois être. Au fond. Prendre le bus et ciao.

“Monsieur.”

Dario se tient devant moi. Il a les yeux et le nez rouges.

“J’ai eu une heure de colle. J’ai si peur de rentrer chez moi.”

Faudra prendre le bus suivant. Parfois, même au fond de ta détestation, tu te laisses pas le choix d’être gentil, lucide et fort.

Pas pour toi, pour toi, c’est trop tard. Mais pour eux.

Jeudi 2 mars

En accompagnement personnalisé, on m’a demandé de travailler en priorité la fluidité de la lecture avec les élèves qui ont obtenus de mauvais résultats à ces maléfiques évaluations d’entrée en sixième.

Ça donne un groupe d’élèves plutôt tristes et angoissés. Parce qu’on ne va pas se mentir : les difficultés en lecture orale révèlent souvent des difficultés dans de nombreux autres domaines du français. De fait, je me retrouve avec un “groupe de niveau” (je pense que l’avoir simplement écrit me place d’emblée sur la liste noire du Ministère de l’Éducation Nationale) : des mômes non pas fâchés avec le français, mais à qui le français fait peur.

Ça n’a pas été simple. J’ai proposé des exercices d’entraînement que je n’ai pas réussi à rendre suffisamment clairs. J’ai tenté des petits jeux, des concours, des défis : rien à faire.

Et puis, finalement, on a juste décidé ensemble d’un texte qu’on aimerait lire.

Et aujourd’hui, les sixièmes s’enregistre derrière mon micro “comme sur twitch” que j’ai ramené de la maison. Ils lisent des passages de l’Odyssée. Comme ça, pour créer un livre audio. Ils rougissent en entendant leurs voix qui résonnent. Rigolent quand j’applique un filtre. Et puis, petit à petit, deviennent plus fluide dans leurs mots. “C’est pas grave, je couperai les hésitations au montage !”

Aujourd’hui, un peu de progrès. Beaucoup de joie.

Mercredi 1er mars

Jusque là, Nadia m’a toujours semblé petite. Elle fait partie de ce élèves qui tentent d’occuper le moins d’espace possible. Un filet de voix, et une posture totalement recroquevillée dans la salle de classe. Nadia ne souriait pas. Et chacune de nos interactions semblait la gêner profondément.

“Pourquoi tu parles jamais, Nadia ?”

Question récurrente chez ses camarades. Il y en a souvent, des élèves comme elle. Pour qui le contact humain semble douloureux, pour qui ce doit être difficile, de passer sept heures par jour entouré de gens. Alors on essaye, doucement de les faire aller vers…

“Mais si ! Ça se moque du texte sur Eve et le fruit défendu ! On l’avait vu en même temps que la boîte de Pandore !”

Je ne suis pas le seul à rouler des yeux. En cette rentrée scolaire, tout le monde observe Nadia, bouche bée. Nadia qui semble avoir gagné dix centimètres et qui ne laisse plus personne en placer une. À commencer par son prof.

“C’est.. exactement ça.
– Donc Le roman de Renart, c’est fait pour se moquer de ce qui était très sérieux avant, c’est ça ?
– … Bon, je pense que je vais laisser Nadia faire le cours, elle a tout compris.”

La môme me regarde, perplexe.

“J’aurais pas dû dire ça ?
– Si, c’est parfait. Je suis content de voir que le cours vous intéresse à ce point.
– Bah oui, c’est toujours comme ça !”

Il paraît que les ados oublient souvent leurs douleurs musculaires de croissance.

Parfois, c’est aussi le cas mentalement. Et c’est génial.

Mardi 28 février

Petit miracle : une journée remplie à ras-bord dont je ressors très modérément fatigué.

Parce que je n’ai eu aucun conflit. Les élèves du collège d’Alrest sont de bonnes pâtes. Suffisamment pour que, certains jours, il n’y a ni sourcils à froncer, ni opposition, ni grande respiration à prendre le temps de trouver la réponse appropriée.

C’est intéressant, parce que je me rends compte que c’est peut-être l’élément numéro 1 de ma fatigue professionnelle : de se retrouver en position d’affrontement, de devoir gérer les vagues d’émotions, qu’elles viennent de moi ou des autres. Aujourd’hui, les mômes souriaient. Aujourd’hui tous ou presque étaient heureux. Étaient en harmonie.

Faut en profiter. Parce que c’est hélas, une heureuse exception.

Lundi 27 février

Vous êtes chiants, cette classe.

Vous n’êtes pas chiants parce qu’il faut dépenser l’équivalent de la consommation annuelle d’énergie des États-Unis pour vous lancer dans les activités. Ou parce que vous me forcez à balancer la réplique éculée “JE VOUS ENTENDS MÊME QUAND J’AI LE DOS TOURNÉ”. Ou parce que vous êtes les pires balances que la Terre ait portée (“Monsieeeeeur, il a pas fait ses devoirs !”)

Non. Vous êtes chiants parce que vous êtes géniaux et que je n’arrive pas à vous le faire assumer. Ça ne se cache pas si facilement, vous savez, l’intelligence. Ou même l’intérêt. Je vois que vous pigez les textes qu’on étudie. Que vous rendez des devoirs trop vite faits mais jamais dégueulasses. Je ne vous engueule pas quand vous prenez la parole sans lever la main parce que, neuf fois sur dix, c’est pertinent.

Et malgré tout, vous vous entêtez à rire bêtement, et à souffler dès qu’il s’agit de sortir un stylo. Malgré tout, vous me faites la gueule, vous vous faites la gueule, et vous évitez soigneusement le moindre effort.

On n’est pas loin pourtant. La porte est toute fine, le loquet ridicule, mais je ne parviens pas à l’ouvrir.

Mais je vous l’ai dit. Je suis têtu. Je vais y arriver. Et alors on verra. À quel point vous êtes merveilleux.

Samedi 25 février

Comme à chaque fin de vacances, je ne parviens pas à résister à l’envie de jeter un coup d’œil à mes messages en provenance du collège.

Et comme à chaque fois, tourbillon de mots qui veulent savoir ce qu’on fera lundi, s’il faut amener le cahier – il faut – qui informent qu’il y aura réunion en salle 112 sur l’heure de midi, que les bulletins doivent être remplis pour dans trois jours.

Et comme à chaque fois, cette espèce d’incrédulité : j’ai déjà mené tout ça de front ?

Toutes les semaines depuis quinze ans.

Vendredi 24 février

On m’a posé cinq fois la question pendant les vacances, c’est énorme : “Tu n’es pas découragé ?”

Découragé par ce boulot, par les obstacles, par les difficultés rencontrées par les mômes. Découragé par tout ce qui se dresse entre nous et ce qu’on nous demande. Enseigner.

Non. Je ne suis pas découragé. Je ne suis pas découragé parce que, et c’est de notoriété publique, je suis stupide. Je ne parviens pas à mettre bout à bout les pièces de ce qui constituerait probablement un effroyable puzzle. Chaque soir, les vagues des conversations, des révisions, des copies, de la lecture engloutissent tout ce qui s’est passé dans la journée. Chaque matin, je redécouvre les mômes. Et ce que j’ai à faire avec eux. L’usure s’est érodée dans le sommeil.

Alors ça ne va pas sans son lot d’inconvénients. Je ne suis pas efficace dans mes préparations de cours. Je suis très mauvais dans les luttes pour la défense des métiers de l’éducation, parce que je manque effroyablement de recul.

Mais cet oubli me préserve. Les coups et les désillusions heurtent mais ne marquent jamais. Et les mômes sont toujours aussi étonnants.

Drôle de bénédiction.

Jeudi 23 février

“Alors, tu feras quoi après ?
– Après quoi ?
– Tu sais l’agrégation… Quand tu auras gagné au jeu, il te resteras quoi à faire ?”

À être avec les mômes. Et là, tu ne ne gagnes jamais au jeu, tu essayes chaque jour.