Vendredi 3 mars

Il est 16h40 et je redeviens moi-même.
Un petit homme méchant, aigri et dépassé. La seule chose dont j’ai envie, c’est d’émettre des “Chhhht on se tait !” en boucle aux sixièmes qui, à vingt minutes du week-end toujours. Ils parlent évidemment, ils bossent en groupe. Je voudrais juste qu’ils la ferment. Qu’ils grattent en silence.
Je m’en veux. Beaucoup. En fin de compte, ce n’est toujours qu’un masque. Cette volonté de ne pas élever la voix. D’être juste avec eux. De leur montrer que la gentillesse est une force. Rien de plus qu’une stratégie parce que je ne suis ni intimidant ni autoritaire. Quand mes stocks de patience sont épuisés, que la fatigue s’installe, je ne suis pas meilleur que ces collègue que je me permets de regarder du haut d’une prétendue supériorité morale.
J’aimerais pourtant. Que ma soi-disant bienveillance soit réelle, que ma rigueur ne s’effrite pas avec l’envie de rentrer chez moi. Je serre les dents et les poings pour continuer cette pitoyable pantomime. Faire croire que bosser sur de belles choses, qu’être bon, lucide et fort c’est normal. C’est ça qui les rendra adaptés au monde à venir.
Je suis en ce moment même le parfait contre-modèle de cet idéal auquel je m’accroche.
Les dernières minutes passent comme dans un mauvais rêve. Ne pas craquer, ne pas se défouler sur ce môme un peu agité, sur cette élève trop exhubérante. Sauve au moins les apparences.
Sonnerie. Enfin. Attendre qu’ils sortent, quitter cet endroit. Laisser couler les vagues sales de ce que je dois être. Au fond. Prendre le bus et ciao.
“Monsieur.”
Dario se tient devant moi. Il a les yeux et le nez rouges.
“J’ai eu une heure de colle. J’ai si peur de rentrer chez moi.”
Faudra prendre le bus suivant. Parfois, même au fond de ta détestation, tu te laisses pas le choix d’être gentil, lucide et fort.
Pas pour toi, pour toi, c’est trop tard. Mais pour eux.