Vendredi 17 septembre

Cette année, j’ai la chance de ne pas faire cours le vendredi. Ce qui implique réciproquement que le reste de la semaine est plutôt dense au niveau de la présence devant élèves.

Le vendredi est donc devenu le jour où j’arrache au temps. Durant l’année scolaire, je cours après les obligations professionnelles. Mais je cours également après tout ce qui me compose et n’est pas le boulot. La lecture, la musique, les jeux vidéo, les lapins, la vie sociale. Je me suis rendu compte depuis ma rencontre avec T. il y a maintenant six ans, que cette lutte-là serait primordiale. Aller chercher des moments qui me permettent d’être autre chose qu’un prof. De m’abstraire totalement et absolument de ce rôle-là. Et c’est lorsque j’y suis enfin parvenu que je me suis définitivement entendu avec mon boulot.

Paradoxe : c’est fatigant, de prendre du temps. De se ménager des plages de temps libre, de faire taire cette voix incessante qui déroule en litanie ce qu’il te reste à faire, le retard que tu prends dans des corrections de copies, des évaluations, des préparations de cours. Je passe mon temps à dépenser de l’énergie pour en retrouver. Mais la semaine qui vient de s’écouler, durant laquelle je n’ai presque rien eu le temps de faire, m’a rappelé à quel point cette “hygiène” de vie (j’insiste sur les guillemets) m’était essentiel. J’ai terminé les cours avec une sensation de vide et une boule dans la poitrine que je n’avais pas ressentie depuis bien longtemps.

Le boulot de prof est une succession de numéros d’équilibriste. Et au nombre de ceux-ci, trouver comment se préserver ne fait pas partie des moindres.

Jeudi 16 septembre

J’ai un immense problème de rythme. Quel qu’il soit. Je suis quasi incapable de marquer une pulsation correctement, je danse comme un pied. Jusqu’au mot rythme lui-même, dont l’orthographe me cause toujours une seconde d’hésitation.

Tout ça n’est pas bien grave. Mais c’est plus gênant quand le rythme s’applique à mon métier.

Jeudi, 15h. Les Premières Tritox sont épuisés. Grosse journée, grosse semaine. C’est le cas pour moi aussi. J’achève – presque littéralement – une semaine de vingt heures. Avec, qui plus est, la suite de leur première explication linéaire, qui s’avère, forcément extrêmement laborieuse. Leur concentration chancelle, ma patience aussi. Mais je persiste. Je persiste parce que je me dis que si je lâche maintenant, c’est mon statut qui est en jeu. Qu’un prof de lycée, parfois, doit forcer.
Et surtout, je ne lâche pas parce que, dans ces moments-là, je suis sourd. Je n’arrive pas à comprendre s’il s’agit d’une simple crise de flemme ou d’une fatigue profonde. Et il me faudra vingt bonnes minutes de tentatives merdiques pour me rendre compte qu’ils sont juste totalement cuits. Que la première heure de français était déjà bien costaude et que là, ils n’ont plus l’énergie de se mesurer à un exercice nouveau pour eux et nécessitant une vigilance de Batman sur la piste du Joker.
Alors je leur propose de ranger leurs affaires. Je termine l’heure en leur parlant de Juste la fin du monde, que l’on va bientôt commencer à lire. Ils écoutent d’une oreille. Je suis à contretemps, j’aurais dû faire ça plus tôt.

Fin de cours un peu amère, je suis passé à côté. Encore une fois. Le vieux défaut m’a encore coûté du temps. La seule chose que j’ai apprise c’est de ne pas trop m’en vouloir. De tirer le rideau et espérer que les choses iront mieux la prochaine fois. Chasser le gris, et accepter de recommencer.

Mercredi 15 septembre

“Faites-moi confiance.”

Je n’ai jamais encore utilisé cet impératif face à des élèves. Je suppose qu’il y a un début à tout et ce début, ça a été face aux Premières Tritox. Nous étudions la méthode de la très redoutée explication linéaire, épreuve majeure du bac. Les élèves donnent des signes d’affolement ; signes tous relatifs quand on a enseigné au collège, où l’incompréhension se traduit par des cris, des protestation ou des bouderies. Là, ce sont plutôt des regards appuyés, des “vous êtes sûr ?” et quelques chuchotements. Et au bout d’un moment ça m’agace. Ça aussi c’est nouveau. Habituellement, les tétrachiées d’insécurité que je trimballe m’amènent à douter de ma préparation de cours. Peut-être ai-je laissé passer un détail, mal exposé les objectifs, omis un élément déterminant.

Pas cette fois-ci.

Cette méthode, j’ai planché dessus durant toutes les vacances, et même un peu avant. Je me suis entraîné devant un collègue, j’ai relu je ne sais combien de fois mes notes.
Et pourtant ils doutent. Peut-être n’est-ce pas un problème d’explication. Peut-être est-ce juste…

“Faites-moi confiance.”

Je n’ai pas spécialement mis d’affect dans ma voix. Je n’ai pas accompagné cette phrase des interminables discours dont je peux être coutumier. Mais quelque chose se détend dans la classe. J’inspire. Je suis le prof et je sais. Pendant des années, j’ai fuit ce rôle. J’étais celui qui accompagnait les mômes, qui leur passait les outils. Je leur facilitais le passage, je leur racontais l’histoire qui leur convenait. J’étais toujours, quelque part, un peu des leurs. Quatorze ans plus tard, je n’ai pas le choix. Ils n’ont pas à avoir peur, pas à douter : je suis celui qui sait.

C’est désagréable. C’est désagréable parce que, s’ils me suivent et se plantent, je serai le seul responsable de leur échec. Mais si je veux leur faire acquérir cette foutue méthode, il n’y a pas vraiment le choix. Je me rends compte, en l’écrivant, à quel point cet épisode apparaîtra, pour nombre de collègues, d’une banalité confondante. Mais comme certains élèves évitent, des années durant, de se confronter à certaines difficultés, j’ai fui celle qui consistait à me placer comme étant l’expert. Mais face à des jeunes gens de dix-sept ans, il faut parfois prendre ses responsabilités.

Faites-moi confiance. C’est un sacré saut dans le vide. Un autre.

Mardi 14 septembre

Plusieurs fois cette année, j’ai fait un test visant à classer sa personnalité en fonction d’un code de 4 lettres, la première indiquant, par exemple, le degré d’introversion d’une personne, la seconde sa façon de percevoir son environnement, et ainsi de suite. Je le confesse, j’adore les tests de personnalité. C’est comme créer un personnage de jeu vidéo qui te ressemble, ou remplir une feuille de jeu de rôle : créer un artefact de soi-même, ni tout à fait soi, ni tout à fait autre.

Tout ça pour dire qu’invariablement, le résultat est le même : je suis le mec bordélique, censé s’épanouir au contact des gens. Il s’agit peut-être d’une astrologie pour bobo, mais, pour le coup, il serait malhonnête de nier que ces deux traits me sont étrangers. Et, aux mois de septembre-octobre, mon euphorie sociale est en pleine floraison : je découvre les élèves et les collègues. Je crée de nouveaux liens avec des gens dont j’ai tout à découvrir. Tout à l’heure, je suis sorti de l’étude d’un texte de Voltaire stupidement ému, parce que les élèves se sont interrogés sur la pertinence de qualifier ce texte de féministe. Parce que je n’avais jamais vécu cette interaction et que les voir développer des arguments construits, dans l’édification d’un discours qui tienne la route, avait un goût d’inédit. J’ai un peu crié – première fois de l’année – sur les secondes Volcanion, parce qu’ils continuaient à bavasser, en grands troisièmes qu’ils sont encore. Et cette espèce de silence contrit, ces excuses pas marmonnées mais véritablement articulées m’ont abasourdi. Il n’est pas une journée où je ne sorte du lycée, affligé par ma naïveté mais totalement ravi de ce que j’ai vécu. Corollaire : la nouveauté passée, il faut préserver cette joie, cet enthousiasme devant des situations qui deviendront quotidiennes. Ma hantise, je crois, c’est l’aigreur. J’en ai une peur panique. Ressentir de l’agacement devant les comportement mille fois répétés d’ados, fatalement toujours un peu les mêmes.

“C’est bon pour un moment, d’être remplaçant” me disait récemment un collègue.

Il a raison. Je peste déjà à l’idée de quitter le lycée Gallia, dans deux petits mois de cours. Mais me tenir sur ce sol instable, sur cette incertitude, me permet de préserver la découverte permanente. Peut-être est-ce un défaut. Peut-être n’ai-je pas encore soldé cette immaturité de ne vouloir que des débuts, des instants inédits, des élèves qui, toujours, me surprendront. Bordélique. Accro aux rencontres. Ce qui est incroyable et terrifiant, dans le métier de prof, c’est que quoi qu’il arrive, on traînera toujours les accords les plus sonores de sa personnalité. Monsieur Samovar, perpétuellement sur la route, perpétuellement des liasses de feuilles sous le bras, perpétuellement à apprendre de nouveaux noms. Un jour, il serait bon que l’Éducation Nationale te permette de te poser. Pour toi et pour les élèves. Mais en attendant, profite de ces débuts toujours renouvelés.

Lundi 13 septembre

Elles sont arrivées : les premières évaluations. Celles des secondes Azumarill.

C’est tôt, pour beaucoup d’élèves.

Mais c’est important.

C’est important parce que c’est la deuxième rencontre. À la rentrée, j’ai vu leurs visages, entendu leurs voix, parfois. Attitudes, premières réponses à des questions, quelques oppositions. Mais c’est peu. C’est peu parce qu’il n’y a rien de plus facile, pour un élève, de se dissimuler derrière ses camarades, surtout quand il ne comprend pas. Alors dans un groupe de trente-cinq…

Sur le petit travail d’écriture qu’ils m’ont rendu, se dessinent d’autres traits. Parfois similaires à ceux de leurs visages et de leurs voix, parfois totalement différents. S’apercevoir que celle-ci a déjà toutes les connaissances que l’on a abordées et bien plus, que celui-là peine à maîtriser la langue française. Découvrir des difficultés que l’on ne soupçonnait pas, que l’on a formulé une consigne dans des termes trop ambigus pour certains, que ce mot-là a jusqu’ici été mal compris…

Et dans la même lecture, ce sont leurs noms qui se fixent. J’ai été jusqu’ici incapable de retenir le moindre patronyme durablement, à l’exception de ceux qui passent le cours la main levée. Désormais, ils coulent de façon bien plus fluide. Raccrocher des écritures, des mots aux visages… Peut-être qu’il suffirait que je leur dise ça, pour éviter le stress de ce qui reste, pour eux, les fameux “contrôles” : j’ai besoin de vous connaître. Ça passe par vos mots, quelle que soit l’orthographe qu’on leur donne.

Ce ne sont que quelques feuilles de papier, maintenant annotées de remarques et de conseils. Ce ne sont que quelques pas dans la brume qu’on explore ensemble. J’espère le leur faire comprendre.

Samedi 11 septembre

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Cette année, j’enseigne à des grands. Et ça change beaucoup de choses.

Non pas que j’ai jamais trouvé simple d’être prof. Mais après un dizaine d’années passée à fréquenter des collégiens, j’ai fini par identifier les lignes de forces, les perspectives sur lesquelles asseoir mon rapport avec eux. Dans ma façon de leur parler, le rythme auquel avancer et les exigences que je pouvais avoir à leur endroit.

Tout ceci est remis en cause avec les lycéens. J’ai beau savoir qu’ils étaient en troisième, il y a trois mois ou un an, bien des choses ont changé. Et je me retrouve à expérimenter, en espérant non seulement ne pas me casser la figure, mais également ne pas leur faire perdre trop de temps. Dans ce genre de moments, je me rappelle d’une camarade de l’INSPE – que l’on appelait alors IUFM, quelque part entre l’avènement des diplodocus et la chute de Rome – qui exprimait son mal-être de se servir de ses élèves comme de cobayes. Qu’ils auraient à subir ses errements. Pendant très longtemps, cette brève intervention m’a hantée.

Avant d’être exorcisée, il y a quelques mois, par un autre collègue. Qu’on appellera le Chevalier, parce que son initiale est déjà attribuée à l’un des personnages de ce journal. Le Chevalier est nouveau dans le métier, mais projette une confiance en lui dont je rêverais de posséder un jour le centième. “Ça va bien se passer, m’a-t-il dit alors que je lui faisais part de mon angoisse, tu es consciencieux et tu as de bonnes bases.”

Consciencieux. J’ignore si le mot a été particulièrement bien choisi, si le moment pour que je l’entende était arrivé, ou si c’était un hasard, mais il a fait mouche. L’enseignement est, par nature, un art de l’approximation. S’il existait une méthode qui fonctionnait vraiment, malgré ce que veulent régulièrement nous faire avaler des experts du marketings et quelques ministres peu scrupuleux, ça se saurait. Que l’on ait un an ou trente d’expérience dans le métier, il existe une immense part d’inconnu : parce que les élèves changent, parce que les programmes évoluent, parce que les contraintes s’alourdissent ou, plus rarement, s’apaisent. Les bases qu’on nous a transmises, et la conscience professionnelle, celle qui nous pousse à faire au mieux. Il n’y a peut-être pas beaucoup plus de phares à espérer. À part, bien entendu, un peu d’expérience, que l’on finit par acquérir.

Mais ce foutu boulot, cette quête, constituera toujours à aller chercher l’horizon.

Vendredi 10 septembre

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La fatigue de la rentrée a eu la gentillesse d’attendre cette fin de semaine pour me retomber dessus. Même après quatorze ans de métier, les symptômes reviennent, invariables : les jambes raides, la voix éraillée, et une purée de pois cassés au fromage fondu dans la cervelle.

Une réussite toutefois : je suis parvenu à maîtriser le temps. Oui, je sais, dis comme ça ça va totalement prétentieux ou tiré d’un épisode de Doctor Who. Ce que je veux dire par là est que certaines années, j’ai la sensation de ne pouvoir que bosser. Tandis que d’autres, j’arrive à multiplier les activités. “Le temps, je le prends.” ai-je sorti, un poil bravache, à un collègue. C’est un fait. Je dors un peu moins, je me donne un coup de pied au derrière pour sortir du canapé, je ferme mon navigateur internet. Ce n’est pas une question de coaching de vie ou je ne sais quel autre produit promotionnel d’influenceur : avoir totalement changé de milieu professionnel m’a donné un surcroît d’énergie. Même si la fatigue est présente, quelque chose en moi me pousse à la combattre. Quelque chose qui jubile à l’idée de faire cours à des lycéens, à tenter de nouveaux trucs, à établir des rapports prof-élèves différents avec ces êtres plus âgés.

C’est aussi l’une des raisons qui me poussent à continuer à aimer ce boulot : il me tient en déséquilibre. Dans la glace, ce n’est plus tout à fait la même tête. La façon de s’habiller a un peu changé aussi. Mêmes vêtements, autre attitude. Pour quelqu’un qui ne s’aime pas trop, c’est un sacré cadeau, que de pouvoir se métamorphoser ainsi. Ça vaut bien la fatigue.

Jeudi 9 septembre

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Le jeudi sera donc ma journée marathon, celle de sept heures, qui te laisse les yeux éclatés, la voix en berne et le cerveau perdu quelque part entre la galaxie d’Andromède et le palais d’Azathoth.

Et ce jeudi-là, précisément, a également été celui où j’ai commencé à être vraiment prof de Première. Niveau que je redoutais par-dessus tout après mon expérience de l’année dernière, trois semaines en fin d’année, à quelques encâblures du bac, et où l’ambiance était… peu sereine, dirons-nous.

Deux heures avec les Premières Leviator, et deux autres avec les Tritox.

La première session n’est pas sans rappeler mes cours de collège. Moins au niveau de la gestion de classe qu’il me faut dépenser l’équivalent en énergie d’un décollage de fusée pour réussir à gérer les plus enthousiastes – lire : bruyants – d’entre eux, embarquer les plus paumés et réussir à maintenir un semblant de structure pendant cent-vingt minutes. J’ai l’impression de surfer sur une vague californienne et m’attend à me casser la margoulette d’une seconde à l’autre. Et heureusement, le fragile édifice tient le coup. Je passe pas mal de temps à insister pour qu’ils notent, tente quelques blagues, enchaîne sur une activité bien costaud. Ils commencent à suivre. Moi à comprendre leur rythme. Quand leur laisser un peu d’air, quand au contraire refuser les bavardages. On se marche encore sur les pieds, mais la danse a l’air possible.

L’après-midi, les Tritox se lancent dans les prémisses de la canonique explication de texte linéaire. Trois élèves par groupe, à arpenter les mots de Jean Anouilh, à déterrer les procédés de style, à essayer de comprendre où mènent les mots du dramaturge. Et encore une fois, ça se passe bien. Énorme moment de soulagement. Sous mon crâne, un petit Samovar qui se mord la langue pour ne pas aller de groupe en groupe : “Ça se passe bien alors ? Je suis content que ça se passe bien. Parce que je pensais pas que ça se passerait bien. Je suis tout nouveau en lycée, alors j’ai peur, vous comprenez et…”
Et tais-toi, tout petit Samovar. Il ne s’agit pas, en cet après-midi étouffant, de soigner ton ego en cristal, mais de leur donner les premiers outils. Ne gâche pas ce moment où, vraiment, tu les sens progresser.

Je suis prof de Première. Aujourd’hui, mes élèves ont fait deux-trois pas. Et bon sang qu’est-ce qu’ils m’ont appris.