
« Aaaah, monsieur, ma fleur elle est tombée ! »
Pour la énième fois quand il s’agit d’Alicia, je me retiens de lever les yeux au ciel. Pour illustrer un exposé, Alicia a tenu à créer une fleur, que je pensais être en papier. Aujourd’hui, elle a ramené un tupperware, dans lequel flotte une chose détrempée. Une rose faite de cotons démaquillants humides trempés dans de l’encre rouge, encore dégoulinante.
« On peut l’afficher au mur, mon poster ?
– Ça ne va pas être possible.
– Pourquoi vous voulez pas ? »
Toujours avec une voix à la fois suraiguë et à peine audible. J’ai honte de dire ça, mais je n’aime pas Alicia. Elle a toujours un problème, ne comprend jamais rien et exige, dès qu’elle a un souci – souvent, donc – qu’on vienne la voir tout de suite, interrompant immédiatement ce que l’on est en train de faire. J’ai honte, parce que je sais qu’il n’y a, derrière son comportement, aucune méchanceté. Alicia ne parvient pas à s’adapter à cette machinerie effroyablement complexe qu’est la vie dans une classe et, si j’en juge parce que me racontent les collègue de la vie scolaire, dans un collège. Alicia fait partie de ces élèves « inadaptés », qui mettent en échec mes réserves de patience qui sont, je le dis sans aucune vanité, relativement impressionnantes. Parfois, je rêve de me mettre à lui hurler que c’est pas possible d’être cruche à ce point-là, que non tu n’es pas le centre du monde et qu’il faudrait voir à écouter, par le tentacule gauche du grand Cthulhu, quand je lui réexplique pour la soixante-deuxième fois et qu’elle attrape en plein milieu de mon explication un feutre pour colorier une case de son cahier. Je me consume d’effroi à ses pensées. Parce qu’il est évident que, d’une façon ou d’une autre, Alicia a besoin d’un accompagnement ou d’adaptations que je ne parviens pour l’instant pas à saisir. Mais d’où vient qu’elle génère en moi autant de méchanceté, que je parviens à grand-peine à lui répondre aimablement ? D’où vient cette affreuse élection de sa part, qui fait que je ne la supporte pas ?
J’ai des démons, je suis le premier à le reconnaître et viens de tatouer le plus destructeur d’entre eux sur mon bras. Mais même lui reste totalement ahuri et un poil désapprobateur devant cette incapacité à guider correctement la petite gamine qui met quinze minutes, aujourd’hui, à retirer sa capuche, opération qu’elle effectue d’habitude en six secondes. J’ai enseigné à des milliers d’élèves, des dizaines d’entre eux épouvantablement difficiles. D’où vient mon incapacité à trouver en moi un peu de lumière à lui donner, à Alicia ?







