Et le dimanche, on s’évade !
Suzanne Vega sortant en 2024 une chanson de punk. Moi aussi, ça m’a surpris.
Et le dimanche, on s’évade !
Suzanne Vega sortant en 2024 une chanson de punk. Moi aussi, ça m’a surpris.

Dans le couloir du bâtiment B, j’ai toujours un peu l’impression d’être l’héroïne, au début de la version Disney de La Belle et la Bête :
« Bonjour Monsieur.
– Bonjour !
– Bonjour Monsieur, vous avez appris votre texte ?
– Bonjour ! Oui, la moitié à peu près, et vous ?
– Quoiiiiii ? J’ai pas encore commencé !
– Bonjour Monsieur ! Vous venez à la chorale ce midi ?
– Bonjour. Oui, surtout que j’ai raté la dernière fois.
– Holà, Mme D. va vous gronder… »
Le bâtiment B. regroupe tous les élèves des collègues avec qui je m’entends. Qui gèrent évidemment des dizaines d’activités différentes, auxquelles je participe, sur l’heure de midi. Théâtre, chorale, jeux de société… Et où je croise des mômes que je n’ai jamais en classe, mais avec qui je ne partage que des moments privilégiés. Ni conflits, ni douleur. Juste des instants choisis.
C’est évidemment très bref, très superficiel.
Mais aussi très doux.
Et ça fait du bien.

Je ressens toujours une vague forme d’amertume lorsque je vois des élèves qui sont venus me voir, m’expliquant qu’ils se faisaient harceler par des camarades, rire et s’asseoir, copains comme cochons, avec les mêmes camarades le lendemain.
Une amertume parfaitement déplacée.
Si le collège est un lieu si difficile, si âpre, c’est que l’on y apprend aussi la géographie des sentiments et des affects. Et des comportements paraissant à des adultes d’une grande brutalité sont la norme pour nos élèves. Pas parce qu’ils sont dangereux. Mais parce qu’ils apprennent. Et c’est aussi l’une des raisons pour lesquelles je tente – pas toujours avec succès – d’être cohérent dans mes réactions et mes façons d’être face à eux. Leur montrer comment fonctionne l’affect d’un adulte.
Ça implique aussi d’apprendre à réfléchir à soi. À ce bruit sous notre crâne, que l’on appelle pensée. C’est aussi pour ça que ce boulot est fatiguant : nos réactions ne sont pas qu’à nous. Elles sont un de leurs modèles.
Je l’avoue, parfois ça me fait un peu peur.

Trois élèves et deux adultes. Le jeudi matin, c’est le jour des élèves de M. Deux heures pour s’occuper exclusivement d’eux. Parce que si Luna, Noem et Gheb assistent aux cours, ils ne font que les traverser. Ce sont trois élèves aux profils totalement différent. Qui devraient bénéficier de prises en charges et d’inclusions bien plus complexes que ce que nous pouvons leur offrir au collège de Renais, à savoir un adulte présent avec eux durant la moitié de leur emploi du temps.
Alors, deux heures par semaine, nous tentons, M. et moi, de nous occuper d’eux. De patouiller, avec nos moyens, notre expérience empirique, et ce que nous lisons dans diverses documentation. Leur apprendre à lire et écrire, au moins leurs noms de famille. Travailler sur leur concentration. Parvenir à les faire parler. Découvrir, en fin de compte, qui ils sont. Depuis que Gheb a réussi à me dire qu’il vivait mal son statut d’élève handicapé, il parle beaucoup plus. D’une phrase par mois, c’est désormais plusieurs fois qu’il me parle à chaque cours. Je lui donne exactement le même travail qu’aux autres élèves de la classe, et l’aide mine de rien. Et le jeudi, on bosse un peu en cachette sur son apprentissage du français.
Avec Luna, on écrit un livre. Enfin, elle me donne les idées, et j’écris les trois quarts. Parce que la graphie, pour elle, reste un Everest. La graphie et la concentration. Il faut bosser en pointillés, quelques minutes d’effort, quelques minutes de dialogue.
Pour Noem, c’est plus compliqué. Il est capable d’être totalement absorbé par une tâche, puis de décompenser, se levant brutalement, se mettant à crier, insulter, ou provoquant tous ceux qui l’entourent. Surtout Luna, qui ne peut pas prendre de recul.
Deux heures par semaine à essayer de donner du sens à la présence de ces trois petits êtres dans l’école. De recharger leurs batteries pour qu’ils tiennent en cours. Avec les dizaines de supports qu’on leur bricole. On ressort régulièrement de ces sessions dans des éclats de rire nerveux, avec M. « Hey, en vrai ça c’est bien passé, aujourd’hui. » rigole-t-il. En effet. Ils ont bossé pendant une heure et quart, et Noem se coinçant les doigts dans mon armoire a été le seul débordement à déplorer. Bon bilan.
Mais sérieusement. Dans l’absolu. Que fait-on ? On leur apprend. On essaye de passer des moments pas trop compliqués. Est-ce que ça suffit ? Est-ce que c’est utile ? Il faut juste souhaiter que oui.

Lorsque j’arrive, triste et en colère dans son bureau, la principale adjointe a les mots justes :
« Ils sont très vilains, ces enfants. »
Il n’y a pas la moindre once d’ironie dans ses paroles. Parfois, le diagnostic chirurgical se niche dans une phrase que l’on peut prononcer à six ans.
Vilains, les sixièmes Evoli le sont, en effet. Et pour la première fois, ma colère n’a pas été contrôlée. Pour la première fois, j’ai ouvert les portes de mon amertume. Ça n’est pas très éthique, de faire ça. Parce que je ne suis pas censé les charger de mes tourments d’adultes. Sauf que cette fois, ces tourments les concernent directement. Sauf que cette fois, j’aimerais qu’ils comprennent – ils ne comprendront peut-être pas – qu’ils sont en train d’abîmer. De s’abîmer.
Je leur crie, et je suis ridicule quand je crie, qu’on les voit, quand ils tentent de nous manipuler, en disant du mal les uns des autres. En prenant les outils que l’on a mis à leur disposition (ici de petits mots pour signaler anonymement un problème dans la classe) pour faire du mal à leurs camarades. En feignant des conflits dans la classes, et en ricanant dans le cours d’après qu’un prof est tombé dans le panneau. En se montrant doubles. Tout le temps.
Je leur en veux, et je les comprends. Ils sont face à cette console, pleine de boutons, permettant de nouvelles variations dans la domination et la méchanceté. À onze ans, c’est dur de se contrôler, de ne pas tenter, ne serait-ce qu’un peu, ne serait-ce qu’une fois. À quarante aussi.
C’est ironique, quand même. Juste avant, j’ai dit à M. qu’un des soucis principaux de la communication, c’est que, très souvent, on ne parle que de soi. Écouter, écouter vraiment l’autre, et lui parler de lui-même demande énormément d’abnégation. Et là, devant les sixièmes, bien sûr que je parle de moi. Bien sûr que je pète les plombs parce que, par leurs petites actions vilaines, ils attaquent quelque chose qui me touche profondément. Je n’écumerais pas comme ça sinon.
« Je vous l’ai dit au début de l’année ! Je vous l’ai répété ! Prenez soin les uns des autres ! »
Je les regarde sans les regarder. Voir dans leur regard de l’indifférence ou, pire, la satisfaction de ne pas se taper la lecture d’une autre scène des Fourberies de Scapin pendant que je soliloque me ferait vriller encore plus.
« Je suis prof parce que j’espère que les futurs adultes seront meilleurs que nous. Et vous, vous faites… ça ? »
J’ai très mal et j’ai envie qu’ils le voient. Qu’ils voient ce que ça fait, vraiment. J’ai envie d’être un miroir. Même s’ils ne comprennent pas tout, même s’ils n’ont pas encore les mots, ou l’expérience, ou la maturité. Je veux qu’ils comprennent qu’il existe des choses qui blessent gravement. Et que c’est, comment dire, déshonorant. Je leur parle sincèrement, pendant dix minutes. Ça n’est pas prudent. Mais parfois, je n’ai plus à offrir, quand tout le reste a échoué, que ce en quoi je crois. Je n’ai plus qu’à exposer ce que j’ai de plus vulnérable.
Il y a un truc que j’ai jamais compris, dans la légende de Pandore. L’Espoir était dans la boîte, enfermé avec tous les malheurs du monde, tout ce temps. Un papillon débile, exposé à ce qu’il y a de plus atroce dans la création. Et pourtant, il a survécu. Comment ?
Je gronde de vilains élèves. Et je délire, interrogeant les dieux de mythologies déchues.

« Vous avez le droit, de ne pas trouver un cours intéressant. Mais vous devez aussi nous faire confiance. »
Vincent me regarde de son air habituel, lorsque je ne vais pas dans son sens. Surpris, contrarié et hautain. Vincent est un élève adorable, et capable du meilleur quand il est motivé par mes cours. Mais Vincent incarne aussi peut-être l’un des grands maux des enseignants contemporains : la course à l’intérêt à tout prix.
« De temps en temps, on passe par des moments plus techniques, plus abstraits, et à vous, ça vous déplaît. Mais si on passe par là, c’est parce qu’on sait que c’est important pour vous et pour la suite. »
Je n’aime pas prendre les élèves à parti. Mais aujourd’hui, cela fait deux heures que Vincent fait la tête, et je pense qu’il doit entendre, lui et tous ses camarades, ce que je suis en train de dire. De plus en plus souvent, j’ai la sensation de devoir m’excuser quand ce que je propose est moins appétant. Moins immédiatement gratifiant. J’ai beau dire avec le cuir dur, je n’en reste pas moins sensible aux injonctions qui nous sont faites.
Ma voix ne s’est pas élevée d’un iota. Pourtant, il s’est fait dans la classe un immense silence. Quelques fois, les élèves comprennent que je parle de quelque chose qui leur tient à coeur.
« Donc oui, comprendre comment fonctionne un verbe, c’est absolument nécessaire. Et ça fait une heure que je cherche des exemples, des façons précises de tout vous expliquer. Vous me devez de me laisser une chance. »
Vincent hausse les épaules et s’excuse, du bout des lèvres. Amèrement.
Et à la fin du cours, Angelica vient m’expliquer à quel point elle a aimé fabriquer des futurs antérieurs, maintenant qu’elle comprend ce que c’est, un temps composé.

Quand je peux créer un personnage, dans un jeu vidéo, il y a une caractéristique que je néglige en permanence : la constitution. Le nombre de coup que peut prendre mon avatar virtuel avant de tomber, de mourir, ou d’abandonner. J’incarne toujours des héros vifs et dextres. Fluets mais agiles, tant mentalement que physiquement. Cela leur suffit toujours, ou presque, à venir à bout des obstacles.
Si je jouais mon propre personnage, je serais tout le contraire. C’est mon seul score élevé : l’endurance. Je ne lâche pas. Et depuis le début de l’année, je refuse de lâcher, avec les cinquièmes Astronelle. Ils ont tenté de me faire réagir de toutes les façons possibles, de m’énerver en jouant sur toutes mes insécurités, que ce soit consciemment ou intuitivement.
Je refuse de péter les plombs.
Je sanctionne sans élever la voix, je ne fais pas la morale, et surtout, j’avance dans le cours, qu’ils protestent ou pas « Monsieeeeeeur vous nous faites encore écrire. » « Monsieeeeeeeur, on n’y arrive pas. » « Monsieeeeeeeur on est trop nuls. »
Je refuse de renoncer et je meurs à chaque fois à l’intérieur. Résister, faire croire que je sais ce qui est le mieux pour eux – je ne sais pas – être le prof, le capitaine de navire, le cap, et sans jamais donner l’impression qu’on pète intérieurement les plombs, c’est terriblement douloureux.
Mon rapport habituel avec les élèves, c’est de montrer que nous sommes ensemble face à des mers inconnues. C’est les explorer ensemble, c’est construire avec les forces et les faiblesses de chacun.
Ici, je n’ai que le droit d’être solide.
Et aujourd’hui, enfin.
On travaille sur un truc assez basique. La différence entre les temps simples et les temps composés. C’est quoi ce foutu participe passé, qui est un verbe mais qui ne se conjugue pas. Qui prend des s et des e mais qui n’est pas un nom ? J’explique. Encore. Au-delà de l’énervement, mais en refusant chaque question qui dévie du cours, domaine dans lequel ils sont ceinture noire troisième dan. Et pour la première fois, il y a quelques sourires un peu moins désagréables que d’habitude.
« On est sages aujourd’hui, monsieur.
– Oui.
– Vous êtes pas content ?
– C’est important, ce que je pense ?
– Ben vous préférez quand on fait des bêtises ? »
Je hausse les épaules avec un petit sourire et continue mon explication d’une consigne à Aaron. Dont le français devient un peu moins laborieux chaque jour. Il y a quelque chose qui s’est mis en place. Ce qu’on appellerait prétentieusement une « ambiance de travail ». Un peu de paix. Comme si, après avoir appuyé sur tous les boutons possibles en espérant faire foncer le bateau dans l’iceberg, les mômes étaient fatigués. J’aimerais tirer parti de cette accalmie pour leur montrer que cette fatigue a un autre nom : la sérénité. Et qu’elle bâtit.
Endurer les coups, tous les jours, jusqu’à ce qu’il ne reste plus que de la perplexité. Et alors, leur montrer les mots, les histoires, les lettres. Ce n’est sans doute pas la meilleure stratégie, mais c’est la seule qui fonctionne avec eux. Parfois, ça sert d’avoir maxé la constitution, d’avoir la peau dure.
Et le dimanche, on s’évade.
Ce weekend je suis allé aux Transmusicales et c’était chouette.

Sale ambiance en fin de cours, en ce moment. Les élèves qui sortent donnent des coups dans la porte de ma salle, tandis que ceux de ma classe se lèvent pour partir.
« Pourquoi ils font ça ? » chuchote Alicia, l’air vraiment indigné.
Je n’arrive pas à lui répondre. Sans doute, il y a tout un tas de raisons, de mots que je pourrais trouver, de blâmes que je pourrais porter. Mais à chacun de ces coups, je reste un peu glacé. Je n’aime pas ça. L’ancien élève que j’étais, le prof qui n’arrivait pas à se faire entendre frissonnent. Et moi, je suis malheureux. Je suis malheureux parce que je trouve ça moche.
Alors juste, je secoue la tête en souriant un peu.
Il fait un peu poisseux en ce mois de décembre.

Je n’ai pas autant de plaisir à enseigner aux sixièmes Evoli qu’aux sixièmes Feunard. Ils sont plus froids, moins enthousiastes. Moins souriants aussi. Notre relation est, comment dire, plus strictement professionnelle. Ils accueillent les cours magistraux comme les activités les plus variées de la même façon : avec circonspection et toujours un peu de défiance.
Mais, toujours, ils s’y mettent. Et, surtout, toujours ils me font confiance. Confiance que je m’applique à instaurer en tentant de toujours faire ce que je dis, que ce soit quant au délai – beaucoup trop long – qu’il me faut pour corriger leurs évaluations, ou le moment durant lequel nous ferons du théâtre. Ils aiment bien le théâtre.
Nous ne sommes qu’en décembre et, déjà, les sixièmes Evoli ne doutent plus de moi.
Je crois que je pourrai difficilement espérer davantage.