Lundi 25 septembre

En fait, j’existe.

Il s’en est passé, des choses, durant cette semaine sans journal. Premières évaluations, premières difficultés de prof de lycée : comment faire appréhender aux élèves la montagne qui les attend, sans leur faire peur mais sans non plus leur mentir sur le défi qui les attend ? Impression de gérer l’urgence, en permanence. Quelques mots échangés avec les collègues, et la nécessité de courir d’un bahut à l’autre. Et l’autre partie de ma vie, celle que j’évoque peu, immense.

Et puis ce matin, les morceaux semblent se mettre en place.

J’ai corrigé les premières évaluations. Ça m’aide toujours à fixer les noms des élèves. Soudain ils ont une graphie, un style d’écriture, des points forts et des points faibles. Ils viennent me voir – sans la moindre animosité au lycée de Keves – pour comprendre ce qui a fonctionné ou pas. Je commence à les voir en tant qu’individu. Et ça me rend tellement, tellement heureux.

Les adultes (oui, je persiste à les appeler « les adultes » dans ma tête) aussi semblent désormais me reconnaître. La géographie de cette immense salle des profs se dessine : celles et ceux avec qui on se reconnaît immédiatement. La même langue commune, faite de valeurs partagées, de références que l’on ne craint pas de balancer, même alors qu’il ne reste que deux minutes de récréation et que l’on risque de devoir les expliquer (on n’a pas besoin). L’administration, les AED… Je ne suis plus tout à fait une apparition.

Même mes cours. J’ai enfin réussi à sortir de ma phase stand up. Et suffisamment posé mon personnage pour laisser aux mômes un peu d’autonomie. Prendre le temps de s’asseoir à côté d’eux. À essayer, avec eux, de déployer le personnage de Louis, dans Juste la fin du monde. Pendant que je déploie les phrases et les mots, je sens, qu’une fois encore, l’année va être éprouvante. Que, comme à chaque fois, j’y laisserai de l’énergie vitale, un fragment de moi qui est irremplaçable. Ce que j’y gagnerai ? Je ne le sais pas encore. C’est le jeu.

C’est ce que j’aime.

Lundi 25 septembre

Pour la première fois de son existence, en huit ans ce journal s’est arrêté. Pour des raisons bêtement techniques. Je me suis dit que ça n’était pas bien grave, qu’au fond, ça me ferait des vacances. Et que même ce serait un test. À chaque rentrée, je me demande si cela vaut la peine de continuer. Je me demande si je ne poursuis pas par habitude, si je n’ai pas déjà écrit la saison de trop.
Je ne vais pas vous mentir, ça n’a pas été une semaine agréable.

Parce que je voyais des moments passer. Des moments qui me semblaient importants avec les élèves, et les collègues. J’ai tenté de les noter, pour les écrire plus tard. Mais je les ai vus se figer. Disparaître petit à petit. Pour la première fois en huit ans, j’ai vécu des journées dont ne subsistera aucun souvenir. Parce qu’au fond, qu’est-ce qui ressemble plus à une journée de cours qu’une autre journée de cours ?

Peut-être cet arrêt forcé m’a-t-il fait comprendre l’importance que j’attache à ce journal : il combat l’uniforme. Lorsque j’en relis des pages – ça m’arrive, je suis narcissique – les souvenirs qui s’y rattachent sont immédiatement convoqués. Ce fragment n’a rien à voir avec le précédent, ou le suivant. Il est infime, il est essentiel.

Alors je vais continuer.

Cette migration vers un nouveau site a encore probablement son lot de scories, mais je vais faire en sorte de les corriger au fur et à mesure. En attendant, les mots sont là. Ils sont importants pour moi. Peut-être le sont-ils pour vous.

Cette longue glose pourrait tenir en quatre mots : on est de retour.

Et c’est bien.

Lundi 18 septembre

Aujourd’hui, j’ai énormément de chagrin. Ça me fait plaisir que les rituels puissent apaiser des douleurs. Ce lundi, pas la mienne. Il y a une absence et rien ne semble pouvoir la combler.

Aux gens qui m’adressent la parole, je parle de mon travail. Parce que c’est ce qui se fait, mais pas seulement. Parce qu’aussi, en cette journée de deuil, c’est l’une des seules choses qui ne soit pas affectée par la tristesse. Parce qu’aujourd’hui, ça me tient lieu de refuge.

Qui aurait pu croire ?

Dimanche 17 septembre

Et le dimanche, on s’évade !

Dans la ville de Juban, des forces sombres cherchent à s’emparer de la psyché des habitants. Présences extra-terrestres ou réincarnations de créatures ténébreuses… Heureusement, les Sailor Senshi, guerrières du cosmos, veillent ! Enfin, quand elles n’ont pas une interro, ne sont pas en train de s’engueuler ou de se demander où passer leurs vacances.

On ne présente plus Sailor Moon, célébrissime pendant féminin de Dragon Ball. Le lectorat ici présent pourra par contre à bon droit se demander ce qui peut pousser un type de quarante berges à regarder une série “pour filles”.

Alors oui, Sailor Moon est un anime qui a vieilli, rempli jusqu’au trognon d’épisode “fillers” (destinés à occuper le quota, quelle que soit l’intrigue) et au goût parfois discutable.

Mais un animé ne devient pas un classique pour rien. Il y a dans Sailor Moon quelque chose d’assez unique qui est, paradoxalement, un refus des conventions. Si les héroïnes parviennent à vaincre les brouettes d’aliens vénères qui tombent en pluie sur la ville, c’est du fait de leur unicité, voir même de leurs bizarrerie, plus qu’au pouvoir de l’union et de l’amitié : Usagi, l’héroïne, passe son temps à pigner, mais cette empathie lui permet de fédérer. Ami, Sailor Mercure, est une introvertie amoureuse des études, ce qui n’est jamais présenté comme un sujet de honte ou de moquerie mais comme un atout indéniable. Et ainsi de suite. Sailor Moon est une série éminemment bienveillante, dont les méchants sont rarement au-delà de toute rédemption… Et où les hommes ne prennent jamais le dessus. Si l’amour d’Usagi pour son homme masqué adoré est l’un des fils rouges de l’intrigue, il n’est pas l’alpha et l’omega de l’anime, le justicier en smoking devenant très fréquemment une force antagoniste.

Comme l’oeuvre dont elle est la mère, Utena, Sailor Moon propose à ses héroïnes de se contempler à travers des reflets en négatif. Les adversaires sont dans leur très grande majorité des perversions de ce qu’elles pourraient devenir, en abandonnant leur intégrité. Le jeu des couleurs, portées comme des blasons par les personnages, n’est pas (qu’)un argument marketing : il est aussi un voyage à travers les facettes qu’explore une adolescente – ou un adolescent – dans cette période éminemment instable, à l’issue de laquelle il deviendra, espère l’animé, une version exalté de lui-même, aux qualité épanouies.

Samedi 16 septembre

“Tu as vu, Unetelle a quitté l’Éducation Nationale. C’est vraiment l’orchestre du Titanic, cette histoire !”

Je déteste cette expression. Elle impliquerait que tout est perdu. Qu’il ne reste plus que la beauté dérisoire d’un geste. Et je ne suis prêt ni à l’admettre, ni à le croire, concernant mon boulot.

Ce matin, ma sœur me parlait de foi. Notamment religieuse.

Définition de foi : “Assurance donnée d’être fidèle à sa parole, d’accomplir exactement ce que l’on a promis.”

Je promets à mes élèves, tous les ans, que je les guiderai à bon port. Je promets, tous les ans, à l’iceberg qu’il ne gagnera pas, quelle que soit sa hauteur, les coups qu’ils portent et ses émanations lacrymogènes.

“Si tu avais été le capitaine du Titanic, c’est l’iceberg qui aurait fini par avoir tort !”

Mot d’esprit de l’auteur de BD Greg. Et credo de ma vie d’enseignant.

Vendredi 15 septembre

Je me glisse dans le métro rennais quelques secondes avant la fermeture des portes. Ça n’est pas recommandé, et un peu idiot. Mais je suis en retard, et de toutes façons, personne ne me connaît dans le coin alors

“Monsieur Samovar ?”

Éééééévidemment.

Je cligne des yeux, un peu ébloui par la course et le sourire ultra-bright que me lance un grand jeune homme, qu’il me faut, comme toujours, du temps pour reconnaître. J’ai brièvement enseigné à Vlad en seconde, lors de mon premier passage au lycée. Il faisait partie d’une classe remarquable, une classe composée d’élève d’une bienveillance en titane, qui m’ont accueilli, prof maladroit et débutant en seconde, avec patience et gentillesse. Et on fait énormément pour ma confiance en moi.

Ironique que ce soit aujourd’hui que je rencontre Vlad, en cette année d’enseignement au lycée.

On n’a pas longtemps, une poignée d’arrêts. Alors on fait défiler les mots et les souvenirs : ce qu’il fait actuellement, quelques images de nos cours en commun, deux ou trois blagues. Il parle avec aisance et audace. Il a l’âge d’être un protagoniste : celui où tout le potentiel intellectuel et physique qui s’est tissé, des années durant, est prêt à se dévoiler. La promesse d’un espoir, toujours renouvelé.

Ça n’est pas grand-chose, ça a duré quelques minutes.

Mais j’en ressors rasséréné. Ça vaut le coup. Croiser la route de ces êtres et leur donner tout ce qu’il est possible de donner, ça vaut le coup.

Jeudi 14 septembre

“Il a mis sa chemise Pikachu.”

Je n’aime pas trop quand les élèves parlent de moi à la troisième personne, même pas discrètement en plus. Quel que soit l’établissement, ça arrive.

Ça n’est pas que ça me met en colère, c’est que ça renforce cette règle tacite, ce mur entre nous et eux. Les élèves et les profs.

C’est bon, c’est sain que cette séparation existe. Ils ont leur vie et nous la nôtre. Mais il existe aussi un espace de cohabitation. Qui fait que je me permets d’intervenir quand je les entends parler de moi à portée d’oreilles.

“Oui, son T-shirt Sailor Moon était au sale.”

Rires gênés. Et puis qui se détendent peu à peu. On est en train de s’apprivoiser. Tous les ans, c’est pareil. Il faut trouver cette frontière fluctuante et capitale, autour de laquelle nous organiserons notre espace commun, le no man’s land dans lequel nous pourrons communiquer, et travailler. Ça implique de donner des gages : se montrer solides dans ses savoirs, rassurants pédagogiquement mais aussi humainement.
Et s’intéresser à eux. Juste un peu.

Ce serait tentant, reposant même, de leur être indifférent. Surtout au lycée, surtout avec des élèves qui ont envie de réussir. Arriver, faire son cours, se barrer.

Parce que c’est crevant, en fait. De chercher, dans les cent cinquante élèves que je croise quotidiennement cette année, le territoire dans lequel nous pouvons nous rencontrer. Que ce soit à travers une passion commune pour les figures de styles, quelques blagues, une admiration réciproque… Mille modalités possibles, qu’il faut chercher. Et déjà, faire des cours, c’est compliqué. Et déjà, communiquer avec les gens que l’on choisit, c’est compliqué.

Alors des élèves…

Mais c’est ça qui permet de résoudre cette équation humaine, me concernant. Je n’arrive pas à faire autrement. Trouver, pour chacun d’entre eux – si ça marche, ça ne marche pas toujours – ce terrain d’entente. Se discipliner à avoir le cœur assez grand pour chacun d’eux.

Je suis épuisé.

Mais ça valait le coup.

Mercredi 13 septembre

Mon grand-père et moi n’avions pas grand-chose en commun.

Ça a dû lui faire bizarre de voir ce gamin binoclard et introverti se transformer en une créature à tatouages qui lui parlait de spectacles bizarres et de son copain.

Je me suis installé en Bretagne il y a trois ans, et je l’ai vu plus régulièrement. Quelques heures confortables et un peu gênées. À chercher de quoi parler. À se demander ce qu’on avait en commun, probablement. Alors que c’était évident.

Nous descendons dans les sous-sol de son immeuble, il a besoin que je l’aide à trouver je ne sais plus quoi dans sa cave. Les couloirs sont tortueux et sombres. Un peu plus tôt, je lui ai parlé de ce que je faisais avec mes élèves. Il se retourne vers moi avec un sourire malicieux. C’est la dernière fois où je le verrai sourire comme ça. Mais évidemment, je ne le sais pas. On vit sans cesse des derniers instants incognito.

“Et Phèdre au labyrinthe avec vous descendue
Se serait avec vous retrouvée ou perdue.”

Il se les répète souvent, ces vers, me dit-il. Les derniers jours, il se récitait du Baudelaire, parce qu’il ne parvenait plus à lire. Son sanctuaire de mots, d’auteurs, de femmes héroïques.

En commun.

Mardi 12 septembre

Résumons.

Je suis remplaçant (TZR, pour parler acronymes de l’Éducation Nationale).

Pour la première fois dans en lycée (si l’on excepte une brève incursion il y a deux ans).

Au service partagé entre deux établissements.

Systématiquement affecté dans des salles différentes.

On ne va pas mentir, ce ne sont pas des situations d’enseignement éminemment confortables. On m’a rarement autant appelé “Excuse-moi comment tu t’appelles ?”

Pourtant, cette situation ne me déplaît pas. Alors que d’habitude, je suis le mec qui a besoin de s’investir dans mille projets, de s’inscrire au conseil d’administration, au conseil de vie lycéenne, de participer à collégiens / lycéens / grands-parents au cinéma, cette année, ça n’est tout simplement pas possible. Quand on ballote d’un établissement à l’autre, et que l’on retente un concours, il faut accepter que cette fois, on ne sera pas une sorte de mascotte poilue de la salle des profs.

Arriver quelques minutes avant la sonnerie plutôt que trois quart d’heures. Pour retrouver, finalement, celles et ceux qui m’ancrent. Les élèves. Avec qui, petit à petit, se construit la patiente géographie de notre territoire commun. Ils commencent à sourire à certaines de mes maladresses, me dévoilent ce qu’ils apprécient dans le cours : les figures de styles un poil exotiques – vive l’épanorthose – les travaux de groupe, les anecdotes croustillantes sur la création d’un bouquin. Doucement, les questions commencent à affluer, les voix s’attarder à la récréation. “Vous avez déjà lu La ferme des animaux ? J’ai détesté ! À la place, je lisais Bonjour Tristesse !”
Et leurs visages, leurs voix, leurs noms s’inscrivent dans mon esprit.

Ça c’est solide.

Ça c’est stable.

Ces grandes silhouettes, qui m’impressionnent encore, me rassurent également. Cette année les murs sont mouvants. Alors on fixe sa boussole sur les regards.

Lundi 11 septembre

(Image issue de l’animé Sailor Moon)

L’autre jour, en regardant Sailor Moon, je pensais au métier d’enseignant et la suspension d’incrédulité. Mais qu’est-ce que c’est donc que cette bête-là ?

Quand on lit, regarde, éprouve une œuvre de fiction, il arrive régulièrement un moment de suspension d’incrédulité : cela consiste à accepter un événement ou une information peu logique ou incohérente, parce que ça rend l’histoire possible.

Il y a, dans Sailor Moon, que je regarde en ce moment, une très poétique suspension d’incrédulité : les héroïnes se transforment en justicières pour combattre leurs adversaires.

La transformation physique est très très légère : un costume et quelques bijoux. Pourtant, leur entourage est dans l’incapacité de les reconnaître. Et ça m’a rapidement semblé logique.

Parce que lorsqu’elle se transforme, Sailor Moon n’est plus vraiment Usagi, son identité habituelle. Elle est une version exaltée d’elle-même. Ses défauts s’adoucissent, ses qualités s’affirment. Elle est, faute de meilleur terme, elle en mieux. On peut dès lors accepter que ses proches soient éblouis.

Ça me parle parce que j’essaye, dans la mesure du possible, d’être Sailor Prof.

Non pas que je porte très bien la jupe de marin ou la tiare, mais je pense que c’est ce que j’aspire à être, dans une salle de classe : moi en un peu mieux. Parce que, quelque part, c’est plus facile, devant des élèves, dans le cadre d’un cours. Je me sais plus patient, (un peu) moins foutraque. Plus gentil aussi. Je me dis que ça explique également l’ambivalence que je ressens par rapport à ce métier. Ses conditions d’exercices sont de plus en plus compliquées, bombardées du feu des critiques et du mal-être tellement, tellement justifié, de bon nombre de collègues. Pourtant, il ne se passe plus un jour, après toutes ces années où je me suis senti tellement incompétent, où je ne me dise pas que cette journée a valu le coup. Même si l’épisode était plein de rebondissements, de longueurs et de plans réutilisés de la saison précédente. À la fin, le thème musical de l’optimisme rigolo retentit presque toujours. Et si je redeviens, comme Usagi-Sailor Moon, ce personnage maladroit et autocentré, je sais qu’il existe, juste à ma portée, une partie de moi capable de bien faire.

Et c’est précieux.