Lundi 16 janvier

Depuis quelque temps, l’innocence des sixièmes se craquelle. Moins d’émerveillement devant la moindre activité, moins de volonté de vouloir bien faire à tout prix, moins de valeur accordée à la parole de l’adulte.

Et c’est normal. Ils découvrent. Les relations humaines, la fin de l’enfance, une nouvelle étape dans la complexité des émotions. Même s’il n’y a rien de plus naturel, je ressens toujours une culpabilité irrationnelle : si j’avais mieux négocié quelque tournant fantasmé, ils resteraient capable d’émerveillement pour rien, de joie, il n’y aurait pas ces tortures adolescentes qui pointent.

Heureusement, une autre partie de moi me botte joyeusement les fesses et me le rappelle : ce n’est pas la fin. C’est la suite de ton boulot. Les cinquièmes, les quatrièmes. La richesse d’une pensée qui se nourrit de tout ce que tu as à leur apporter. Ce serait facile qu’ils restent ainsi. Ce serait simple. Mais ce serait nier ce que la réalité a de riche, de complexe et de beau.

Déjà, ils se préparent pour une nouvelle étape. Et c’est à nous, entre autres, enseignant, de les y accompagner.

Dimanche 15 janvier

Et le dimanche, on s’évade.

Avec un des plus beaux morceaux d’une BO pleine de pépites.

Samedi 14 janvier

Retour de cours, en bus. Avec trois autres collègues, nous analysons la journée, racontons pas mal de bêtises, et rions.

J’avais quitté Grigny en me disant que c’était fini. Que je serais de ces grandes personnes qui vont bosser en voiture ou à vélo, seules.

Mais ici où là-bas, on retrace nos heures entre deux sièges de transports en commun. C’est ainsi.

Vendredi 13 janvier

Fausse alerte mais vrai chaos. Il a fallu évacuer le bahut, les élèves sont entassés, par classe, dans un grand gymnase froid. M’ont été échus les sixièmes. Qui me regardent, l’air mi-interrogateur, mi-inquiets, mi-euphoriques devant cet imprévu (ça fait trois moitiés, je ne suis heureusement pas prof de maths).

“Monsieur il se passe quoi ?
– Monsieur ça s’arrête quand ?
– Monsieur c’est grave ?”

Commencer par les rassurer. Mais refuser de leur donner des moitié de réponses. Comme je l’ai appris de Monsieur Vivi.

“Je ne peux pas vous répondre parce que pour moi non plus ça n’est pas clair. Je sais que nous sommes en sécurité, mais je ne veux pas faire naître de rumeurs.”

La rumeur, qui déjà court dans les rangs. Leur expliquer qu’elle est une bête dégueulasse, mais tout à fait banale. Qu’il n’y a pas de honte à vouloir rajouter un peu de brillant à cette histoire quand on en parle entre copains, mais que ce brillant finit par créer des mensonges.

“Essayer de rester fidèle à ses principes, même quand ça nous embête, ça s’appelle l’éthique.”

Donner du sens à ce fatras. Et le rendre un peu moins grisâtre. Certains élèves créent des tableaux vivants du Voyage de Chihiro que je prends en photo. Hector, enveloppé dans trois manteaux, fait une Yubaba plutôt convaincante. Et puis leur passer les boîtes de Playmobil mythologie que j’ai apportées pour décorer l’étagère du fond de la classe.

“Moi je joue pas avec, c’est mort, je suis pas un bébé.”

Trois minutes plus tard, Moon insiste pour accrocher sur les coraux les poissons de Poséidon.

Créer du sens, de la sérénité, de la chaleur. Lorsque nous pouvons enfin rentrer au collège, les figurines de plastique sont impeccablement rangées dans leurs boîtes, les conversations ne cherchent pas – trop – à en savoir davantage sur ce qu’il s’est passé (ils l’apprendront plus tard) et nous parvenons à apprendre.

Ils ont été géniaux. Une fois encore.

Jeudi 12 janvier

“On est le groupe bête non ?”

Je suis fâché. En accompagnement personnalisé, pour les semaines à venir, il nous a été demandé de travailler avec un groupe ayant échoué à son texte de lecture orale de début d’année. Forcément, galérer dans ce domaine est symptomatique de tout un tas d’autres difficultés scolaires. Ils arrivent et sont tristes. Gris.

Et on rit pendant une heure. Avec les chaussettes de l’archiduchesse. En parlant avec un stylo dans la bouche (“Monsieeeeur on bave c’est dégoûtant !”). En grimaçant pour se détendre la bouche.

Ça me fait le cœur tout gros.

Alors je mets de côté ce que j’ai prévu.

“Vivement la semaine prochaine !”

Ouf.

Jeudi 12 janvier

“On est le groupe bête non ?”

Je suis fâché. En accompagnement personnalisé, pour les semaines à venir, il nous a été demandé de travailler avec un groupe ayant échoué à son texte de lecture orale de début d’année. Forcément, galérer dans ce domaine est symptomatique de tout un tas d’autres difficultés scolaires. Ils arrivent et sont tristes. Gris.

Et on rit pendant une heure. Avec les chaussettes de l’archiduchesse. En parlant avec un stylo dans la bouche (“Monsieeeeur on bave c’est dégoûtant !”). En grimaçant pour se détendre la bouche.

Ça me fait le cœur tout gros.

Alors je mets de côté ce que j’ai prévu.

“Vivement la semaine prochaine !”

Ouf.

Mercredi 11 janvier

Dernier jour de formation à l’agrégation. Retour en voiture, avec M. on échange.

Je suis crevé. On a jeté nos neurones dans la réflexion pendant six heures. Nous sommes cramés. D’une autre incandescence de celle d’une journée de cours.

Mais toujours, on brûle.

Mardi 10 janvier

Journée triomphale. Comme à leur habitude, les sixièmes sont adorables et enthousiastes. Les quatrièmes se montrent attentifs et motivés par ce que je leur propose et les cinquièmes, aujourd’hui, semblent plus apaisés qu’à l’ordinaire.

Je pourrais, en sortant, croire que je suis l’über-prof, que rien ne peut me résister.

Sauf que dehors, j’aperçois Solal, avec qui j’ai discuté hier. Qui m’avait assuré, les yeux dans les yeux, qu’il comprenait. Qu’il ne se sécherait plus, qu’il allait changer. Il rigole avec ses potes, en s’envoyant un Red Bull. Il n’est pas venu de la journée.

Tu ne gagnes jamais la partie. Tu peux juste faire de ton mieux.

Mardi 10 janvier

Journée triomphale. Comme à leur habitude, les sixièmes sont adorables et enthousiastes. Les quatrièmes se montrent attentifs et motivés par ce que je leur propose et les cinquièmes, aujourd’hui, semblent plus apaisés qu’à l’ordinaire.

Je pourrais, en sortant, croire que je suis l’über-prof, que rien ne peut me résister.

Sauf que dehors, j’aperçois Solal, avec qui j’ai discuté hier. Qui m’avait assuré, les yeux dans les yeux, qu’il comprenait. Qu’il ne se sécherait plus, qu’il allait changer. Il rigole avec ses potes, en s’envoyant un Red Bull. Il n’est pas venu de la journée.

Tu ne gagnes jamais la partie. Tu peux juste faire de ton mieux.

Lundi 9 janvier

La classe de cinquième à laquelle j’enseigne ne va pas bien. C’est le constat de tous ses profs ou presque. Ils font la tronche, se balancent des boulettes de papier, se regardent mutuellement de haut. Ils ne s’aiment pas. Je ressors souvent de cours en leur compagnie non pas épuisé, fâché ou frustré mais triste. Terriblement triste. Même ce qui peut être un ennemi commun – le prof – sert d’avantage d’outil de vengeance : “Monsieur regardez, il a pas fait son travail !” “Monsieur, elle écrit en turquoise alors qu’il faut écrire en bleu !” (oui, ils en sont là).

Nous avons essayé nombre de stratagèmes pour les aider à s’entendre. Entre les activités traditionnelles destinées à briser la glace dans un groupe, le jeu de rôles, le travail en commun, les changements de plan de classe. L’alchimie semble impossible à effectuer.

“Mettez-vous comme vous voulez.”

Ils me regardent l’air surpris. J’avais promis de faire un plan de classe, je me contente de leur donner une feuille de travail. Seule consigne : effectuer la tâche à deux au moins. Oui, ce sera noté.

Je les observe, une heure durant. Quelques duos se sont formés. Deux, c’est le maximum auquel ils parviennent. Et ils se sont tous collés à un mur, tables tournées vers celui-ci. Peu de bruit, pour une classe capable de pas mal monter dans les décibels. Ils avancent, moroses. Et sans se regarder. J’évolue, dans le grand espace qu’ils ont déserté, je contemple leurs nuques tandis qu’ils bossent dans un silence gris. Deux groupes me sollicitent, eux communiquent. Mais uniquement avec leur binôme. Pas un regard pour l’extérieur. Isolement total.

De quoi sont-ils prisonniers, ces cinquièmes.