Mercredi 12 juin

Toute la journée, le petit papillon indiquant un nouveau message sur le logiciel de vie scolaire s’allume : les premières ont des questions pour le bac. Certaines très simples, un rituel pour se rassurer : puis-je écrire en noir, ai-je le droit d’apporter une règle ? D’autres beaucoup plus complexes, même si répétées mille fois : dois-je commencer par l’analyse ou le commentaire d’une citation ? Puis-je me servir de références à d’autres passages. D’autres, encore envoient des pages et des pages de dissertations et de plans sur lesquelles je les imagine s’entraîner.

On pianote mutuellement, tous à nos claviers. J’ignore l’efficacité de ce tutorat asynchrone. J’ignore s’ils vont réussir, s’ils ont une chance. J’ai tellement, tellement la frousse. Alors, pour conjurer la peur, je me répète cette simple phrase d’une collègue « Maintenant, il faut les laisser faire. »

Profite de pouvoir enseigner à ces classes exceptionnelles une dernière fois. Et laisse-les s’envoler.

Comme s’envolent les mots en cette fin d’année. Le boulot continue, mais en présence d’élèves que je verrai à peine quelques minutes en cette période d’examens. Il est temps pour moi de vous souhaiter un été fabuleux. De vous remercier, à nouveau, pour vos regards, vos mots, votre présence.

Comme à chaque fois, la période sera l’occasion de quelques billets plus libres… Et peut-être l’aventure continuera-t-elle l’année prochaine !

À bientôt.

Jeudi 6 juin

« J’ai bien aimé le français, cette année ! »

Helena quitte la classe avec un léger sourire. C’est sans doute la dernier fois que je la vois. Je hausse les épaules avec une petite grimace.

« Attendez de voir vos résultats au bac avant de le dire.
– Bah monsieur, nos notes elles dépendent pas de vous hein ! »

Parfois, il suffit juste que les élèves se montrent un peu plus adultes que leur enseignant.

Mardi 4 juin

« C’est un honneur et un privilège. »

C’est con, ça me trotte dans la tête à chaque fois que je me retrouve en cours avec les premières de l’amour céleste, en ce moment. Cette phrase et un immense compte à rebours rouge. Plus que trois heures. Plus que deux.

Cette semaine, nous sommes en atelier révisions. Bachottage, plutôt. Chacun des élèves travail sur un point précis. Les questions fusent, je me déplace de table en table. Et je suis surpris du ton qu’ils prennent en m’interrogeant. Oui, bien sûr, ils sont nerveux. Mais pas de cette nervosité qu’on énormément d’élèves devant des examens : celle de quelqu’un qui va faire face à des forces cosmiques insondables. Non, les premières de l’amour céleste ont parfaitement compris que le bac est un ensemble de règles, pour certaines très logiques pour d’autres, comment dire, un poil moins. Et ils cherchent à rationaliser le plus leur approche. Pas de « j’y arriverai jamais » mais plutôt des « je suis toujours mauvais là-dedans. » Pas de « J’espère trop que ce sera ça » mais des « J’ai regardé les sujets des centres étrangers, je les trouve très généraux dans leur formulation. »

Pas d’affect ou de volonté de se mettre en avant. Il n’est plus temps. Ils n’ont jamais ou presque été comme ça. Je m’en rends compte avec un léger vertige, je travaille avec des adultes. Non, je connais nombre d’adultes, moi le premier, qui ne sont pas comme ça. Je travaille avec des gens bien. Juste ça. Encore une fois, j’ignore ce qu’il s’est passé dans ce groupe de personnes pour en arriver à ce miracle. Ce groupe de personnes avec qui l’heure passe en éclair.

Plus qu’une.

Lundi 3 juin

C’est le dernier « vrai » cours avec cette classe de première. Ensuite, ce sera atelier de révisions, et les échéances de fin d’année. Je n’ai rien eu le temps de faire avec eux, qui sorte du programme. « J’ai l’impression qu’on n’a fait que des lectures linéaires, tooooooute l’année », soupire Kara en passant sa main dans l’herbe.

Parce que je leur ai offert ça. Juste ça. Pour cette dernière lecture linéaire, justement, on fait cours sur la grande place herbeuse qui se déploie habituellement sous nos fenêtres. Je déploie les mots, pour une dernière fois. « Ne regardez pas trop les notes que je vous ai données, essayez juste de lire au rythme de mes explications. »

C’est une étrange expérience, sous ce soleil de presque été. Je recours à quelques-unes des intonations apprises quand je racontais des histoires. Faire de cet exercice épouvantablement complexe et aride, pour une dernière fois, l’histoire d’un type qui se baladait le long d’une route de mots, jusqu’à l’épiphanie de son existence.
Je regarde les visages qui se concentrent où, juste, s’abandonnent à la petite musique de ma voix. Les doigts qui jouent avec un brin d’herbe, les regards qui errent sur la ligne des arbres, derrière.

Je ne peux pas leur offrir grand-chose en plus de mon cours, à ces lycéens, en cette fin d’année.

Enfin si. Un peu, juste un petit peu, de douceur.

Mercredi 29 mai

Dans ce dernier texte étudié avec les premières, le narrateur de la Recherche du temps perdu évoque une promenade qu’il faisait avec sa grand-mère, aujourd’hui décédée.

Pendant que je rédige mes notes pour le corrigé, je garde en tête l’année qu’a passée Samara. Le fait que deuil l’a frappée. Alors je prends des chemins de traverse. Ne pas chercher à éviter totalement le sujet – ce serait nuire à tous les élèves, et elle s’en rendrait compte – mais en parler sans appuyer sur les blessures. Sans faire souffrir.

Il y a bien sûr l’humanité la plus simple, mais aussi ce que j’ai appris de Monsieur Vivi, il y a maintenant presque dix ans, et que je m’efforce d’appliquer à chaque heure de cours : donner à chaque élève sa place ; tenir compte de son individualité. Et je le peux, au collège d’Agnus, parce que j’ai le privilège – ç’en est devenu un – d’enseigner à deux classes de vingt-quatre élèves. J’ai eu le temps d’apprendre à les connaître. À comprendre ce qui les aidait, et là où il fallait être attentif, délicat. Ça m’a énormément aidé.

Mais comment faire, quand ils sont trente-six dans chaque classe, ou plus ? Combien de bévues ai-je commises, combien d’entre elles et d’entre eux ai-je laissé passer ? Pour trop, je sais, mes cours et les mots que nous avons explorés n’ont été qu’une suite de paroles lancées en l’air. Des heures qu’il a fallu subir, passer, parce que le bac l’année prochaine, parce que l’orientation, parce que c’est le jeu.

Je ne demande pas autre chose, lorsque je réclame, à corps et à cris, des moyens supplémentaires pour l’enseignement. Je veux des moyens pour avoir le temps et la possibilité de leur parler à chacun, et pas à tous, je veux des moyens pour qu’ils soient tous des individus. Tant d’élèves et d’anciens élèves parlent de la souffrance qu’ils ont ressentie à l’école. Du fait de ne pas avoir été écouté, que ce soit dans leurs difficultés ou leur souffrance.

Parce que c’est infiniment compliqué. Compliqué de prendre en compte chacune des personnes, chacune des potentialités que nous avons en face de nous. Je ne m’en plains pas, c’est passionnant. Mais infiniment complexe.
Et je veux, je veux absolument pouvoir m’occuper de chacun de celles et ceux qui me sont confiés. Là est la possibilité de réussir, là est l’épanouissement, là est le sens.

Mardi 28 mai

Étude du dernier texte avant les épreuves du bac. Entre deux explications, je me surprends à sourire. Il y a dans cet extrait plutôt technique de Colette, une grande partie de mes obsessions en tant que trifouilleur de mots. Les espaces liminaires entre réalité et fiction, les personnages littéraires prenant leur autonomie, les personae et autres doppelgänger.

Ce texte est long, ardu. Il faudrait passer infiniment plus de temps. J’aimerais avoir le temps de faire ressentir aux premières les lignes que tracent sous mon esprit les mots le long desquels nous courons. J’aimerais avoir le temps de m’attarder sur les arcanes des quatre livres que nous avons traversé en coup de vent, pour alimenter une épreuve infiniment artificielle. J’aimerais avoir le temps de lire avec eux.

J’espère, j’espère juste, dans ces derniers jours, leur avoir fait sentir le vent salé de mondes fictifs. Un vent vers lequel, peut-être, ils reviendront, adultes.

Enfin, plus tard.

Je crois qu’adultes, ils le sont presque.

Samedi 25 mai

Dernière séance pour les secondes. Il nous reste cinq heures. Cinq heures où je leur propose d’écrire. D’écrire pour eux, pour de vrai. De créer. Après des mois à se discipliner, à se plier devant les styles d’auteur, à monter et descendre la chronologie. Des mois à bouffer de la technique, des mois à jouer le jeu.

Cinq heures de liberté.

Vendredi 24 mai

« Vous serez là l’année prochaine ? »

Tiens, même en seconde. Cette question intervient à la fin d’une heure consacrée à leur expliquer les modalités du bac de français l’année prochaine, et l’explication de l’explication linéaire.

Je ne suis pas naïf : quand je vois la régularité avec laquelle revient la question, que ce soit dans les classes avec lesquelles ça se passe bien ou celles qui me donnent envie de me couper avec du papier avant d’arroser la blessure de citron, j’ai fini par comprendre que ce qui se joue d’abord chez les élèves, c’est cette appréhension du changement.
Parce que ça n’est pas rien de construire une classe.

Une classe : des murs, des règles, des emplois du temps, des profs, des camarades. Trouver le rythme, comprendre les attentes. Et les remettre en jeu chaque année.

« Vous serez là, l’année prochaine ? » C’est peut-être, juste, rhétorique. C’est peut-être un talisman de papier que l’on s’agite pour ne pas avoir peur, pour se convaincre que ce qui est autour de nous a de la réalité, une stabilité.

« Vous serez là, l’année prochaine ? » Non, probablement pas. Mais vous vous en sortirez, évidemment. Le monde est comme ça. On saute de vague en visage, d’année en connaissance. J’espère juste vous avoir aidé à développer l’agilité qui vous permettra de vous élancer au bon moment.

Jeudi 23 mai

Chers élèves,

Vous avez dû me trouver encore plus pénible qu’à l’accoutumée. Encore plus prolixe, encore plus stupide dans mes vannes. Encore plus « à aller loin ».

C’est qu’on étudiait un texte qui me passionne. Une autrice qui discute avec son double littéraire, c’est absolument génial. Terminer l’année sur un texte qui cause méta-littérature, un texte au plus proche des études que j’ai faites après le bac, laissez-moi vous dire que c’était un kif monumental.

Et puis aussi.

Je ne pensais pas que ça fonctionnerait. Mais ça a été le cas. Pendant ces quatre heures, j’ai réussi à mettre à distance. C’était dans mes pensées, mais ça n’avait aucun pouvoir sur moi. Colette, vos visages, vos questions, votre enthousiaste à certains moments, votre ennui à d’autres. Ça m’a rendu invincible, totalement invincible. Si vous saviez la force que vous m’avez donné.
Et puis la sonnerie a retenti et je suis redevenu, tout simplement, un humain, pendant que vous passiez la porte. Je n’ai plus rien faire.

Dune-le-lapin est morte, et plus aucun masque ne me protège.

Mercredi 22 mai

L’imprimante a craché dix-huit pages. Deux pages de table des matières, et seize textes. Ceux sur lesquels les élèves de première pourront être interrogés dans trois semaines. Dix-huit pages, est-ce que c’est à ça que résume l’année ?

Non bien entendu. On a aussi fait des dissertations, des commentaires, on a bossé la grammaire. On a parlé culture. On a regardé quelques tableaux, aussi. Rapidement. Fait quelques simulations d’oraux.

Mais en fin de compte, ce qu’il reste, ce sont ces dix-huit pages. Qui, pendant les jours à venir, vont être le catalyseur de tout en tas d’angoisses – les leurs, les miennes – avant de terminer dans une poubelle (la jaune, de préférence), ou, pour les plus nostalgiques, dans une pochette, un carton, dont elle ressortira à l’occasion d’un déménagement ou d’une soirée souvenirs.

Colette, Lagarce, Montesquieu, Dorion, tous les autres… Est-ce qu’ils auront apporté, vraiment apporté quelque chose à ces élèves ? Ou seront-ils recouvert des brumes du quotidien et du temps ? Est-ce que, tout simplement, ces seize pages auront fait quelque différence ? Subsisteront-ils dans un recoin de la mémoire, ces pommiers en robe blanche ?