Mardi 26 mars

S’il y a un truc dont je me méfie dans ce boulot, c’est du cours one man show. Du magistral presque pur, qu’on va tenter de rendre accessible et chouette par des blagues, des anecdotes, de petits exemples qui vont bien.

D’abord parce que c’est épuisant : quel artiste proposerait un spectacle de six heures, cinq jour par semaine ? D’autre part, évidemment, parce qu’on ne bosse pas pour être admiré par nos élèves. Mon narcissisme est déjà assez hypertrophié comme ça : nul besoin de lui apporter encore plus d’engrais.

Mais certains jours, certains cours, ça s’y prête. Lorsque, par exemple, les élèves font la gueule à l’idée de passer deux heures à désherber la prose de François Rabelais. Faut se lancer. Ouvrir le cours par une blague, sauter de mot en mot. Leur déplier le texte, en montrant à quel point c’est simple. Un mini-détail perso pour relancer leur intérêt qui fléchit, un gros mot, merci François, et on est reparti.

Ce sont des heures complètement épuisantes. Et, quand elles fonctionnent, réjouissantes. Des heures aussi, qu’il faut consommer à très petites doses. Mais qui servent aussi à montrer que le savoir, c’est un truc d’acrobate, de virtuose. Quand ils auront appris, eux aussi, à ne plus avoir peur des métaphores cachées au creux des propositions infinitives, ils se rendront compte qu’ils peuvent s’y livrer aussi, à cette jonglerie avec les mots et le sens.
En attendant, je vais aller me reposer. Parce que c’était quand même bien crevant.

Vendredi 2 février

« Un début est un moment extrêmement délicat. »

D’une princesse à l’autre. Le commentaire d’Irulan, qui ouvre Dune, s’applique tellement à ce cours sur Phèdre, avec les secondes. Vertige total en leur présentant la première scène cet après-midi. Lorsque je leur dis que je suis comme eux, ça n’est pas une coquetterie ou de la flagornerie : moi aussi, c’est alexandrins impeccablement interminables me flanquent le vertige, moi aussi j’ai presque la nausée à me dire qu’il va falloir s’enquiller ces mots d’une complexité folle.

La seule différence entre eux et moi est que je sais ce qu’il y a de l’autre côté de la colline. Qu’il y a, dans cette intrigue poussiéreuse et ces sentiments verbeux, une beauté et une pureté à couper le souffle. Que ces vers qui semblent réservés à une élite, ils sont à tout le monde. Et c’est à cette foi que je dois me raccrocher. La première scène. Après la première scène, tout ira mieux. Le miracle se reproduit à chaque fois. Mais il faut traverser cette exposition, voir les élèves rétifs, déployer toute sa conviction pour défendre la cause d’Hippolyte et Théramène.
Ce sont les cours dont je sors le plus épuisé.

Mais c’est essentiel.

Mercredi 8 novembre

Correction de commentaires de texte, par les premières. Pour le moment, j’apprécie cette tâche. On ne va pas se mentir, la composition de la classe y est pour beaucoup : depuis le début de l’année, je les vois faire de leur mieux. Copie après copie, leurs phrases s’affûtent, leur pensée aussi.

Je commence à me demander si ce n’est pas pour ça que je me prends de passion pour cet exercice tellement artificiel : il me permet d’accéder à leur intelligence. À leur entendement. Et en échange, je tente de leur écrire des appréciations qui ont du sens. De leur apporter quelque chose qui me semble à la hauteur des efforts déployés.

Je m’illusionne peut-être. Après tout, pour beaucoup, il s’agit – à très juste titre – d’un exercice qui leur permettra de poursuivre leur étude avec le moins d’obstacles possibles. Mais malgré tout. Malgré tout j’aimerais leur montrer que cette chorégraphie de leur intelligence est belle. Qu’ils construisent quelque chose d’éphémère, de codifié, d’absolument pas utilitaire. Mais que c’est brillant. Artificiel : un artefact éphémère de mots et de pensées.