Mardi 30 avril

Dans le groupe WhatsApp des enseignants de français, c’est l’angoisse, pour la répartition de l’année prochaine. Il y a dans le lycée d’Agnus une classe à option notoirement compliquée pour ce qui concerne l’enseignement du français. Les élèves ne se sentent absolument pas concernés, ayant à peine besoin d’assurer le minimum au bac, pour poursuivre le parcours qu’ils ont en tête. Leur classe devient un peu le Mistigri que se refilent les collègues.
J’hésite un instant à lever le doigt en disant que si jamais je suis encore là l’année prochaine – les chances étant à peu près aussi élevées que je me mette à jouer du bombardon – je veux bien m’en occuper. Je me mords virtuellement la langue, d’une part parce qu’il faut que j’arrête de me compliquer la vie, d’autre part parce qu’il serait bien urbain de ne pas compliquer la vie du ou de la collègue TZR qui me succédera.

Mais le fait est que je me pose la question.

Depuis trois ans, j’enseigne à des classes qui ne me posent que peu de problèmes, que ce soit au niveau du travail ou de la discipline. Suis-je devenu comme un sportif qui ne s’entraîne plus, et qui serait incapable de reproduire ce qui était jusqu’alors de l’ordre du réflexe ? Ai-je perdu quelque chose, en quittant la région parisienne ?

J’ai conscience que c’est une question bien étrange à se poser. Que ce n’est pas en ces termes que je dois réfléchir. Quand bien même. Je suis attaché à ma persona d’enseignant. À cette créature qui a été capable de faire face à des loulous pas toujours amène, voir même à de futurs adultes franchement hostiles. J’en, oui, je n’ai pas peur de le dire, tiré une certaine fierté.

Mais peut-être, en perdant ces compétences-là, en ai-je appris d’autres. Peut-être, au fond, le plus important, est d’être capable d’abandonner ce qui n’est plus nécessaire aux mômes pour leur fournir ce dont ils ont besoin. Voilà où se trouve l’essentiel.

Lundi 29 avril

Ils ont compris, et ont l’élégance de ne jamais le montrer. Trois élèves de première, une fille, deux garçons. Après quelques mois, ils ont pigé que je suis le prof qu’il leur faut. Ils comprennent immédiatement où je veux en venir dans mes cours. Le chemin de ma pensée leur est sans obstacle, et nous avons les mêmes références, qu’elles appartiennent à la classe ou au dehors. Souvent, lors des cinq minutes de pause, entre deux heures, ils s’approchent. Me sortent une ou deux blagues ultra obscures pour le profane. Mais ne vont pas plus loin. Dès la deuxième sonnerie, ils retournent à leur place, bossent, comme n’importe quel autre élève.

Mais ça n’est pas qu’une histoire de complicité cachée. Cette année, leurs résultats dépassent toutes les attentes. Les leurs – ils n’ont jamais été des brutes en français – les miennes, et celles des collègues qui ont corrigé leurs copies anonymes de bac blanc. Leurs résultats étaient tellement bons que nous avons tous les quatre cligné des yeux.

C’est un privilège très injuste, très miraculeux : nous nous convenons. Même si, depuis que j’ai eu la chance de croiser Monsieur Vivi, donner à chacun sa place, son rôle dans la classe est ma préoccupation majeure, il arrive que certains se sentent mieux que d’autres. Ça n’est pas grave. Et, je l’avoue sans rougir, cela me fait du bien, quand je croise leur regard serein, de les savoir là, en face de moi.

Vendredi 26 avril

Pour la première fois de ma vie, je me retrouve avec un ensemble de cours et de supports quasiment prêts à l’emploi « tels quels » l’année prochaine. Le fait de passer du collège au lycée, et de me retrouver à préparer au bac m’a poussé à créer un maximum de ressources facilement exploitables, tant par moi que par mes élèves.

Ça fait bizarre.

Ça fait bizarre parce que jusque là, entre les années en REP+ où il était nécessaire de s’adapter quasiment en permanence et les remplacements annoncées au dernier moment et souvent temporaires, il ne m’a que rarement été possible de jouer les profs sérieux et organisés dans ce domaine. Et j’en viens à rêver. À me dire que ce serait chouette, une année, de me dire que ouais. Je n’aurais qu’à réviser des choses à la marge, peut-être préparer un ou deux chapitres, mais que l’essentiel des cours seraient à disposition, que je n’aurais pas à angoisser, de période en période, en me demandant comment je vais m’adapter au profil de cette classe ou à de nouvelles lubies ministérielles.

Heureusement, je peux compter sur mon statut pour le moins instable et les dernières annonces de nos gouvernants pour que ce souhait fugace de stabilité reste fantômatique.

Vendredi 19 avril

Avec la gentillesse propre à Twitter, un usager a diagnostiqué que j’entretenais un « rapport obsessionnel un peu pathétique » envers mes élèves.

Sur l’échelle des amabilités que je reçois quotidiennement via ce réseau, celle-ci tape à peine un 3/10. Toutefois, elle a l’avantage de me permettre une petite introspection : suis-je « obsédé » par mes élèves ? Si je rapproche ma relation à eux avec ce que j’ai de plus voisin dans mon existence, je dirais que mes élèves sont un chaman, un guerrier et un chevalier de la mort.

Promis, je n’ai pas – trop – bu, je m’explique. En 2020, j’ai passé énormément de temps à jouer à World of Warcraft, parce que je m’étais fait trois amis. Qui jouaient les trois personnages cités ci-dessus. Moi-même, j’étais le prêtre, le guérisseur de la troupe. Et lors des soirées que nous passions ensemble, maintenir en vie ce petit groupe était ma préoccupation principale. L’intégralité de mes pauvres réflexes et de mon attention était toute entière dirigée vers ces petits êtres de pixels, dont les voix me résonnaient au casque. En voir un tomber, me rendre compte que j’avais mal anticipé, que je m’étais mal placé, que, par ma faute, notre progression dans ce donjon retors était compromise me tordait le bide.

Et puis je quittais le jeu et je pensais à tout autre chose. J’en parlais parce que c’était une expérience sociale intéressante.

Ça n’est pas bien différent, quand je bosse. Mon souffle en rythme de cette heure de cours qui se déroule comme un labyrinthe en terre d’Azeroth. Ces élèves qui lancent leurs sorts le long des copies. Moi, un peu en retrait, qui tente de stabiliser, de permettre que l’aventure arrive à son terme.

Et puis le collège, le lycée ferme. Les vacances débutent.

Mes priorités changent. Je suis autre. Je raconte mes runs dans WoW et mes anecdotes de prof. Qui sont moi, bien entendu. Moi. Cet amas de rapports obsessionnels un peu pathétiques.

Ainsi soit-il.

Mardi 16 avril

« Oh purée c’était chiant ! »

Valère s’étire de tout son long tandis que la sonnerie résonne, sans couvrir son exclamation. Je lui lance un regard faussement offensé par-dessus mes lunettes et les élèves qui ramassent leurs affaires.

« Ben merci, ça fait plaisir ! Quand je pense que je vous ai sorti mes meilleures blagues.
– Non mais vous étiez marrant monsieur. Mais une heure trente de lecture linéaire… Puis bon, j’aime pas le français. »

Il parle sans la moindre animosité, et s’éloigne en discutant avec ses amis, après m’avoir souhaité une bonne journée. Me laissant tout seul dans la salle avec pas mal de questions et une révélation supplémentaire : je suis tombé dans le piège dont j’avais cru me prémunir.
Depuis que j’enseigne, je passe mon temps à seriner à mes élèves – dans leur quasi-totalité des collégiens – qu’ils faut qu’ils s’intéressent à la matière pour eux, pour ce qu’elle leur apporte, et pas pour le prof. Qu’on s’en fout qu’ils me détestent ou m’aiment bien. Que c’est intéressant mais pas important pour leur histoire d’élève.

Et pourtant. Et pourtant cette année de première est une course d’obstacle. Parce que le temps est compté, parce que l’épreuve du bac est aride, parce que les lectures sont laborieuses.

Parce que je m’entends bien avec les premières. Des premières aux spécialités scientifiques.

Et eux, sont capables de faire la différence. Entre leurs cours et la personne du prof.

Ça me fait de la peine. Parce que, même si je trouve ça nul, même si je peine à me l’avouer, je me disais qu’en me montrant suffisamment captivant, en faisant le show, en multipliant les activités, je leur ferais comprendre que le français, c’est chouette, même quand ça consiste en grande partie à avaler des explications de texte par cœur ou presque. Ça n’a pas marché, et, quelque part, tant mieux. Mes élèves sont sains d’esprit et bienveillants.

Pourtant ça me chagrine. Même si c’est débile. Mes pouvoirs sont limités : par les programmes, les textes, les échéances. Tout ce que je peux faire, c’est les accompagner du mieux possible. Et avoir l’humilité de me dire que je ne suis que leur enseignant.

Mardi 2 avril

Et, certains jours, tout se passe bien.

L’activité qui a été préparée pour aborder des notions plus complexes – commencer par rédiger un projet de loi à défendre devant l’Assemblée Nationale pour déboucher sur l’Éloge de la Folie – a été accueillie avec joie par les élèves. Ils ont été surprenants. Sont allés plus loin que prévus, ont posé des questions auxquelles je ne m’attendais absolument pas. Pas un seul laissé sur le bord de la route.

Et en première, la conclusion du texte de Rabelais a été accueillie avec des hochements de tête approbateurs. « En fait, c’est super bien construit, les textes de Rabelais. » J’ai appris, aussi – mais c’est un secret – qu’ils s’en sont plutôt pas mal tirés, dans leur dissertation du bac de français. On avance vite dans le cours, on a même le temps d’échanger quelques blagues.

C’est une journée douce. Sans heurts. Une journée où on arrive, on fait cours. Et tout se déroule comme prévu.

C’est la première journée de ce genre depuis le début de l’année.

Lundi 1er avril

Coup de téléphone de T. Ça fait longtemps que nous ne nous étions pas parlés. La faute, entre autres choses, à son boulot, hyper exigeant en ce moment. Comme à chaque fois qu’il m’en parle, un petit démon me souffle à l’oreille que ce pourrait être moi. Que si je ne suis pas à la place de T., c’est uniquement parce que je suis trop feignasse et trouillard pour essayer.

Après tout, peut-être que ce boulot d’enseignant est l’un de ceux qui me convient le moins ? Après tout, peut-être que je ne suis qu’à un changement de carrière du job de mes rêves ? Après tout, peut-être que je passe mon temps à me raconter des histoires sur le boulot d’enseignant, uniquement parce que je veux me convaincre que c’est ça qui me convient.

Ou peut-être pas.

Peut-être que chaque jour, je fais le pari, comme tous ceux qui ont le privilège de pouvoir se poser la question, que je fais ce qui me convient. Peut-être que je monte sur les épaules de ces moments splendides passés avec les élèves, sur les crêtes des quelques cours dont je suis satisfait. Peut-être que c’est là, juste là, que se trouve ce que l’on appelle prétentieusement la foi.

Vendredi 29 mars

Il y a des récriminations aux lycées d’Agnus et de Keves. Les collègues luttent.

« Tu restes pour la réunion d’infos, Samovar ?
– Pas le temps, j’ai cours dans mon autre bahut.
– On peut se voir ce midi ?
– Pas le temps ! »

Je flotte entre les conflits et les bagarres. Ça a quelque chose d’agréable. Pas de voix qui se haussent, de désaccord et de gestes d’agacement.

Je flotte.

« Vous êtes qui ? »

Comme chaque vendredi, à l’interphone. Je dois décliner mon nom. Et tiens, on a oublié le mien, de nom, sur les nouveaux casier de la salle des profs.

Je flotte. Grève jeudi prochain dans un bahut, pas dans l’autre. Sortie pour aller prendre un verre. Je ne pourrai pas, la rencontre parents-professeurs m’attend dans mon autre poste.

Je flotte. Et ce petit ectoplasme se déplace parfois avec plus de difficultés.

Mercredi 27 mars

« Ah, ça veut dire que jusqu’à la fin de l’année, on va plus trop devoir proposer des idées, pour les lectures du bac ?
– Si, mais je vais sans doute vous laisser beaucoup moins de temps pour réfléchir au texte en groupe, vous l’approprier… L’année avance très vite.
– Ah super, j’en avais marre d’y réfléchir à ce point ! »

Ça a été dit sans la moindre méchanceté. Grégoire est un élève adorable, curieux, et qui lit beaucoup. Essentiellement de la philosophie, d’ailleurs. Mais je ne peux m’empêcher d’accuser le coup. Depuis le début de l’année, les premières travaillent avec motivation et, me semble-t-il, enthousiasme.

Mais, comme tous les ans, j’ai tendance à surestimer leur motivation intrinsèque. C’est mon gros problème, cette vanité absolue. Comme j’ai en général de bon rapport avec les élèves, je me persuade, insidieusement, que je vais les amener à comprendre le côté essentiel de la lecture. Que ça y est, je leur ai ouvert les yeux sur le monde de la littérature. Évidemment, je ne le pense pas en ces termes. Mais ça s’en rapproche. Et donc, j’oublie.

J’oublie qu’au fond, ces élèves suivent, dans leur immense majorité, un parcours scientifique. Que, dans trois mois, ils ne seront plus jamais évalués en cours de français, que ma matière devient, en ce moment, un obstacle imposant qu’ils ont à franchir pour pouvoir continuer à étudier ce qui les intéresse vraiment. J’oublie que le programme de première est exigeant et strict. J’oublie que je les submerge de figures de style, j’oublie que, parfois, je « pars dans mes délires » quand je leur suggère des interprétations qui les laissent sceptiques.

Mais j’oublie aussi.

J’oublie qu’ils se sont, pour leur très grande majorité, prêtés au jeu. J’oublie qu’ils ne viennent jamais sans avoir lu les textes. Qu’ils posent des questions. Qu’ils tentent souvent de raccrocher leur lecture du texte à leur culture, de façon vraiment pertinente. J’oublie que cette matière étrangère, ils tentent souvent de s’en emparer, qu’ils continuent à poser des questions. J’oublie que, depuis de début, ils sont là, avec moi.

Ils vivent une vie immense et complexe. Les quatre heures de français par semaine ne sont qu’une quête de plus, dans leurs aventures. Alors, respirer, prendre du recul. Pour le moment, ils sont fatigués, ils ont besoin d’être guidés. Et je suis le prof : leur donner ça sans amertume. Les remettre, peut-être, avec un peu de chance, dans l’envie de se relancer à corps perdu dans les œuvres, on verra bien.

Alors je ravale mon aigreur. Et je leur déroule le texte de Gargantua que nous étudions.

« Mais vous nous dites pas tout, là, monsieur !
– Non, parce que j’ai foi en le pouvoir de votre cerveau. Et puis aussi parce que faut vous bouger un peu les fesses pour l’avoir, ce bac.
– Roh, monsieur ! »

Mardi 26 mars

S’il y a un truc dont je me méfie dans ce boulot, c’est du cours one man show. Du magistral presque pur, qu’on va tenter de rendre accessible et chouette par des blagues, des anecdotes, de petits exemples qui vont bien.

D’abord parce que c’est épuisant : quel artiste proposerait un spectacle de six heures, cinq jour par semaine ? D’autre part, évidemment, parce qu’on ne bosse pas pour être admiré par nos élèves. Mon narcissisme est déjà assez hypertrophié comme ça : nul besoin de lui apporter encore plus d’engrais.

Mais certains jours, certains cours, ça s’y prête. Lorsque, par exemple, les élèves font la gueule à l’idée de passer deux heures à désherber la prose de François Rabelais. Faut se lancer. Ouvrir le cours par une blague, sauter de mot en mot. Leur déplier le texte, en montrant à quel point c’est simple. Un mini-détail perso pour relancer leur intérêt qui fléchit, un gros mot, merci François, et on est reparti.

Ce sont des heures complètement épuisantes. Et, quand elles fonctionnent, réjouissantes. Des heures aussi, qu’il faut consommer à très petites doses. Mais qui servent aussi à montrer que le savoir, c’est un truc d’acrobate, de virtuose. Quand ils auront appris, eux aussi, à ne plus avoir peur des métaphores cachées au creux des propositions infinitives, ils se rendront compte qu’ils peuvent s’y livrer aussi, à cette jonglerie avec les mots et le sens.
En attendant, je vais aller me reposer. Parce que c’était quand même bien crevant.