Il est cinq heures du matin et je reconduis L., en cette fin de semaine durant laquelle j’ai été petite main sur un spectacle, à la gare.
« Ça ne t’a pas embêté de faire ça pendant tes vacances ? me demande celle qui, dans une poignée d’heure, va se retrouver sur une scène à Nîmes. – Pas vraiment. C’était bien de se mettre au service d’un truc différent pendant quelques jours. »
Le train s’éloigne. Les paroles échangées avec des gens pour qui l’Éducation Nationale, ça n’est pas un journal au long cours résonnent. J’ai plein de nouvelles idées, plein d’envies. J’aime que ce métier se nourrisse de tout le reste de ma vie.
J’ai quitté la région parisienne et donc Grigny, où j’ai enseigné six années durant, il y a maintenant quatre ans. L’autre jour, à un collègue qui me reprochait de parler des situations en REP+ alors que j’enseigne à une catégorie d’élèves nettement plus aisée cette année, j’ai sèchement répliqué que j’avais enseigné « dans une des villes les plus pauvres de France. »
Et je m’en suis instantanément voulu.
D’abord parce que cette ville, ses habitants et les élèves que j’y ai connus n’ont pas à devenir un badge de fierté ou un argument lors d’une discussion. D’autre part, aussi, parce que ça fait déjà quatre ans. Et que je sais à quel point le temps passe vite dans l’Éducation Nationale. Je ne veux pas devenir ce mec complètement déconnecté, qui se croit encore pertinent dans ses commentaires, alors que la réalité ne correspond plus à ses souvenirs.
Mon passé est figé. Il m’a formé, me sert, mais n’est plus actuel. Je dois accepter, aussi, que ma pertinence se fane. Qu’elle s’actualise en d’autres endroits. Je dois accepter, tout simplement, de n’être qu’un fil parmi tous les autres de l’immense tapisserie enseignante. Mon expérience me rend plus savant mais pas plus légitime. Faire confiance à mes pairs, et leur apporter ce que je peux.
C’est ainsi, je le souhaite, que je deviendrai meilleur.
Arrivée au lycée de Keves. Je ne sais pas pourquoi, je me sens particulièrement transparent. Assis sur un fauteuil, je rassemble mes forces, en attendant d’aller en cours. Et il y a un de ces multiples visages, dont je n’arrive toujours pas à retenir le nom, qui vient me voir en souriant :
« Tiens, tu vas bien ? – Oui… Oui ça va. – Tiens, tu es dans le groupe WhatsApp du bahut ? – Non. – Je m’en doutais. Tu me donnes ton numéro ? Je t’ajoute. Il y a des renseignements, des dates de fêtes et pas mal de bêtises. Je me disais qu’en ce moment, ça peut aider. »
Je suis content qu’ils l’aient trouvé marrant. C’est vrai qu’étudier la méchanceté de Zola envers ses personnages, c’est plutôt rigolo. Mais je ne m’en suis absolument pas rendu compte.
La faute à mon analphabétisme.
Depuis que j’ai commencé les cours au lycée, je me suis aperçu que j’avais perdu cette capacité : celle de lire le langage corporel de mes élèves. Est-ce leur âge, leur nombre, ou mes sens qui s’émoussent, je ne parviens plus à convoquer ce talent qui m’était si précieux : comprendre, dans un geste, vif ou alangui, un bâillement discret, ou un petit rire qu’ils étaient disponibles, préoccupés ou s’ennuyaient. Leurs visages me sont devenus brutalement hermétique.
Et c’est un vrai malaise.
Je passe mon temps à leur demander si ça va, s’ils suivent, s’ils ont des questions. C’est autant pour eux que pour me rassurer. Je n’ai jamais autant craint d’en perdre en route, de les lasser ou de les indifférer. Je ne peux plus compter que sur ce qu’ils acceptent de me dire, impression d’être soudainement devenu aveugle.
Tellement peur de ne pas pouvoir rouvrir les yeux.
De retour parmi les premières, et dans la jungle des mots, des lectures à préparer pour le bac. Je suis en retard avec l’un des groupe. Ça n’est pas leur faute, il y a eu des sorties, des maladies. Mais ils ont quatre heures de décalage, c’est énorme.
Alors c’est moi qui me lance. Cours intégralement magistrale, chose que je préfère éviter. Je me balance en équilibriste de figure de style en adjectif, traçant ce que j’espère une ligne entre les mots, quelque chose qui permet d’établir un sens.
Et, par miracle, c’est le bon moment. Parce que c’est la rentrée, qu’ils sont encore frais. Ils observent mon étrange ballet à travers les vers, me tendant parfois une main secourable quand ma transition est boiteuse : ils proposent une autre interprétation, m’indiquent un sens qu’ils ont cru déterré.
L’idée n’est pas d’en faire une habitude. Mais parfois, bondir avec joie le long d’un texte, leur montrer pourquoi le commenter m’exalte autant permet, je l’espère, de communiquer un peu de mon enthousiasme.
Correction de copies, c’est presque la fin, il faut s’y remettre : pour la première fois, je fronce les sourcils, non parce que je repère une erreur dans le devoir de cette élève, mais parce que je ne suis pas d’accord avec son interprétation du texte. Je reprends le sujet du devoir. Et je souris, un grand sourire genre chat du comté de Cheshire.
J’ai loupé un truc. Une tournure de phrase ambiguë, une possibilité d’interprétation. Que l’explication, rédigée en grandes lettres chaotiques, me pointe, de façon claire et précise. Impossible de dire le contraire.
Ça n’est pas un truc de l’élève qui a dépassé le maître. C’est juste une lectrice, qui enrichit ma lecture.
Je me rappelle de cette phrase que m’avait dite un très vieux monsieur, que j’avais interrogé quand j’étais étudiant : « Avant j’avais l’énergie et pas le temps d’écrire, aujourd’hui c’est l’inverse. Ironie vitale. »
J’y repense fréquemment. Il l’avait prononcée sans regret – il publiait encore régulièrement – juste comme un constat. Et même si des dizaines d’années nous séparent encore, lui et moi, je commence à le comprendre. Il y a en effet des choses que je ne fais plus, en tant qu’enseignant, alors que j’aurais le temps, maintenant que nombre de mes cours sont prêts.
Mais la fatigue. L’épuisement, devant les copies qui s’amoncèlent, les travaux ultra individualisés demandant des temps de correction immenses. En échange, j’apprends à être plus efficace. Plus carré, plus solide dans mes connaissances. Une perte, un gain.
Et surtout je ne suis pas seul.
Je ne suis plus le jeune prof enthousiaste, qui en met partout quitte à ce que ça déborde. Ces années sont derrière moi et ça n’est pas grave. Les élèves à qui j’enseigne aujourd’hui en rencontreront d’autres – si on parvient à recruter d’autres enseignants, ah ah ah – qui leur procureront cet enthousiasme.
Contrairement à cet auteur, je ne suis pas seul, je fais partie d’un immense cycle, qui accompagne nos élèves. Et c’est bizarrement réconfortant.
En règle générale, j’évite comme la peste les lectures « pour les cours » lorsque je suis en vacances. Je déteste me faire la réflexion « ah tiens, ça pourrait servir pour [insérer nom d’un chapitre quelconque de cinquième]. »
Depuis le début de l’année, cette répugnance est en train de disparaître. J’ignore pourquoi. Peut-être parce que, lycée oblige, nos relations sont moins placées sous le signe de l’affect. Et j’y trouve même un certain plaisir. Parce que pour la première fois, je suis parfois poussé dans mes limites. Qu’il m’arrive de sentir que les espaces que je leur ouvre ne sont pas assez clairs.
Alors je recommence, je recommence vraiment, à lire en analysant, je retrouve des réflexes enterrés depuis trop longtemps. Certaines parties de mes facultés se réveillent d’un trop long sommeil. C’est un sacré beau cadeau.
Le dernier épisode de Doctor Who m’a beaucoup marqué, et pas uniquement en tant qu’amateur de la série. Il y a ce moment où l’on demande au personnage principal de prendre soin de lui. Parce qu’il commence à être usé, fatigué. Et ça se voit aussi sur le comédien. Les lignes du visage plus marquées, la mâchoire qui s’affaisse un peu, le regard un tout petit peu moins vif.
Je me demande si on voit cela aussi, quand on me regarde. Si l’âge finit par marquer. « Tu es encore tellement, tellement jeune », me dit une collègue, alors que nous sortons du cinéma.
« J’ai quarante et un ans. – Ah ouais, et pourtant tu tiens le coup ! »
Je tiens le coup… Je ne sais pas. C’est ma vie. Et même si elle m’est imposée, je refuse de la subir.
« C’est fou, quand même, tout ce qui nous semble évident désormais, alors que ça ne l’est pas du tout ! »
V., une collègue du lycée Keves, nous raconte une visite effectuée à sa stagiaire. Elle lui a donné des conseils pour organiser un travail de groupe en classe. Prendre le temps de mettre les élèves en face à face, attendre l’écoute, la vraie écoute, pour donner les consignes. Repérer l’élève qui se perd, celle qui va trop vite. Un ensemble de comportement qui, à nous, les anciens, est devenu un maillage si fin, si accolé à notre ADN d’enseignant, qu’il nous paraît aller de soi.
Et je pense à tous ces collègues qui, au mois de décembre, traversent cette même salle des profs. Les arrêts maladie tombent sans discontinuer en ce moment : on ne dira jamais à quel point la période précédent Noël est rude, l’Éducation Nationale n’y fait pas exception. Alors ils sont remplacés par des visages qu’on croisera quelques jours. Qui postulent sur des plateformes informatiques aux noms de plus en plus exotiques, et à qui on demande d’être prêts à l’emploi du jour au lendemain.
« Mais tu dois tout leur écrire au tableau ou pas ? – Ils s’assoient où ils veulent, tu penses ? – Comment tu fais pour qu’ils écoutent ? »
Il y a quelques années, ces questions me flanquaient en rogne. En rogne contre nos dirigeants, qui habillent la désaffection de plus en plus criante du métier et ses urgences d’uniformes, deux polos et deux pantalons, la moitié payée par l’État, l’autre par les collectivités locales. Je ne suis plus juste en rogne, je suis profondément triste. Qu’on refuse avec cynisme d’admettre que nous exerçons un métier où un peu de stabilité – pas vingt ans de carrière au même endroit pour tout le monde, mais pourquoi pas le temps de connaître les élèves, le temps, qui sait, d’apprendre comment fonctionne une classe ? – régénèrerait un peu ce qui a été abîmé. Chiffres et études, méthodes brandies en crucifix : alors que tout ce dont on a besoin, ce de pouvoir enseigner dans des conditions décentes. Un peu de décence : pour les mômes et ceux qui les accompagnent. Pourquoi est-ce tellement demander ?