Mardi 14 février

Ce n’est pas la première, ce ne sera pas la dernière fois. Aujourd’hui, un responsable politique a voulu argumenter. Et c’est pour cela servi de la mort d’un homme, d’un collègue. À qui nous pensons, nombreux.

Il ne s’agit pas de dire que sa mort nous appartient.

Il ne s’agit pas d’en faire notre propre sanctuaire. Cet événement innommable n’a pas à appartenir à qui que ce soit.

Mais juste, juste. Je vous en supplie. Un peu de dignité.

Se tenir droit. En son souvenir.

Lundi 13 février

“Monsieur, j’aime bien comme vous expliquez la grammaire !”

Compliment qui m’a été adressé plusieurs fois cette année et l’année dernière. Il semblerait que j’explique la grammaire de manière plaisante.

Bien bien bien.

La partie du français sur laquelle je me sens le moins légitime – le nombre de cours de grammaire post-bac auxquels j’ai assisté se résumant très exactement à zéro, celle qui m’angoisse le plus quand j’ouvre la bouche. La grammaire et son enseignement, que j’ai appris sur le fil et en panique, lors de mes premières années dans le métier.

La grammaire. Je m’y suis colleté, et à chaque fois qu’une notion pointe son nez – autrement dit très souvent – il y a ce moment d’angoisse : cette peur totalement débile que tout le monde va se rendre compte. Se rendre compte que je n’ai rien à faire là, que j’ai passé ce concours par accident, parce qu’il y avait urgence à ce que je trouve un boulot. Quinze ans de métier, quinze ans d’imposture.

Mais heureusement, comme d’habitude, ils sont là. Les élèves. Pour qui j’ai construit cet apprentissage de bric et de broc. Qui a fait que, apparemment, ce qu’on aime dans les cours de Monsieur Samovar, ce n’est pas ses tentatives d’entrer dans les textes de façon originale ou ses essais d’humour foireux : c’est sa façon d’expliquer le COI.

Comme quoi…

Samedi 11 janvier

Départ en vacances. La dernière récréation avant de partir, les quatrièmes viennent discuter dans la salle. De ce que nous avons fait ce trimestre, de ce qu’ils ont lu. Ce qu’ils ont aimé, pas aimé.

C’est une sorte de petit miracle, très rare. Une grande partie des élèves s’est vraiment emparée de ce qu’ils ont appris. Ils ne bossent pas contraints et forcés. Ils posent des questions, observent les savoir qui leur sont présentés. Et parlent à leurs professeurs non pas comme à des égaux, mais comme des participants d’une grande construction en commun.

Ces mômes n’ont rien d’exceptionnel dans leurs origines sociales, leurs familles ou leur niveau scolaire. Mais, par un ensemble de facteurs très subtils et très précis, ils ont confiance. En l’école, en les adultes, en cette salle de classe. Ils me parlent et leur langage est déjà si précis, si plein d’intelligence. Ils me parlent et il y a tant de bonheur dans ces mots.

Vendredi 10 février

Le collège d’Alrest est une aberration.

Ses élèves sont siphonnés par le privé – avanie connue en Bretagne, sans aucun rapport avec la qualité de l’enseignement – et chaque année, les classes sont plus petites.

Moyennant quoi, je connais tous mes élèves. Absolument tous. Je connais leurs points forts et leurs fragilités, je sais ce qui les met à l’aise et ce qui les gêne. Dans ces classes d’une petite vingtaine d’élèves, le môme invisible et perdu n’existe pas. Même dans ma classe la plus agitée. Et c’est essentiel.
En plus de l’individualisation, du temps supplémentaire que je peux leur consacrer, je sais comment leur persona d’élève fonctionne. Et comment les aider à affronter leurs obstacles personnels.

Ces enfants ne sont ni meilleurs ni pires que ceux à qui j’ai enseigné jusqu’ici. Mais je peux les voir. Et les progrès sont impressionnants.

Le collège d’Alrest est une aberration. L’année prochaine, dans ce collège aux petites classes, on supprimera des heures, des sections. Pour reconstituer la masse. Parce que c’est trop peu, des sections de vingt. Parce qu’il ne faut pas exagérer, tout de même.

Colère.

Jeudi 9 février

“MONSIEUR SAMOVAR !
– C’est lui ! Mais oui c’est lui !”

Je tourne un regard épuisé en direction des cris. Dans le hall de la gigantesque médiathèque rennaise, un groupe de grands ados me fait signe.

“Monsieur Samovar, vous nous reconnaissez pas ?”

Le môme porte un drôle de pendentif brillant autour du cou. Il ne le portait pas en sixième. Au collège Nohr.

C’est ça.

Ce souvenir en négatif fait éclater dans ma mémoire la bulle d’ambre où sont figés les souvenirs de ces élèves. Qui ont été mes élèves. Il y a une éternité. Il y a deux ans. Le flot du temps se déverse brutalement, en quelques secondes, ces sixièmes adorables font leur cinquième et arrivent en quatrième. Je vacille sous l’onde de choc, leur souris, un peu gêné.

“Vous avez changé monsieur !”

Ah bon ? On change encore à quarante ans ? Possible. On vieillit sans doute. Eux ont énormément grandi. Je pense que ça me rend heureux, mais je n’ai pas le temps d’analyser. Il faut que je reparte avec les élèves, mes élèves. Ceux du collège Alrest, où j’enseigne cette année. On va rater le bus, sinon. Je dois donc m’en aller, après cette tempête sous un crâne, les pavés encore mouillés de flaques de ce temps percé.

“C’était vos élèves, monsieur ?”

La question de Mérédith est tout sauf innocente. Cette môme est d’une sagacité étonnante, et pose sur moi un regard perçant.

“C’était mes élèves, oui. Cette année, vous l’êtes.
– Et vous les préfériez ?”

Je lui grimace un sourire pour toute réponse. Je pourrais tenter de lui expliquer qu’être remplaçant, c’est errer de lieux en temporalités, d’histoire d’enfants en histoire d’ados. Elle ne comprendrait pas, et c’est bien normal.

Je flotte, bercé par le mouvement du bus et les échos du temps, qui à l’infini se déploie.

Mercredi 8 février

Ça n’est pas la première fois, tu sais. Pas la première fois qu’un élève vient me voir pour me dire qui il est. Je m’en suis un peu voulu – pas qu’un peu – de ressentir cette fierté débile qu’un élève “se confie” à moi, me demande quelque chose “d’important”, alors que tout ce que tu me demandes, c’est le respect minimum dû à tout être humain. Celui d’être accepté pour qui il ou elle est.

Et plutôt que de me rengorger béatement, j’aurais sans doute dû te demander si ça n’a pas été trop difficile. Parce que je les voyais, tes flèches, bien entendu. Les pronoms dans les rédactions. Les personnages au club de jeu de rôle. Les vêtements. Le visage tourmenté aussi. Je suis heureux, tellement heureux que tu aies des amis qui t’ont épaulé, soutenu, défendu. Je suis heureux, tellement heureux que tu le sois aussi, depuis quelques jours.

Je sais que tout est encore loin d’être réglé. Et que nous vivons dans un monde où la moindre différence peut être une écharde, une braise, une balle. Tu as encore un chemin à parcourir, et je tremble à l’idée des embûches qui se dresseront sans doute sur ton passage. Mais pour l’instant, puisses-tu célébrer la personne que tu es. Puisses-tu garder ce sourire que tu as eu mardi en m’en parlant. Puisses-tu garder cette bande de potes qui me donne un immense espoir en l’avenir.

Prends soin de toi, toi qui m’a dit ton nom.

Mardi 7 février

Venir bosser un jour de grève : longtemps que ça ne m’était pas arrivé. Raison : équipe de suivi de scolarité d’une élève. Impossible à déplacer, et cette question : à qui fais-je le plus de mal ? Au mouvement en ne grèvant pas, ou à cette môme, en ne participant pas à une réunion où l’on s’occupe vraiment d’elle pendant une heure ?

J’aimerais dire que j’ai décidé en mon âme et conscience : il n’en n’est rien.

Au nombre de mes névroses, le besoin éperdu de plaire figure dans le top 3, vous l’aurez aisément deviné : et j’exerce un métier dans lequel la chose frise l’impossible. On s’attire toujours les foudres d’élèves, de parents, de membres de la direction, du public.

J’aimerais dire que ça m’aide à me soigner. Il n’en n’est rien.

Lundi 6 février

Être prof, c’est aussi être dans un match d’impro permanent. L’un des trucs qui a sauvé ma désastreuse gestion de classe, c’est ma capacité à me placer dans le “oui et” face à des élèves pas toujours bien lunés.

Oui, ça peut paraître bizarre d’avoir à apprendre ça, et je vais te montrer pourquoi c’est VRAIMENT bizarre.

Oui vous êtes hyper pénibles en ce moment et à ce sujet, j’ai un texte qui en parle pas mal. Vous n’y croyez pas ? OK, on y va.

Oui, vous ne comprenez pas le cours, c’est normal, on va voir comment l’expliquer de façon à ne pas se sentir totalement perdus.

Toujours se servir de leur élan pour étayer son cours. Ne laisser aucune place à cette envie de conflit qu’ils laissent parfois poindre.

Surtout en cette période de février. La sale période où ils sont fatigués, où l’adolescence les taraude. Et où les adultes aussi, sont soûlés. Parce que c’est usant, de toujours trouver le bon biais. Trouver sur quel pied danser.

Parce que, et je déteste penser ça, la gentillesse, la vraie, la gentillesse à la fois forte et chaleureuse, ça bouffe une énergie folle.

Parfois j’aimerais juste pousser un bon cri et que les mômes ne mouftent pas, parfois j’aimerais ne pas avoir à me poser de questions et qu’ils acceptent ce que je leur dis sans poser de questions, parfois j’aimerais juste que ça tourne à la baguette.

Mais je ne suis pas comme ça. Ce genre d’attitude, chez moi, ça a des conséquences désastreuses. Je ne fonctionne pas comme ça. Et plutôt que de me plaindre, je devrais être heureux. Heureux d’avoir trouvé une façon d’enseigner qui me convienne et, visiblement, me permette de faire avancer la plupart de élèves de mes classes. Seulement, il faut toujours être vigilant. Réagir à leurs mouvements, à leur façon d’être, s’adapter sans jamais se compromettre.

Je danse, j’en suis fort aise.

Enfin la plupart du temps.