Samedi 4 février

Fin de cette semaine apocalyptique, entre écrits de concours, reprise des cours, dans un bahut pris, comme tant d’autres, par les affres de la DHG (la répartitions des heures, pour l’année prochaine). Autour de moi, collègues et élèves s’écroulent de fatigue et tombent malade, Covid désormais ignoré mais rodant toujours.

Je tente de ne pas totalement m’abandonner à l’envie de m’abattre également : “Restez vigilants, intellectuellement. Ça fait du bien au corps.” nous a dit M., la formatrice, le mois dernier. Et elle a raison. L’esprit veille sur le corps, et réciproquement. J’aimerais pouvoir tout lâcher, dormir des heures. Mais il reste une semaine. Des mômes qui ont besoin qu’on soit là pour eux.

Continuer. Pas à pas.

Vendredi 3 février

“On n’a pas beaucoup d’exercices, quand même.”

Je relève un sourcil, à la Scarlet O’Hara. Les élèves de quatrième viennent de se carrer cinq exercices d’application quant à la conjugaison des verbes du troisième groupe au passé simple (l’un des trucs les plus retords de la langue française, donc).

“Il faut qu’on prenne le temps de les corriger et de les expliquer.
– Oui, mais ma mère/mon père/mon grand-père [insérer ici évocation d’un passé qui donne l’impression que cette élève ou tout autre élève est âgé de plus de soixante-quinze ans] on lui en donnait des listes de trente, monsieur.
– Vous avez envie de ça ?
– Ben non, mais c’est du français, quoi.”

Cela arrive fréquemment, chez les élèves. Ces mômes qui pourraient parfois élever la flemme au rang de sport mondial appellent de leur vœux un passé révolu, fantasmé, et souvent doloriste. Avant les profs ils étaient sévères. Avant les profs ils donnaient des milliers de lignes. Quelque chose de l’ordre de la terreur sacrée et de l’envie de se faire peur.

Et à la fin du cours :

“Monsieur, ma mère elle dit que je devrais pas lire des livres avec des images (note du transcripteur, des mangas) : elle a raison, vous croyez ?
– Vous aimez ça ?
– Oui, mais je sais pas si c’est très bien.”

Cet âge est tellement fragile, tellement délicat. Les faire accéder à la complexité des textes, de la langue française, sans céder à la facilité de brandir les listes de grammaire, de faire des auteurs classiques des Javert intransigeants. Images qui continuent à se transmettre, de génération en génération.

“Que voyez-vous sur ma table de recommandation de livres à lire, Alia ?
– Cyrano de Bergerac…
– C’est du théâtre.
– Les contes de Terremer…
– Un roman.
– Les Pleurs…
– De la poésie.
– Les mangas de Lovecraft.
– On peut tout lire. Il faut juste essayer.”

J’aimerais. J’aimerais tellement leur expliquer ce que quelques adultes merveilleux m’ont transmis : les mots, tous les mots, sont des lieux de paix.

Jeudi 2 février

“Monsieur, je peux sortir ?”

Claire me regarde avec un grand sourire. Pas vraiment l’expression d’une urgence mais soyons prudent.

“Vous avez besoin qu’on vous accompagne ?
– Bof non, c’est juste que mon pantalon vient de craquer à la braguette. Je sais qu’à la vie scolaire, ils ont des bas de jogging.
– Oh non ! C’était ton pantalon neuf en plus ?”

Cette sixième est comme ça depuis le début de l’année. Et c’est un penchant que je tends à cultiver : il n’y a pas à avoir honte d’être faible, d’avoir un accident, de se tromper. Et pour la première fois de ma carrière, j’ai le sentiment que ça fonctionne. Je ne prétends pas y être pour quoi que ce soit. Mais la quasi-totalité des mômes de ce groupe avance sans crainte. C’est peut-être la raison pour laquelle on les qualifie souvent de “bonne classe” : il y a quelque chose de serein dans leur façon d’évoluer dans cette micro-société qu’est le collège.

Et chaque semaine ou presque, je croise les doigts pour que ça tienne. Pour que cette confiance gagne en force, pour que, tout simplement, ils n’aient pas peur et ne rient pas d’un rire blessant. Chaque semaine je mesure l’immense chance que j’ai d’être leur prof. Ces petits sixièmes ont plus de force morale que je n’en n’aurai jamais.

Mercredi 1er février

Durant cette semaine d’absence, les petits mots ont fleuri sur la messagerie du collège. Le bahut connaît de nouveaux feuilletons quant à l’organisation, les élèves ont remis des devoirs en ordre dispersé, des gens m’ont souhaité bon courage…

Impression d’être parti des mois. Ma théorie se confirme à chaque fois, lorsque je m’éloigne des établissements dans lesquels j’exerce : Chaque collège est un monde, et chaque journée est emplie de suffisamment d’événements pour écrire dessus des semaines durant. Et il va me falloir réintégrer cet univers, pour une semaine et demie. Petite appréhension, comme au début d’une rentrée scolaire. Qui seront-ils devenus, les mômes, durant cette éternité de neuf jours ?

Mardi 31 janvier

Fin d’épreuves d’agrégation. Des étoiles devant les yeux. KO, littéralement. Il n’y a plus la moindre place, dans mon cortex, pour la moindre parole. Et pourtant, aller prendre un verre avec M., qui m’a accompagné, protégé et entraîné durant toute cette période.

Assis à une petite table, nous nous racontons des pans d’histoire que toute personne qui se connaissent depuis aussi longtemps que nous auraient normalement eu le temps de partager.

Et encore une fois, je repars émerveillé, de ce que le chemin professionnel que j’ai choisi me permette de construire cette constellation de gens rares et précieux. Un ciel qui me guide.

Lundi 30 janvier

Il y a vingt et un ans, j’étais en classe prépa. Les lettres classiques étaient placées devant, lors des devoirs, et il y avait E., quelques rangs devant. Cheveux blonds, longs.

Cette année je passe un concours. On s’est retrouvé avec E. Cheveux longs, blonds, placée juste devant moi.

Dans ce tête à tête avec mon cerveau, ça a longtemps hurlé que ça ne servait à rien. Que je n’avais qu’à me lever et partir. J’ai levé les yeux, vingt et un ans en arrière. Et les cris se sont tus.

Il y a d’étranges réconforts.

Samedi 28 janvier

D’après les collègues, pour certains élèves, je vais passer le permis de conduire (ils ont entendu que j’étais absent parce que je passais un examen) et pour d’autres, je participe à une émission télé du meilleur professeur (ils ont entendu que j’étais absent parce que je passais un concours).

Quand j’ai commencé dans le métier, cette distorsion de compréhension m’affligeait. Je plaçais ce souci du côté de l’intelligence. Désormais, j’ai davantage tendance à dire que nous ne vivons pas dans le même monde. Les références. C’est l’une de nos tâches les plus importantes au collège : permettre au môme de prendre du recul sur leur monde intime pour prendre en compte celui qui les entoure. Et ça implique un mouvement de la part du prof comme de la part des élèves. Quand nous disons “qu’il n’y a pas de question idiote”, c’est vrai : les mômes de Grigny, ceux de Loué, et ceux d’Alrest, où j’enseigne actuellement, n’ont absolument pas les mêmes préoccupations, la même appréhension de la réalité qu’un adulte de quarante berges. Et, sans vouloir être moralisateur, parce que je l’ai fais trop souvent moi aussi, se foutre de leurs incongruités, c’est leur dire qu’une partie du monde leur est fermée. Qu’ils ont à se limiter à leur compréhension de la réalité.

Alors parfois oui : la bizarrerie de leurs interrogations me fait sourire. Mieux, elle me donne de l’énergie, autant qu’elle m’en prend à leur répondre. Échange équivalent. Mais c’est une part essentielle du boulot.

Vendredi 27 janvier

Bouquiner, aller courir, relire ses notes, jouer un peu, résister à l’envie d’écouter ce podcast sur Marceline Desbordes-Valmore parce qu’on a déjà la tête pleine…

Amusant. Pour connaître une “évolution de carrière” – c’est comme ça qu’on nous l’a présenté lors de notre formation – on doit se placer, durant ces derniers jours, durant une année, au plus loin du métier d’enseignant qu’on ne le sera jamais.

Jeudi 26 janvier

Je navigue sur un bateau qui prend l’eau.

Dotation en heures du collège Alrest pour l’année prochaine : en baisse. Avec en sus, une fermeture de classes. Dans un tout petit collège, c’est énorme.

Tellement énorme que E., arrivée cette année, devra probablement soit partir au diable Vauvert pour compléter ses heures, soit accepter de se mettre à temps partiel. Tellement énorme que C., qu’on a recruté sur un poste à profil, va se retrouver lui aussi avec un service trop réduit. Aucune promesse de stabilité, dans un bahut que beaucoup mettent déjà près d’une heure à rallier chaque jour, fin-fond de la campagne bretonne oblige.
Et bien sûr les effectifs par classes, eux monteront. D’effectifs à 20, dans lesquels ils peuvent apprendre avec un certain confort, les mômes se retrouveront à 30 l’année prochaine.

Les visages se ferment, les mines se tendent. Tout le monde essaye de lutter, de se mobiliser. Avec quel succès ? Et déjà, j’ai la sensation de me trouver à distance. Ces affaires concernent des élèves qui me sont chers, des collègues souvent devenus amis. Mais l’année prochaine, je sillonnerai probablement une autre partie de l’Ille-et-Vilaine.

Sans savoir ce que je laisse derrière moi. Et c’est nul.