Mercredi 5 avril

Avec les quatrièmes, vendredi, nous partons en sortie scolaire. Ils présentent un projet crée en technologie, devant des lycées professionnels, des entreprises… Ça va faire du monde. Les quatrièmes sont stressés, mais pas inquiets.

Parce que ces quatrièmes ont toute confiance en les adultes.

Le fruit d’une chouette rencontre entre des ados et des adultes qui se sont bien entendus. Et qui bossent en bonne intelligence, sans chercher à se dominer les uns les autres.

Et ils sont ok : pour partir parler devant 300 personnes, pour jouer du théâtre classique, pour bosser un peu plus, pour faire des sorties le soir.

Les quatrièmes sont profondément heureux. Alors, comme le disait Monsieur Vivi, je prends plein de photos avec mon cœur.

Mardi 4 avril

“Monsieur, le cours il était amusant !”

Je ne m’offense pas de la remarque. Je pourrais répondre un truc du genre “Parce que d’habitude, mes cours sont ennuyeux ?” (probablement).

Aujourd’hui, volontairement, le cours de cinquième a été plus léger. Une heure autour de l’étymologie. D’abord pour aborder la question de l’analyse de mot au brevet, dans un long moment, ensuite parce qu’ils avaient besoin d’un cours doudou.

Les cinquièmes ne vont pas bien. Nous en avons parlé un peu plus tôt dans la matinée. Ils sont insupportables entre eux, et la plupart de leurs profs. J’ai la chance d’être épargné, absolument pas parce que je suis un bon enseignant – l’année dernière avec des cinquièmes, ce fut la cata – mais parce que cette mystérieuse magie des vases communicants, ils ont décidé qu’en français, ça irait.

Ça n’empêche que je m’inquiète pour eux. Alors pour une fois, je leur en parle à coeur ouvert : du fait que je ne veux pas qu’ils deviennent “la classe qui va mal”, mais que ce que je vois n’est pas sain. Les mômes poussés à bout qui éclatent en sanglot dans la cour. Les carnets de correspondance débordant d’observations. Les harceleurs devenant harcelés d’un jour à l’autre. On parle, beaucoup, bien entendu.

Et après il faut faire cours, parce qu’il y a deux heures. Et ce sera un cours plus doux, donc. Avec des mots d’autres langues dont on retrace les racines et les radicaux, la décomposition, préfixe radical suffixe. Un cours où je suis moins rigoureux, parce que la rigueur, en général, c’est aussi ce qui les aide tous à suivre.

Cette classe, ces mômes sont à recoudre.

Aujourd’hui, c’était avec du coton.

Lundi 3 avril

Cette commission ne sert à rien.

C., la prof principale, sait que ça ne sert à rien.

Je sais que ça ne sert à rien.

Et Enzo, lèvres serrées, regard baissé, le sait aussi.

On lui répète ce qu’on lui a dit mille fois : que nous sommes inquiets de sa liste d’observations, longue comme l’Anapurna, de son comportement de harceleur avec les plus petits.

Rien ne passe. Des banalités sont échangées. Il faut prendre des engagements, pense à l’orientation…

Je finis par intervenir. En expliquant à Enzo qu’on perd du temps. Qu’on ne peut pas l’aider s’il ne veut pas qu’on l’aide. Que tous les tutorats du monde ne changeront rien si ça ne vient pas de lui.

“Ben je vais me reprendre en main.”

Catéchisme mal récité.

Le mal-être et le refus d’Enzo nous sont inaccessibles. Et il sait parfaitement que s’il ne nous donne pas ne serait-ce qu’un peu, nous ne pourrons rien.

“Je suis inquiète pour lui”, conclut C. en partant.

Pas mieux.

Samedi 1er avril

J’ai beaucoup de mal à m’entendre avec V. V. parle très fort et souvent pour se plaindre. V. se lamente en permanence du niveau des élèves et du fait qu’ils ne comprennent rien. Pour V., clairement, le niveau baisse et les mômes sont insupportables.

Je réponds toujours par monosyllabes à V., parce que sinon, j’éclaterais, et j’éclaterais maladroitement. Alors je me rengorge de ma supériorité : moi au moins, je crois en mes élèves, moi au moins, je ne suis pas aigri.

Sauf que quand un message est transmis par les professeurs principaux des classes que nous avons en commun, V. est souvent la première à répondre. Ses mots écrits ne sont pas plus agréables que ses paroles. Mais ils sont rarement vides. Même s’ils sont brutaux, même s’ils sont blessants, ils montrent qu’elle y attache de l’importance, aux élèves. Elle cherche des solutions. Sans jamais quitter son aigreur. Mais elle essaye. Elle veut comprendre pourquoi “il ne fiche rien en cours”. Elle appelle les parents, elle propose toujours de rattraper les évaluations ratées, de reprendre le cahier de cours, de consacrer des heures en plus aux classes qui décrochent. V. m’insupporte. Mais V. fait le taf. Alors au font, est-ce qu’on s’en fout pas un peu, de mes opinions ?

Vendredi 31 mars

Aujourd’hui, avait lieu le procès de Renart, en sixième. Même que d’autres élèves sont venus voir.

Les mômes se sont donnés.

Et comme à chaque fois qu’ils franchissent une épreuve, les sixièmes ont tant tapé dans leurs forces que dans leurs faiblesses. Aya, était une diva insupportable avec un costume, un maquillage et un jeu de comédienne parfait. Johan ne cessait d’intervenir, ce qui était tout à fait raccord avec sa position de fils d’Ysengrin, désireux de défendre son père. Valère avait oublié sa feuille… Alors il a improvisé tout son rôle de Renart avec un sens de la répartie hallucinant.

C’est ça qui est chouette, cette année. Malgré la distance, malgré les menaces de fermeture. Ces mômes qui sont peu. On a le temps d’aller les voir et de leur donner confiance, dans ce qu’ils ont de bon. Et aussi dans ce qui nous exaspère en eux.

J’ai espoir que ça les rende forts.

Jeudi 30 mars

Je ressors des derniers cours de cinquième avec les batteries quasi à plat. Rédaction longue sur le genre médiéval. Un début, un milieu, une fin. Un contexte cohérent, au moins trois personnages, et de la chevalerie à plein tubes.

En fait, qu’il s’agisse de fine amor ou de quoi que ce soit d’autre, je m’en moque. Le but, avec ces cinquièmes, est qu’il ne fasse pas ça pour s’en débarrasser. Comme à chaque fois avec eux, à peine ai-je lancé l’activité que j’entends un “j’ai fini !”

“Mais… Ça n’est pas une histoire, ça, Gremio.
– Ben si.
– Non. Il y a trois phrases, elles sont incompréhensibles.
– Ouais non mais c’est bon, j’ai fini, c’est pas grave si j’ai 2/20, hein, c’est trop long !”

La feuille sur laquelle il a griffonné est très moche. Des lettres qui forment à peine des mots s’entrechoquent. Je réprime mon envie de chiffonner le machin et plisse les yeux.

“Votre héros est un cuisinier ?
– Ouais, pourquoi ?
– C’est intéressant, ça, pourquoi cette profession ?
– Bah (ils disent tout le temps bah, quand je les exaspère) je sais pas.
– Pourtant vous dites que son père est un seigneur. Il ne devrait pas avoir cette position.
– Mais je m’en f…
– Non non, c’est intéressant ! Comment est-ce qu’il est arrivé là ? Ça pourrait être ça, votre histoire !”

Toute l’heure, intégralement, se passe ainsi. Trouver dans chaque chaos de sylo bic un fil à tirer, pour leur montrer que ce qu’ils ont écrit suscite de l’intérêt. Défroisser, fibre à fibre, le papier, de chaque môme ou presque, individuellement.

“C’est très intéressant, ce personnage de vieille femme, là.
– Non, mais c’était juste pour rire…
– Elle pourrait être une alliée de l’héroïne.”

Une heure à plonger dans des imaginations encore chancelantes. Une heure à leur montrer que leurs mots valent la peine d’être retranscrits.

C’est crevant.

Mercredi 29 mars

Je n’ai connu Olivier que dans le club de jeu de rôles. Un gamin futé, capable tout à la fois de provoquer un chaos pas possible parmi les joueurs, et, l’instant suivant, de proposer des idées géniales. Un môme drôle et sarcastique, qui avait commencé à lire Lovecraft, alors qu’il n’aimait pas du tout la lecture.

Olivier a été viré par conseil de discipline. Agression d’une collègue.

Je n’arrive pas, comme souvent à compléter l’équation. Je me déteste d’avoir en tête le répugnant “mais il était si sympathique.” Je suis abattu de n’avoir entraperçu qu’un minuscule fragment de ce môme.

Une histoire qui s’évapore, dans un nuage de suie.

Mardi 28 mars

Vendredi, les sixièmes mettront en scène le procès de Renart.

Ça a été toute une aventure. Chaque élève joue le rôle d’un animal, accusé, témoin, avocat… qu’il a crée à partir du bouquin. Des affiches ont été dressées, le déroulement minuté…

Et C., l’une des AESH, viendra y assister. Parce que C. a aidé deux élèves ULIS en inclusion à préparer leur texte. Elle a travaillé de concert avec Anita, qui joue la juge Fière la lionne, pour que les deux élèves en question puissent participer au même niveau que tous les autres.

E., la prof d’Histoire-Géo de la classe, viendra aussi. Parce qu’elle leur en apprend beaucoup, en EMC, sur la justice, la façon dont circule la parole… Et peut-être aussi B. et A., les deux agentes d’entretien qui ramassent souvent mes affiches qui se cassent la gueule (maudite patafix) et aimeraient bien constater leur utilité.

Cette activité, si elle fonctionne, aura été le boulot des élèves et de tous ces adultes, plus quelques autres. Le procès “il faut un village pour élever un enfant” m’a toujours paru suspect.

Mais j’aime bien qu’un procès fictif ait réuni tous ces gens. Et que tout le monde ait appris.

Lundi 27 mars

Les cinquièmes se détestent. Je ne comprends pas totalement pourquoi, mais dans cette classe, c’est la guerre de chacun contre tous. Ils se piquent leurs affaires, se moquent, se vannent méchamment. Les deux seuls à ne pas s’embrouiller sont Judy et Luis, qui sortent ensemble, mais n’osent pas le montrer histoire de ne pas être vannés (spoiler : tout le monde est au courant).

Aujourd’hui, début de travail d’écriture longue. Sujet : l’univers médiéval. Ils doivent les uns et les autres raconter le parcours d’un personnage qu’ils ont crée : chevalier, herboriste, troubadour ou musicienne… Je leur ai permis de se placer où ils le souhaitaient dans la classe : l’espace dont je dispose permet qu’ils se tournent tous le dos ou presque.

“Hé Jodah ! Il s’appelle comment ton héros ?
– Pourquoi ?
– Je vais le tuer dans mon histoire.”

On a tout essayé et C., leur géniale prof principale, est découragée. Cette cinquième devient “la classe compliquée”. Ils semblent vouloir s’approprier ce titre, cette gloire, celle de classe désagréable, qui refuse de montrer ses côtés lumineux aux adultes.

Et en plus leurs histoires sont nulles.

Et ils le savent très bien. “Non mais aller, ça saoule. Mettez-moi un zéro tout de suite, ce sera fait.”

Les cinquièmes ont envie que ça se passe mal. Alors respirer. Aller les voir, les uns après les autres – ils sont peux, c’est possible – et aller tirer le tout petit fil coloré qui ressort de leur phrase de cinq lignes sans ponctuation qui constitue, selon eux, l’intégralité de leur rédaction.

“Pourquoi vous parlez d’un château à Marseille ?
– Bah je sais pas, j’y vais en vacances.
– Vous savez qu’il y avait souvent des épidémies de peste, là-bas, au Moyen-Age. Avec des pustules qui explosaient des furoncles… (toujours en faire trop).
– Ahah, dégueulasse !
– Il pourrait y avoir une épidémie de peste.
– Pour de vrai ?
– Ben oui, c’est super original, comme idée, que ça se passe à Marseille, autant en profiter !”

Demander à celui-ci pourquoi il a évoqué un métier à tisser, à celle-là pourquoi elle parle d’un combat à la lance plutôt qu’à l’épée…

Et en engueuler deux comme du poisson pourri parce qu’ils se sont vannés une fois de trop.

“Mais vous dites qu’on a de bonnes idées et après vous nous grondez !
– Ça n’empêche pas.
– On travaille, pourquoi vous nous laissez pas rigoler un peu.
– Parce que ça n’est pas rigolo, parce que vous valez mieux que ça.”

Ils lèvent les yeux au ciel, ils ne veulent pas comprendre. Qu’importe. Continuer à y croire pour eux jusqu’à ce qu’ils y croient enfin.