Vendredi 15 septembre

Je me glisse dans le métro rennais quelques secondes avant la fermeture des portes. Ça n’est pas recommandé, et un peu idiot. Mais je suis en retard, et de toutes façons, personne ne me connaît dans le coin alors

“Monsieur Samovar ?”

Éééééévidemment.

Je cligne des yeux, un peu ébloui par la course et le sourire ultra-bright que me lance un grand jeune homme, qu’il me faut, comme toujours, du temps pour reconnaître. J’ai brièvement enseigné à Vlad en seconde, lors de mon premier passage au lycée. Il faisait partie d’une classe remarquable, une classe composée d’élève d’une bienveillance en titane, qui m’ont accueilli, prof maladroit et débutant en seconde, avec patience et gentillesse. Et on fait énormément pour ma confiance en moi.

Ironique que ce soit aujourd’hui que je rencontre Vlad, en cette année d’enseignement au lycée.

On n’a pas longtemps, une poignée d’arrêts. Alors on fait défiler les mots et les souvenirs : ce qu’il fait actuellement, quelques images de nos cours en commun, deux ou trois blagues. Il parle avec aisance et audace. Il a l’âge d’être un protagoniste : celui où tout le potentiel intellectuel et physique qui s’est tissé, des années durant, est prêt à se dévoiler. La promesse d’un espoir, toujours renouvelé.

Ça n’est pas grand-chose, ça a duré quelques minutes.

Mais j’en ressors rasséréné. Ça vaut le coup. Croiser la route de ces êtres et leur donner tout ce qu’il est possible de donner, ça vaut le coup.

Mercredi 13 septembre

Mon grand-père et moi n’avions pas grand-chose en commun.

Ça a dû lui faire bizarre de voir ce gamin binoclard et introverti se transformer en une créature à tatouages qui lui parlait de spectacles bizarres et de son copain.

Je me suis installé en Bretagne il y a trois ans, et je l’ai vu plus régulièrement. Quelques heures confortables et un peu gênées. À chercher de quoi parler. À se demander ce qu’on avait en commun, probablement. Alors que c’était évident.

Nous descendons dans les sous-sol de son immeuble, il a besoin que je l’aide à trouver je ne sais plus quoi dans sa cave. Les couloirs sont tortueux et sombres. Un peu plus tôt, je lui ai parlé de ce que je faisais avec mes élèves. Il se retourne vers moi avec un sourire malicieux. C’est la dernière fois où je le verrai sourire comme ça. Mais évidemment, je ne le sais pas. On vit sans cesse des derniers instants incognito.

“Et Phèdre au labyrinthe avec vous descendue
Se serait avec vous retrouvée ou perdue.”

Il se les répète souvent, ces vers, me dit-il. Les derniers jours, il se récitait du Baudelaire, parce qu’il ne parvenait plus à lire. Son sanctuaire de mots, d’auteurs, de femmes héroïques.

En commun.

Lundi 11 septembre

(Image issue de l’animé Sailor Moon)

L’autre jour, en regardant Sailor Moon, je pensais au métier d’enseignant et la suspension d’incrédulité. Mais qu’est-ce que c’est donc que cette bête-là ?

Quand on lit, regarde, éprouve une œuvre de fiction, il arrive régulièrement un moment de suspension d’incrédulité : cela consiste à accepter un événement ou une information peu logique ou incohérente, parce que ça rend l’histoire possible.

Il y a, dans Sailor Moon, que je regarde en ce moment, une très poétique suspension d’incrédulité : les héroïnes se transforment en justicières pour combattre leurs adversaires.

La transformation physique est très très légère : un costume et quelques bijoux. Pourtant, leur entourage est dans l’incapacité de les reconnaître. Et ça m’a rapidement semblé logique.

Parce que lorsqu’elle se transforme, Sailor Moon n’est plus vraiment Usagi, son identité habituelle. Elle est une version exaltée d’elle-même. Ses défauts s’adoucissent, ses qualités s’affirment. Elle est, faute de meilleur terme, elle en mieux. On peut dès lors accepter que ses proches soient éblouis.

Ça me parle parce que j’essaye, dans la mesure du possible, d’être Sailor Prof.

Non pas que je porte très bien la jupe de marin ou la tiare, mais je pense que c’est ce que j’aspire à être, dans une salle de classe : moi en un peu mieux. Parce que, quelque part, c’est plus facile, devant des élèves, dans le cadre d’un cours. Je me sais plus patient, (un peu) moins foutraque. Plus gentil aussi. Je me dis que ça explique également l’ambivalence que je ressens par rapport à ce métier. Ses conditions d’exercices sont de plus en plus compliquées, bombardées du feu des critiques et du mal-être tellement, tellement justifié, de bon nombre de collègues. Pourtant, il ne se passe plus un jour, après toutes ces années où je me suis senti tellement incompétent, où je ne me dise pas que cette journée a valu le coup. Même si l’épisode était plein de rebondissements, de longueurs et de plans réutilisés de la saison précédente. À la fin, le thème musical de l’optimisme rigolo retentit presque toujours. Et si je redeviens, comme Usagi-Sailor Moon, ce personnage maladroit et autocentré, je sais qu’il existe, juste à ma portée, une partie de moi capable de bien faire.

Et c’est précieux.

Dimanche 10 septembre

Cette année, comme à chaque fois, on profitera des dimanches pour s’évader et parler d’autre chose que de boulot

Pour inaugurer cette saison, voyage en compagnie de Clotilde Mélisse, l’avatar, le véhicule, l’alter ego de Chloé Delaume. Lors d’un voyage en train, elle se livre à un délicat et casse-gueule exercice de sorcellerie : l’autopsie (l’autopsy, même) de ses souvenirs. C’est que la situation est grave : Clotilde fait le deuil d’une histoire d’amour.

Une histoire sublime, une histoire ridicule, une histoire gênante, une histoire fabuleuse. Dans cette reconstitution du puzzle du tendre, l’affection passe par tous les états possibles. Pas seulement l’affection pour celui qu’elle appelait le Monstre, d’ailleurs : Clotilde examine ses sentiments pour sa mère, ses amis, son passé… En définitive et fatalement, bien entendu, sur elle-même.

Parce qu’elle a changé, Clotilde, elle a dû s’adapter. Le féminicide de sa mère par son père ne s’appelait pas comme ça quand il lui est arrivé, alors qu’elle était enfant, et c’est aussi un chemin qu’elle doit parcourir : celui d’un passé, d’une lutte féministe qui a dû changer de mots.

Parce qu’en fin de compte, et comme toujours pour Chloé Delaume, c’est une histoire de mots. De langues. Nous ne sommes plus dans l’âge d’or. Ovide est resté à quai, avec ses héros aux exploits légendaires. Et tout au bout de la ligne, de l’autre côté, au XXIe siècle, il y a Chloé Delaume. Qui nous rappelle que nous sommes désormais dans l’âge de glaise : nos actes n’ont plus d’importance, il y en a tant eus. Tout ce qui nous reste à faire de nos vies, c’est d’en modeler les événements, pour nous fabriquer des sculptures qui nous conviennent. C’est ce que fait Clotilde avec cette histoire d’amour. Il ne s’agit pas d’en faire le procès, ça n’aurait aucun sens. Juste de la fixer en mots. Lentement, méthodiquement, en se trompant et en réessayant.

Pauvre Folle constitue une sorte d’alchimie de tous les thèmes dont Chloé Delaume a tissé son œuvre, depuis ses premiers écrits. Une alchimie un peu usée par le temps et les cycles qui se répètent. Une alchimie toujours aussi rigoureuse, toujours aussi importante. Et qui ne promet rien d’autre que ça : modeler en mots ce qui advient. Avec beaucoup d’humilité, de colère, et de persévérance.

Samedi 9 septembre

(NB : L’image du fragment dans ce billet vient en droite ligne du dernier roman de Chloé Delaume, Pauvre Folle)

J’enseigne à des élèves privilégiés.

Depuis la rentrée, lundi, je tourne le terme entre mes doigts. Il est dense, mince, un peu coupant sur les bords. Je ne l’ai jamais manipulé. Ma carrière m’a plutôt amené vers des établissements dits “en difficulté”. Je ne m’en plains pas. Je m’y suis épanoui, bien plus que ce que je pensais, et m’y suis forgé la petite légende que je sors parfois d’un tout suffisant en salle des profs : “Tu sais, moi quand j’enseignais en REP+, dans le 91…”

Donc, ce label d’élèves privilégiés, je m’en méfie un peu. Et comme tout ce qui m’inquiète, je tente de le définir. Au début, je pensais que cet adjectif, “privilégié”, ça voulait dire qu’ils avaient évacué les difficultés. Qu’ils jouaient la partie en mode facile, avec les cheat codes : famille disponible et aimante, argent, relations.
Quelque part, c’est vrai. Mais pas pour tous, pas tout le temps. En quelques jours, ma définition s’est transformée.

Être un élève privilégié, c’est être plus haut dans la pyramide des besoins. Ni plus ni moins.

Et c’est énorme. Les élèves de Keves et d’Agnus ne connaîtront pas des nuits blanches parce que les forces de l’ordre font le siège de leur cité, à la recherche de dealers. Dans leur immense majorité, ils mangent à leur faim, on du matériel pour travailler.

Ça ne leur épargne ni la souffrance, ni les difficultés.

Elles commencent déjà à se dessiner, petites épées de Damoclès au-dessus de leurs têtes. Au début de l’année, j’avais envie de les trouver dérisoires. J’utilisais la réplique – qui me fait toujours autant rire – de Daria : “Vous voyez, même les top models ont des problèmes, alors accrochez-vous jeunes gens !”
Seulement ça n’est jamais dérisoire. Une grande partie des rancœurs que trainent les adultes – l’expérience des réseaux sociaux est assez éloquente là-dessus – vient des cassures qu’ils se sont pris dans le passé et dont ils ont l’impression qu’on ne tient pas compte. Il ne s’agit pas de faire de la calinothérapie. Ni de se montrer complaisant sous prétexte qu’on souffre. J’ai eu des élèves capables de se comporter comme de sacrés connards en Essonne, indépendamment de leurs conditions de vies. Et ils pouvaient se montrer tout aussi géniaux, généreux et doux. Nul doute que ce sera le cas à Keves et Agnus.

Oui, il y a aussi des gueules qui les mordent, des voix qui murmurent du néant à leurs oreilles. Refuser d’en tenir compte, ça me semble aussi néfaste que de se rendre compte qu’ils ont vachement de chance, par rapport à nombre de leurs semblables.

Des élèves privilégiés. Dans ma main, les angles aigus s’adoucissent. Un peu.

Il est encore tôt.

Vendredi 8 septembre

Je suis nul pour retenir les prénoms.

Genre très très nul.

Au collège d’Alrest, l’année dernière, il m’a fallu deux bons mois pour y parvenir, et mes classes étaient littéralement deux fois moins chargées que cette année à Keves et Agnus.

Alors en attendant, je fais ce truc que je déteste : pointer avec une sorte d’onomatopée nulle “Huuuuummmmouiiiiiii… Vous ?” qui me donne, dans ma tête, l’air de Nestor, dans Tintin, mâtinée à Fabrice Luchini dans ses pires moments. C’est compliqué, les débuts d’années. Depuis quelques rentrées, je suis devenu un poil meilleur à planter le cadre de travail, au mois de septembre. Le truc, pour moi, c’est de savoir gérer la pression. La mettre où c’est utile, la lâcher où ça ne sert à rien.

“Ah, ben ça tombe bien !”

Cet élève qui n’a pas encore de nom pique un fard incandescent, tandis que la sonnerie de son téléphone finit de claironner une mélodie libre de droits.

“Si jamais ça se reproduit, vous faites comme votre camarade : vous vous tapez la honte trois secondes, vous coupez le téléphone, et vous vous y remettez. Donc, je disais le théâtre a une fonction poétique. Tout le monde suit ?”

Et pour le coup, ce court ultra théorique sur les genres littéraires, ne pas le lâcher. Le coup du téléphone, ça n’est pas acheter la paix sociale : c’est leur montrer qu’il s’agit d’un non-sujet. Des trucs pareils n’ont pas leur place dans la classe, on dénie leur existence et on se concentre sur l’essentiel. Ne pas se disperser. Ça ne marche peut-être qu’avec moi, c’est peut-être pour des collègues – et légitimement – du laxisme, mais ça correspond à ce que je veux faire : ne faire entrer que certaines choses dans le cours. La chasse aux téléphones qui sonnent n’en fera pas partie. Ceux qui sont sortis en loucedé pour envoyer un snap, si par contre. Faut choisir ses combats.

J’y repense à la pause, quand T., dont c’est la première année dans le métier, me raconte qu’un de ses élèves, au collège, a décidé de le tester. Dans sa description, je retrouve tout ce qui m’exaspérait, lors de mes premières années de boulot. Comme si les mômes avaient un radar à nouveaux enseignants, envers qui ils montrent leurs aspects les plus nuls. Les plus poisseux. Poser des questions qui font perdre du temps, faire mine d’avoir des soucis de matériel (“je peux aller vider mon taille-crayooooooon ?” en pleine explication de consignes), ou faire monter la mauvaise foi au niveau de l’Anapurna. Et il faudra trouver les astuces, les trucs, pour faire émerger ce qu’ils ont de chouette.

Sur le chemin du retour, je mesure ma chance, après avoir pris la mesure de ce que cette année aura de difficile : un emploi du temps mal foutu, des aller-retours, énormément de cours à construire à partir de rien.

Mais des élèves face à qui je n’aurai presque pas à me battre. Quelques habitudes qui font que je sais désormais où je vais. Et cet instinct, forgé dans la douleur, à ne plus me laisser encombrer du superflu.

Ouais. Finalement, y a moyen que ce soit bien.

Jeudi 7 septembre

Le jeudi, j’aurai donc huit heures de cours. Quatre fois deux heures.
Le jeudi, je verrai donc tous mes élèves. 71 secondes plus 48 premières, 119 jeunes gens (j’arrive plus à dire mômes).

Je les vois arriver, écrasés par la chaleur de cette interminable canicule bretonne. Les cahiers et les éventails s’agitent, “on dirait une installation d’art contemporain.” Quelques-uns rigolent, deux ou trois sincèrement. Cette journée est interminable, mais elle me permet de commencer à “voir le dessin” de la classe. C’est une expression que j’ai emprunté à R., ma prof de théâtre. Elle parle souvent du “dessin du texte”, et ça parle beaucoup aux élèves.

Il y a d’abord les Premières Galopa. Pour une raison que j’ignore je m’imagine que je suis leur professeur principal (alors que pas du tout). Ils sont farouches. À m’observer comme un spécimen à la fois pittoresque et dangereux, une sorte de cobra qui ferait du standup. Parce que certes, j’ai des tatouages et des chaussures rigolotes, mais je tiens leur bac de français entre mes mains, quand même. Ça donne un cours étrange, entre réponses enthousiastes et silences brutaux, amplifiés par la montée progressive de la température, en cette matinée au lycée Keves.

Suivent les Premières Herbizarres, seule classe dont je me méfiais au premier cours. Petits rires et regard entendus échangés. Impression d’être le sujet d’une blague commune. Non pas que je m’en formalise – ça arrive fréquemment quand on est prof – mais ça n’est jamais agréable, surtout au début. Et aujourd’hui, des questions, des suggestions, un cours qui passe à une vitesse folle et beaucoup de sourires. “Vous me rassurez beaucoup, monsieur.”

Ça fait du bien, sur le trajet qui me mène au lycée Agnus. Où je retrouve les secondes Germignon. Mon ethos de prof de collège reprend le dessus. Ils sont encore fragiles et un peu perdus. Les bon vieux trucs de les remettre en confiance en bossant sur ce qu’ils connaissent. Le très léger silence lorsqu’ils commencent à partir dans tout les sens. – c’est la seule manifestation de mécontentement que j’ai dû montrer depuis le début de l’année – et les quelques blagues pendant la pause entre les deux heures. Ce sont de bonnes personnes. De chouettes secondes en devenir. “On n’a pas encore tout à fait commencé le programme de seconde” leur dis-je à la fin du cours. Mais ça ne saurait tardé.

Et je termine, dans un état proche de l’Ohio, avec les secondes Ixon. Une sacrée bande de potes – ils se connaissent presque tous – avec l’éternel groupe de garçons, forts en gueule et en français, et de filles, faussement timides, n’attendant qu’un mot pour se changer en guerrières. À ce stade, difficile de discerner les individus. J’en ai plein la rétine et la matière grise, des élèves.

“Je vais avoir du mal à retenir tout de suite vos noms, j’en suis désolé.”

Mais ça va venir. Vos noms, vos façons de parler, ce que vous préférez dans le cours et ce que vous fuyez. Les manies de certains, les tics de langage d’autres.

Bienvenue dans ce monde partagé, crée par chacun d’entre nous.

Mercredi 6 septembre

“Citez-moi des chansons de Lorie.
– Je vais vite !
– Je vais plus vite !
– Faux !”
(Drag Race France, saison 2. Oui cette saison du journal aura son lot de citations hétéroclites)

Au nombre de mes névroses, il y a ces deux là : je vais beaucoup trop vite, et je veux que les débuts soient parfaits. Lorsque j’ai joué à Baldur’s Gate 3, cet été, j’ai recommencé mon personnage une centaine de fois. Je voulais que ce soit le bon, que je ne veuille jamais en jouer un autre (Vous saurez donc, joueurs de Baldur’s Gate 3, que le personnage parfait est un druide du Cercle des Spores, parlant aussi bien aux animaux qu’aux cadavres, armé de deux cimeterres et d’une légion de zombies et dryades).

Deux névroses qui ne vont absolument pas ensemble et qui font que mes débuts d’année sont systématiquement des catastrophes. (sauf dans cette fameuse classe de première, parce que j’ai eu la chance que des mômes me demandent de raconter l’histoire de Thésée). Encore une fois cette année, j’ai voulu aller trop vite, impressionner, et ai dû compresser en une heure (la première en plus, celle où il vaut mieux y aller mollo) près de trois heures de cours. Je n’ose imaginer dans quel état les mômes sont rentrés chez eux, sous la chaleur accablante.

On serait dans Baldur’s Gate 3, je recommencerai tout simplement. Encore et encore et encore.

Ici je ne peux pas. Ici, comme tous les ans, il va falloir que je rattrape le coup. Que, dès demain, je freine. Que je leur dise qu’on est parti sur les chapeaux de roue.

C’est l’un de mes points faibles et il faut qu’il se manifeste dès le début de l’année. Mais ce qui me rassure, c’est qu’à force, je suis parvenu à recoudre. On ne sauvegarde pas sa partie, dans cette profession. On prend les bouts un peu raté et on les rassemble, façon puzzle. Faut juste pouvoir le reconnaître. Je ne les connais pas encore, ces lycéens. Or de question de les perdre d’emblée.

Et ce sera comme ça toute l’année. Avancer avec ses réussites et ses échecs, sans jamais donner plus d’importance à l’un ou à l’autre. Espérer qu’à la fin de l’année, plutôt qu’au début de la partie, le personnage que l’on s’est construit nous convienne.

Mardi 5 septembre

“Il faut partir de ce que vous ressentez.”

Les premières me fixent, perplexe. Et aussitôt, me résonnent à l’esprit les mots de B., collègue rencontrée il y a deux ans. Qui, étrangement, sont devenus une source inépuisable d’encouragement : “On enseigne quand même une drôle de matière.”

Ce que j’aimerais qu’ils ressentent, c’est un texte d’Euripide, Hippolyte Porte-Couronne. Qui devrait s’appeler Phèdre, en fait, c’est avant tout l’histoire de Phèdre. Et je peux comprendre. Comprendre que ressentir quoi que ce soit face à cette feuille A4 remplie de tragédie antique, par 35 degrés, ça n’est pas évident.

Pourtant c’est essentiel.

“Même ne rien comprendre, c’est un ressenti.
– Moi monsieur.
– Oui ?
– Ben je ressens rien, parce que je ne comprends rien.
– Bien. Ben attrapez un surligneur alors. Et surlignez ce que vous ne comprenez p… ce que vous comprenez, ça ira plus vite.
– Pour quoi faire.
– Vous allez voir.”

On enseigne une drôle de matière, parce que c’est l’une des matières les plus exigeantes et les plus perchées qui soient. Laborieusement, l’un après l’autre – je crois qu’ils m’en veulent, dans cette classe, déjà je suis arrivé en retard – les fluos se lèvent et barbouillent le monologue de Vénus, que je leur lis avec la voix de Sandy, la présidente du club de mode. Parce qu’avoir l’audace de déclarer qu’on n’est pas jalouse avant de déchaîner une vengeance type manœuvre de billard à trois bandes, ça ne mérite pas mieux.

“Bien. Maintenant, on analyse.
– Comment ça ?
– Ce que vous avez compris. Pourquoi l’avez-vous compris ? Quels mots ? Quelles natures, quels procédés de style ? Ça se fabrique, la compréhension. Les émotions aussi. Un texte, ça ne sort pas de nulle part.”

Quand j’étais lycéen, je détestais l’analyse de texte. Je comparais ça à de la médecine légale, comme beaucoup. Ouvrir un corps harmonieux et se pencher froidement dessus.

Peut-être que je vieillis, Créon succédant à Antigone, mais désormais, les néons de la morgue ont fait place à une salle d’orchestre. Métaphore, catachrèse et asonances comme autant d’instruments qui, ensemble, quand on en maîtrise le tempo et l’harmonie, nous parlent.

Bien sûr, je ne peux pas l’expliquer comme ça aux premières. Pas encore. Mais je peux le garder en tête, comme un cap. Rimbaud disait qu’une savante musique manque à notre désir.

J’aimerais que, cette année, ils l’entendent, cette musique. Qu’ils en voient les instruments.

Il y a du boulot.

Lundi 4 septembre

“On a dû vous dire que le moment avait une conscience.”
– Doctor Who, The day of the Doctor

Je n’aimerais pas rencontre le Docteur, de Doctor Who. Je voudrais être le Docteur.

Je sais, c’est prétentieux. Être un extra-terrestre quasi-immortel, capable de sauver une planète au-delà du temps, ça nécessite pas mal d’ego. Et peut-être est-ce encore plus égocentrique de l’affirmer ça n’est pas pour ça.

Je voudrais être le Docteur parce qu’il est capable d’ouvrir l’univers à ses compagnons.

Retour sur cette petite planète banale que l’on appelle la Terre. Où, parce que sa population humaine fait n’importe quoi, il fait aujourd’hui trente-quatre degrés dans les salles de cours du lycée de Keves. Enfin, dans les salles exposées nord. Dans les salles exposées sud, on n’ose pas regarder le mercure en face.

C’est dans l’une de ces salles que je découvre une de mes deux classes de premières. Ils sont pour la plupart grand, souvent élancés. Un âge où le corps aspire à la verticalité. J’ai commencé par leur expliquer à quoi ressemblerait l’année de français, ils m’ont très gentiment fait comprendre que, monsieur, nous sommes au courant, tout de même.

Alors plutôt que de parler dans le vide et me sentir de plus en plus inadaptés à ces élèves, j’ai commencé mon cours. Ça parle du théâtre. Rappels, la tragédie grecque. Un extrait du Phèdre d’Euripide.

“Si certain ont besoin de contexte, qui peut rappeler au reste de la classe la légende de Phèdre ?”

Léger mouvement, puis regards qui se clouent à la table. C’est la deuxième question que je pose à laquelle ils n’ont pas la réponse, j’ai l’impression de débiter des grossièretés.

“Phèdre est plus ou moins la suite de Thésée. Thésée ?”

Ils ont le regard vitreux. Aux limites de l’antipathie. Pauvre Monsieur Samovar, qu’est-ce que tu fais encore ici ? Depuis que tu es entré, tu as enchaîné les maladresses. Ce lycée est trop grand, trop joli, il n’est pas fait pour les enseignants foutraques, qui s’épanouissaient au fin-fond de la campagne, presque à la frontière de la Mayenne, l’année dernière. Tu vas leur faire perdre du temps, tu vas en perdre et…

Respire.

“Vous avez le droit de ne pas savoir qui est Thésée. J’ai juste besoin que vous me le disiez. Rien n’est grave, si ce n’est que là, je vous parle à l’aveugle.
– On sait pas ce que c’est, l’histoire de Thésée.”

La réponse est aigre. Pourtant, elle fait naître en mes membres une étrange énergie. Qui me pousse à me hausser sur la table, juste devant le premier rang.

“Je vous raconte. Il y a un jour une grande guerre entre la ville d’Athènes et la Crète, dont le roi est Minos…”

Ouvrir l’univers.