Mercredi 18 novembre

Au nombre de mes qualités, le sens de l’orientation pointe aux abonnés absents. Je suis le type capable de se paumer sur la place des Halles à Paris. Je rédige donc mentalement mon testament tandis que je traverse les couloirs de l’hôpital en suivant la ligne jaune qui passe par l’étage 1 et 3 (mais pas le 2) à la recherche de l’ascenseur 2 qui, pas de bol, ne désserre que les étages pairs la faute à des travaux.

Coup de bol inouï, je parviens devant la chambre 265 avant que mes rations de survie ne s’épuisent. Je remercie Dora, sainte patronne des explorateurs et frappe à la porte.

Il y a trois jours A. s’est pris un ballon de handball dans la tronche. Hémorragie interne de l’oeil. A. a été admis dans le meilleur service d’ophtalmologie des environs, loin de chez lui. La maman de A. ne conduit pas, le taxi coûte cher. 

A. se redresse en me voyant arriver. Torse nu, entortillé dans un drap verdâtre d’hôpital, une perfusion dans le bras. L’oeil droit tuméfié. J’espère très fort qu’il n’a pas noté mon mouvement de recul. Grosse envie de tourner les talons. Je ne comprends pas ce que je vois.
J’ai 33 ans, j’ai visité des hôpitaux, vu des malades, parfois dans un sale état. Mais jamais un élève. Une petite connexion infime, minime, ne s’est jamais établie dans mon cerveau. Un élève est un élève. C’est toujours habillé à peu près correctement, c’est assis ou debout, ça a la tronche dans un état correct. Un élève, ça n’a rien à faire dans les odeurs de médoc, dans cette chambre couleur moche. Un élève n’a pas cet air abruti par les calmants, tandis qu’une télé au mur diffuse un énième épisode de Malcolm. Ce n’est pas logique. 

Un élève, ça n’a pas de corps. 

“Vous avez mis votre écharpe, monsieur.”

Bien sûr, A. que j’ai mis l’écharpe du Docteur aujourd’hui. Je grimace mon sourire du lundi matin. Je me mets à parler. Mal. Fébrile. Je bats les sujets de conversation à toute vitesse, passe du coq à l’âne. Vos camarades vous saluent, les profs aussi, ne vous inquiétez pas pour le stage, vous aviez fini de lire Antigone, Mme B., oui, que vous avez eu en 6ème était très inquiète pour vous. Je vous ai amené quelque chose. Regardez, Harry Potter en audio livres. 16 heures, ça devrait vous occuper.

A. hoche gentiment la tête, me rassure. Je vais bien monsieur. Rien de grave, faut pas vous en faire.

Trop vite, je prends congé. Rien à faire là. Vouloir jouer les profs compatissants c’est bien mignon, mais moyennement utile. La connexion est faite. À compter de ce jour, les élèves ont un corps. Leçon apprise. De mon côté. Mais pour ce môme à l’oeil enflé… quoi ?

“Je vous remets la télé, A ?
– Ah ben non, monsieur ! Je vais écouter Harry Potter !”

A. a un immense sourire, et se passe les écouteurs autour du cou. 

Wingardium Leviosa.

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