
Malgré les difficultés du boulot d’enseignant, il faut reconnaître que les sources de satisfaction sont multiples : de l’élève qui découvre, la fièvre aux pupilles, les textes de Maupassant à celui que l’on guide vers une orientation professionnelle dans laquelle il s’épanouira. Ces mômes avec qui on part en voyage scolaire, dans un périple qui changera pour certains leur vision du monde.
Ou juste la fois où tu peux laisser libre cours à tes instincts sadiques.
Pour moi, ça c’est passé à 10h45 ce matin.
Récapitulons.
J’aborde l’argumentation avec les 3ème Orphée. Thèse, arguments, exemples. Nous nous penchons sur des discours, écrits, audio, vidéo. Nous cherchons à analyser la substantifique moelle de boum.
Boum ?
Boum. Et derechef. Contre le mur en contreplaqué véritable communiquant avec le couloir. Bon prince, je laisse passer et repart avec les 3ème dans l’étude de boum.
Quelque part au dix-neuvième boum, je sens mon self-control s’évaporer – à la grande joie des chiards qui préparent déjà les meilleurs sièges et les seaux de popcorn – et me transforme en un mix bizarre de Super Saiyan (sans les cheveux) et de Mademoiselle Mangin dans Princesse Sarah. J’ouvre la porte à la volée et débarque, la bave aux lèvres et un marqueur à la main, devant une troupe de monstres qui semble penser que les couloirs du premier étage sont un endroit convenable pour se livrer à une rave party. Je crois reconnaître une bande de cinquième qui partagent la lettre de leur section avec la Cinquième Pampa, de sinistre mémoire. À croire que c’est une malédiction.
J’ouvre la bouche et, pour une fois, arrive à produire une série de hurlements particulièrement convaincants. Il doit être question de trucs concernant le très probable caractère éphémère de leur parcours scolaire en ces murs s’ils continuent à gonfler leur monde, de leurs quelques infractions à la courtoisie la plus élémentaire (j’euphémise) et du fait que je suis médaillé d’or au lancer de marqueurs sur cible vivante.
Au mépris des lois de la physique, les monstres parviennent à former un rang parfaitement géométrique en moins de six secondes. Je passe au stade Super Saiyan God et élève encore la voix de quelques décibels (là où elle émet d’inquiétants tremblements) exigeants qu’ils rentrent dans la salle, bande de petits canaillous, et plus vite que ça. Quatre dixièmes plus tard, le couloirs est à peu près désert et je regagne ma propre salle.
S. : “Ça fait du bien, des fois, hein monsieur ?”
Latin : A. est en cinquième, A. me demande s’il est possible de suivre les cours de latin de quatrième. Elle a le temps, ça la fera finir à six heures le soir mais c’est pas grave, monsieur, le latin c’est trop bien, comme ça elle en aura cinq heures par semaine, parce que bon, les deux premières déclinaisons, c’est bien gentil mais c’est trop facile et la Monarchie Romaine, elle connaît déjà, la République un peu moins, elle peut dites dites, monsieur, elle peut ?
J’hésite entre le fait de la secouer par les épaules en exigeant que cet androïde retire son masque de fillette ou de me reverser une vodka-lexomil.
Conseil de classe : On m’a chargé des “fiches élèves”. Elles retracent le parcours des élèves depuis leur sixième. Je découvre le combat sans trêve de Y. pour se maintenir à un “niveau moyen”, mention qui la suit depuis neuf trimestres, les progrès monstrueux de M., le refus systématique que nous félicitions L.
La négociation aux récompenses commence, menée par Cheffe. Félicitations, compliments, encouragements, alerte ?
Cheffe a beaucoup apprécié que je m’inscrive à la formation “Motivons nos élèves”. Qui proscrit toute récompense en conseil de classe. Hyper stigmatisant.
Message d’élève. I. “J’ai bien aimé le texte de Plaute ce soir. Je crois que j’aime beaucoup apprendre.”