
Les 3èmes Tortipouss font n’importe quoi, les 3èmes Tortipouss ne veulent pas écrire leur rédaction sur table. J’ai beau prêcher à qui veut l’entendre qu’une journée de collège consiste à chevaucher le chaos, je ne parviens pas à faire le lien entre les mômes fins, adorables, drôles et foutraques que je pratique depuis une semaine et les ados désinvoltes et pénibles qui me font face. Jeudi ça se passera sans doute mieux. En attendant, je me prends une fois de plus en pleine gueule mes illusions quant au fait que j’ai “pigé” comment fonctionne une classe d’ados et je tente de convaincre L. de reprendre son stylo.
Latin. Les 5èmes travaillent dans un silence religieux, ils ont parfaitement appris leurs conjugaisons. Je m’en mettrais à chantonner en me disant que, finalement, ce niveau de classe peut être sauvé quand :
“Monsieur ?
– Oui ? Coeur ballons bisounours ?
– Il faut mettre les verbes dans l’ordre ?
– Euh… pardon ?
– Oui, enfin les personnes ? Faut les mettre dans l’ordre ? Parce que je retiens jamais laquelle est la première personne, la deuxième la troisième… en français non plus d’ailleurs.
– Moi non plus !
– Moi non plus !
– C’est quoi une personne ?”
Trois lexomils plus tard, Vie de classe. Après un discours assez stérile sur “Va falloir bosser davantage pour avoir son orientation”, session bureau des pleurs. Les 3èmes Orphée ne sont pas content, les profs sont méchants avec eux, les profs les traumatisent, les profs veulent les voir pendus par les orteils et couverts de confiture de framboise au-dessus d’un nid de fourmis rouges.
“Il ne vous est pas venu à l’idée qu’un professeur non plus n’aime pas vraiment finir un cours sur des cris et des punitions ?
– Beuh c’est pas vrai, ça, monsieur.
– Je vous l’assure. Quand un cours se termine mal, je sors furieux, je cherche à comprendre comment mieux vous faire comprendre, pourquoi ça c’est mal passé ?
– Mais… pourquoi ? C’est pas grave !”
Stupeur de L. derrière ses billes pâles. Et je me dis qu’il y a là peut-être une carte à jouer. Poser une phrase qui bâtira la petite mythologie des mômes. Un sixième de seconde pour se décider.
“Parce que c’est ça, aimer son travail.
– Sérieux, monsieur ?
– J’ai l’air de plaisanter ?
– J’avoue. Pour une fois non.”
Retour en RER. B. me parle de I., que j’avais l’année dernière en 4ème. I. était l’un de ces mômes capables de me faire écumer de rage, le chiard refusant de reconnaître qu’il n’écoutait pas, même retourné à 180 degré vers son voisin en train de commenter le dernier match du PSG.
“Je lui ai demandé où il faisait son stage, rigole B., il m’a dit qu’il le faisait avec toi.
– Ils sont masochistes, ces mômes, en fait.”
Et nous donc…