
Après avoir bien fait grève contre la réforme du collège, me voilà donc convoqué un mercredi après-midi pour réfléchir à ses modalités d’application l’année prochaine dans notre bahut. Je suis à peu près aussi jouasse que la Princesse Peach invitée à une réunion diplomatique chez Bowser. Je m’y traîne quand même, parce que refuser de participer à ce genre de réunion est la meilleure façon de se retrouver avec l’abomination de la désolation au niveau contenu des emplois du temps à la rentrée de 2016. Donc autant se retrouver uniquement avec l’abomination.
Comme le remarque parfaitement T., les élèves sont de sales gosses. Ça piapiate, ça se chamaille, ça ne s’écoute pas et ça souffle. Il y en a même un qui finit par faire le corbeau au tableau pour qu’on l’écoute (bon d’accord, c’est moi). D’un autre côté, il y a de quoi : comme prévu, la mise en place de la réforme touche aux trucs les plus visqueux du management, à savoir la mise en concurrence des disciplines (sur le mode “Tu auras combien d’heures ? Aurons-nous des demi-groupes ? Je te donne une heure en 5ème si tu m’en passes une en 4ème”), la précarisation de tout un tas de dispositifs (ÉNORME pensée à A., la professeur documentaliste qui essaye vaillamment de maintenir ses enseignements alors qu’elle n’a tout simplement PLUS D’HEURES pour les assurer)… Et bien sûr, nous travaillons en plusieurs groupes, ce qui fait que les heures de boulots se heurtent les unes aux autres, provoquant de l’hostilité…
Malgré tout on avance. En refusant de laisser le désoeuvrement s’installer, en enjambant courageusement les confrontations. L. a la voix qui tremble, et pourtant exprime ses idées avec clarté. Et nous parvenons ensemble à éviter l’explosion nucléaire.
C’est ce que je rumine sur le quai de RER. Tellement d’efforts, de temps passé pour ça. Juste pour que la catastrophe industrielle de l’année prochaine soit plus gérable. Que l’on puisse tout simplement travailler correctement. Je ne cherche plus le sens de cette course d’obstacles, j’en franchis simplement les haies une par une. Pour les mômes, et pour les collègues dont je suis tellement, tellement débilement fier ce soir.
(Exégèse narcissique que je ne m’excuserai pas de vous faire subir, c’est MON journal, c’est moi décide, haha).
Journée de sale voix et d’écharpe. La sale voix, c’est quand j’augmente le volume pour me faire entendre, au milieu d’adultes. Dans ces cas-là rien à faire. J’ai beau me rappeler que c’est dans le ventre qu’il faut chercher l’air, comme avec des élèves, que mes graves apaisent et mes aigus agacent, rien à faire. J’ai cette sale voix presque toute la journée. Qui me donnerait probablement l’envie de m’étrangler si je l’entendais de l’extérieur.
Journée d’écharpe, l’écharpe, c’est celle du Quatrième Docteur. Lorsque j’ai besoin de beaucoup de courage, je la garde à l’intérieur. Doudou armure. J’aimerais assez être le Quatrième Docteur. Courageux, sage, excentrique et totalement narcissique. Perdu dans son truc, mais tellement sûr de lui que tout le monde le suit.
Pour l’instant, j’ai juste le narcissisme et l’écharpe. C’est un début.