
Dans la formation d’aujourd’hui, on nous demande de nous demander ce qui nous donne de l’énergie quand on fait ce métier.
Trop facile.
J’ai été étudiant dans une prépa parisienne. J’ai été secrétaire pour soixante entreprises en simultané. J’ai été intermittent du spectacle. Je suis devenu prof par défaut.
Oui je passe trop de temps à accomplir des tâches qui ne font pas partie de ma “lettre de mission”. Oui j’exerce un métier que certains méprisent ouvertement. Oui je prends le RER D tous les matins, ça pue et je vais vers la banlieue grise qui fait peur à BFMTV. Oui, je suis dans une profession où je dois appliquer des consignes qui parfois me défrisent. Oui la bouffe à la cantine est dégueulasse. Oui je répète ce qu’est le sujet à des élèves de Troisième. Oui, il y a des rires gras qui se déversent sur les plus belles pages de la littérature française. Oui, je ressors parfois avec ma fierté transformée en serpillère usagée.
Mais je ne m’ennuie jamais.
Parce qu’il n’y a pas deux jours qui se ressemblent. Parce que jamais je ne sais comment une heure de cours va se terminer. Parce que H. tombe amoureux de Juliette au cours d’une interrogation. Parce que j’ai découvert les harmoniques de ma voix qui calment. Parce que j’ai rencontré au boulot des gens qui me donnent tout connement envie de vivre. Parce que je dois devenir une meilleure personne pour devenir un meilleur prof. Parce qu’I., plus tard, elle sera organisatrice de naumachies. Parce que j’ai croisé M. et que tout va bien pour elle “parce que vous avez rien lâché monsieur.” Parce que grâce à ce boulot, j’écris ce que j’ai toujours voulu écrire. Parce que j’entraîne cent mômes par jours sur des planètes dont ils n’ont pas la moindre idée. Parce que je peux jouer dix rôles à l’heure ou un seul à la journée, c’est moi qui décide.
Je suis prof. Profondément. Ça m’est rentré sous la peau, je ne regrette rien.
Parce que pour toutes ses difficultés, ce boulot ne m’a jamais trahi : il n’a pas volé une seule journée de ma vie. Il les a embrasées.