
Je rédige mon troisième message de demande d’entrevue avec la maman des demoiselles de Rochefort, aujourd’hui.
Les demoiselles de Rochefort, pour ceux qui ne les connaîtraient pas sont des jumelles (duh…) qui ont atterri dans ma classe cette année et sont, humainement, parmi les personnes les plus belles que je connaisse.
Solange est la plus grande. Je me fous qu’elles soient jumelle, elle a juste une tête de plus grande. Solange est vive, drôle et penche toujours la tête à droite quand elle essaye de comprendre. J’ai passé un trimestre à lui expliquer comment mettre un peu d’ordre dans ce qu’elle rédige et l’autre à lui expliquer qu’il fallait qu’elle arrête de toucher les profs. Elle est comme ça, Solange, elle nous appuie sur le bras pour attirer notre attention, nous saisit par la manche pour s’extasier d’un nouveau manteau et sort, tranquillement, au remplaçant d’anglais qu’il a de beaux yeux lors de la première heure de cours.
Delphine est une pile électrique. L’année dernière, j’ai franchement manqué de pratiquer une ablation des cordes vocales à mains nues tant la perspective de finir mes jours en prisons m’importaient peu par rapport au fait de ne plus l’entendre. Delphine n’aime pas le français mais a parfaitement retenu mon adage “Même si vous ne savez pas quoi répondre, répondez ce qui vous vient. Au mieux, vous vous approcherez de l’objectif et au pire… vous vous amuserez et vous ferez rire le correcteur.” Autant dire que Delphine s’amuse beaucoup.
Les demoiselles bossent moyennement, ça dépend beaucoup des cours en fait. Mais jusque là, elles avaient confiance en le collège. Parce qu’il leur permettait de maintenir un semblant de stabilité dans leur quotidien qui n’a pas l’air simple. Un papa pas là, une maman qui refait sa vie. Beaucoup de temps à occuper.
Seulement voilà, l’année prochaine, tout change. Et les demoiselles n’ont personne avec qui parler de leurs projets d’avenir, chez elles. Du coup, elles veulent faire comme les copines, comme leur grande sœur, comme à la télé. Mais pas comme elles, elles veulent.
Et quand leurs profs tentent de leur expliquer qu’il faut se remuer un peu, que la fin de l’année arrive, qu’il faudra faire un grand saut et que ce grand saut, elles l’effectueront toutes seules, elles se mettent en colère.
Solange se retranche dans des attitudes de môme de cinquième, bavarde et attend que les choses se passe. Delphine fuit le bahut, son ancien radeau qui prend l’eau.
Et moi j’appelle, j’envoie des messages à la famille, j’écris des mots de mon écriture dégueulasse.
Parce que les demoiselles méritent mieux que ça. Parce qu’elles, comme beaucoup de gamins d’Ylisse, ne seront pas suffisamment accompagnées dans leurs premiers pas de jeunes adultes, et que la sélection sociale se fait là aussi. Parmi les accompagnés et les abandonnés.