Vendredi 8 avril

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Arrêtons de vouloir réinventer l’école.

Je suis prof, en collège, en REP +. La seule façon dont mon métier pourrait être plus incertain encore serait que je sois jeune.

L’Éducation est ce lieu dans lequel le confort sera toujours mal vu :
il n’est pas de figure plus caricaturale et plus honteuse que celle de
l’enseignant “qui fait les même cours depuis dix ans”. Le Mammouth est
conspué par ceux qui estiment que les profs sont particulièrement
performants dans la défense de leur statu quo.

Sauf que ces reproches manquent leur cible d’au moins trois fois la distance Terre-Lune.

Je suis prof et la remise en question est plus qu’une modalité de mon travail : elle est une obligation, à laquelle ceux qui refusent de sacrifier sont au mieux suspects, au pire de dangereux rétrogrades. Je passe de réformes en formations, de concertations en réunions et l’injonction se répète, à l’infini : changez, changez, changez votre façon de faire. Enseignez différemment. Supprimez les notes, revenez aux notes, n’enseignez plus jamais la grammaire, prenez le temps d’en faire, mettez l’élève au centre des apprentissages, ne le laissez pas prendre toute la place…

Il ne se passera pas un mandat politique sans que l’on mette les
faiblesse du système éducatif français sur le compte d’un manque de
changement. Et nos responsables iront de leurs réformes et de leurs
amendements. En espérant, dans cette fuite en avant, laisser derrière eux les échecs passés.

Et si, tout simplement, on leur laissait du temps aux profs ?

Notre métier est immense. En maîtriser toutes les subtilité peut prendre une carrière. Mais on ne nous laisse pas même une poignée d’années pour prendre nos marques avant de changer les règles. Nous revoilà donc renvoyés, sinon à la case départ, du moins une bonne trentaine de pas en arrière. Et alors que nous commencerons tout juste à reprendre nos marques, un bilan effectué bien trop tôt viendra renverser l’ordre nouvellement établi.
Et là est l’effet pervers de la remise en question permanente de l’Éducation et de sa mutation incessante: à force de changer, nous faisons du surplace. 

Arrêtons de vouloir réinventer l’école. Permettons aux profs de mettre en place des enseignements qui fonctionnent, dans l’intérêt des élèves. Et lorsqu’une évolution de notre métier advient, essayons de l’intégrer de façon harmonieuse, et non culpabilisante. J’ai lu ces derniers mois pléthore d’articles et de compte-rendus de formation sur la réforme du collège 2016. La vérité est que cette réforme est d’une violence inouïe dans sa mise en place. On accuse non seulement les profs de ne pas vouloir l’appliquer, mais également de ne pas avoir su anticiper sa création : combien de fois ai-je lu ou entendu dans la bouche de certains formateurs qu’“on ne peut plus enseigner comme ça aujourd’hui ?”

Arrêtons de vouloir réinventer l’école et prenons le temps d’apprendre notre métier.

Je le répète à l’infini et j’y crois de plus en plus : chacun enseigne en fonction de son individualité. Vouloir uniformiser les façons de faire par des réformes et des doctrines est voué à l’échec.

Qui plus est, nous travaillons, en particulier au collège, avec des personnes dont le besoin de stabilité est immense. Et mes cours ont gagné tant en qualité qu’en efficacité depuis que j’ai accepté cela : je ne ferai jamais exactement ce que l’on attend de moi en tant qu’enseignant.

Vendredi 8 avril, j’ai bossé sur un texte complexe de Zola avec les 3èmes Tortignon dont la bonne volonté ne suffit pas à compenser les lacunes. C’était une vraie séance d’analyse de texte à l’ancienne, avec séparation du texte en partie, relevé des figures de style, commentaire de la progression dramatique et synthèse. Tous ont suivi. Même H. qui aligne les troubles de l’apprentissage comme des perles. Mëme Y. et sa dyslexie. Même A., qui confond Paris la ville et Paris le personnage de Roméo et Juliette. Parce que c’était le bon moment, parce que j’étais certain que, ce jour-là, à cette heure précise, c’était la meilleure façon de faire. J’ai énormément parlé, bien plus qu’eux. Parce qu’ils avaient besoin de ce savoir sec et théorique, et qu’ils le comprenaient.

Arrêtons de vouloir réinventer l’école et faisons, pour une fois, confiance aux profs. En leur apportant des outils, des façons de faire, des savoirs qu’ils utiliseront ou pas. En se disant que c’est un pari sur l’avenir. Que c’est peut-être, enfin, de cette façon là que l’École de la République pourra commencer à offrir une chance à tous ses élèves.

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