Jeudi 7 avril

Il est 20h30. Je suis arrivé au bahut à 8h, j’en suis sorti à 18h. Je n’ai pas donné une seule “vraie” heure de cours.

Résumons.

Parce que je suis dans un bahut étiqueté REP +, je suis tenu, tous les jeudis matin, d’assister à des “réunions de concertation” durant lesquelles nous sommes censés débattre de thèmes divers et variés qui vont de “Comment gérer un élève qui vous traite de gros bâtard à longueur de journée” à “Non, se servir des chiards comme projectiles ne sera JAMAIS une solution.” Lesdites réunion durent de 8h30 à 10h30.

Et après je n’ai plus cours avant 16h. Ce qui me permet de faire pas mal de trucs, niveau boulot, mais bon arrivé au mois d’avril, le charme de la salle des profs et des tables en laminé commencent à s’étioler sérieusement.

J’aborde donc cette journée avec résignation et une tasse de café, en compagnie d’un T. qui a l’air à peu près aussi enthousiaste que moi. Alors que nous sommes engagés dans une conversation enflammée à base de “hmmmmmmbaorf” et de “pffffflllll”, débarque Cheffe Adjointe, sur le visage son habituel sourire. Je suis endormi, je ne remarque pas que ses yeux luisent du même éclat que celui d’un personnage de manga qui s’apprête à commettre un sextuple homicide. Et elle balance au milieu de nos gobelets de café qu’elle commence à être “découragée” (c’est comme ça qu’elle orthographie “ras-le-cul” je pense) d’organiser des réunions auxquelles personne ne s’inscrit, qu’on ne lui remet pas les devoirs à temps, et qu’elle court après nous, les profs, sans arrêt.

Je tente de faire sortir de ma cervelle le régiment de petits singes mécaniques qui jouent des cymbales pour répondre du ton docte et apaisant qui est le mien un truc du genre “Hmmmmouibonsavezretaaaaaardfatiiiiigue…” d’une façon que n’aurait pas reniée le regretté Alain de Greef. Même alors que mon discours devient un brin plus intelligible, je me rends compte que c’est inutile. Cheffe Adjointe a juste besoin, elle aussi, de se défouler un bon coup avant de retourner exercer un boulot difficile, tenir des délais impossibles et jongler avec des consignes contradictoires.

Vive le printemps.

Réunion donc. J’ai intégré le groupe “échange autour des outils de gestion de classe.” Et c’est passionnant. Chacun s’exprime, donne ses trucs. Il y a du mal-être, mais du mal-être rendu inoffensif, qu’on examine calmement, qu’on essaye de dénuer. Mes collègues ont des putains de méthodes et énormément de courage. Je sors de cette réunion plein d’un bizarre enthousiasme. L’ambiance à Ylisse est super dure en ce moment. Mais on a les moyens de s’en sortir, individuellement. Rassembler nos forces sera une tâche titanesque. Mais exaltante.

Et puis là, je patiente.

Je patiente je patiente je patiente.

Je rigole avec V., je bavarde avec B., je tire les tarots, je prépare mes cours, je continue ma réécriture d’Ezia Polaris.

16h. Enfin. Je me dirige vers mes trois élèves.

Wait. Trois. Élèves.

“Monsieeeeur, aujourd’hui c’est les portes ouvertes du lycée ! Du coup presque tout le monde y est allé.”

Au bord de l’apoplexie, j’avise M., la prof d’arts plastiques, qui se trouve dans la même situation que moi. En désespoir de cause, nous regroupons les mômes dans une salle pour leur projeter Persepolis qui est au programme de leur oral d’Histoire des Arts et que je vois pour la dix-huitième fois.

17h.

Même topo. Trois élèves. J’avise T. troisième du nom, le prof d’Histoire-Géo, qui se trouve dans la même situation que moi. En désespoir de cause, nous regroupons les mômes dans une salle pour improviser un cours en duo sur “La lettre à Mélinée qui est au programme de leur oral d’Histoire des Arts.

19h. Je rentre chez moi. Je suis rincé.

Aujourd’hui, j’ai rien compris.

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