
Je rends leurs interros aux 3èmes Tortignon, sourire aux lèvres.
“C’est votre dernière note de français au Collège.
– Hein ?”
I. relève le nez et me contemple, l’air incrédule. Depuis quelques mois, l’acné a battu en retraite sur ses joues et il ne détonera pas dans une classe de Seconde. Sauf à cet instant, où il a l’air d’un gosse de 6ème épouvanté par les trois années de collège qui l’attendent encore.
“Ben oui, I. votre conseil de classe est dans deux heures, vous ne pensez pas avoir de contrôle après quand même ?
– Mais on a encore beaucoup de cours ensemble ?”
Plus tant que ça. Ils sont en train de partir, les chiards de 3ème. Ils en crèvent d’envie et de peur. Il n’y a qu’à les accompagner. Leur montrer que le cocon subsiste mais que la piste d’envol est par là. Les convaincre qu’ils ne disparaissent pas, ils avancent. J’aimerais leur répondre “Chérissez cette peur au ventre.” À la place je leur fais un cours d’analyse de sujet de brevet. Ils grognent parce que c’est inconfortable. Je hausse la voix.
“C’est différent, et c’est pour ça que ça vous gêne. Mais c’est important.”
J’aimerais que tous leurs cours à venir soient comme ça.
Dans la gare de RER, je croise G., un collègue d’il y a sept ans, lors de mon arrivée à Ylisse. Toujours aussi serein, toujours aussi classe. Dans le sourire de son regard, je suis à nouveau le bébé prof qui, à la même époque, pleurait d’humiliation de s’être fait convoqué dans le bureau de la principale pour manque d’autorité. Qui enchaînait les heures de cours sans savoir pourquoi, une année à courir tout droit, à l’aveugle. En faisant le vœu de n’avoir pas commis la pire erreur du monde en passant ce foutu concours.
Ce voeu-là a été exaucé. Quelque soit le coin de l’espace et du temps où tu subsistes encore, mini-Samovar de cette époque, n’aie pas peur. Tu vas y arriver. Par hasard et par rencontres. Tu vas poursuivre ce métier qui, pour l’instant, te colles aux plumes comme du goudron. Tu n’es pas un virtuose mais un besogneux, petit à petit, tu deviendras meilleur. Tu trouveras ton timbre et tes méthodes. Tu perdras des cheveux, des kilos et beaucoup de stress. Et tu vas faire d’extraordinaire rencontres avec les mômes. I. qui ne veut pas partir, M. qui, elle, a levé la tête de son bureau quand j’ai rendu les devoirs (M. fait toujours mine de dormir mais enregistre tout, jusqu’au nombre d’assiettes dans le bahut de la pension Vauquier du Père Goriot), de l’attente dans ses yeux. O. qui, avec sa dégaine d’éternelle 4ème, pigne à cause de 0,3 points perdus dans sa moyenne.
Et tant d’autres visages, des rencontres qui t’ouvriront le cœur, parce qu’il ne faut pas l’avoir étroit, dans ce boulot. Des moments qui t’affuteront le jugement, parce qu’il faut être un ninja du discernement, quand on est prof. Ça va aller promis. Sept ans plus tard, tes regrets de boulot se compteront sur les doigts d’une main qu’on aurait laisser traîner dans une moissonneuse-batteuse.
Je fais un check à Mini-Samovar, et je pars vers le RER, dans les oreilles la bande-son d’un roman que j’ai écrit en six mois, et qui doit sa naissance à ce métier. Comme tant d’autres de mes cellules.