Vendredi 3 juin

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L. fait la gueule. Et histoire de bien me le signifier, elle est entrée dans la classe des 5èmes à qui je fais cours exceptionnellement. De la main, elle leur fait signe d’en terminer avec leurs questions sur la dernière scène des fourberies de Scapin, la mise en abyme et il-reviendra-vite-notre-prof-hein ? 

“Pourquoi j’ai pas la seconde générale ?”

Pas bonjour, pas un sourire, rien. Je me fais l’impression d’un employé de service après-vente sur le bureau de qui un client mécontent vient de balancer son grille-pain.

“L. nous en avons longuement parlé ensemble…
– Mais MONSIEUR je sais ce qu’il s’est passé. J’ai pas travaillé au troisième trimestre, parce que je savais pas qu’il était important pour aller en seconde.”

J’en reste les bras ballants. J’ai beau savoir que je dois transmettre environ un tiers de ce que je souhaiterais au mômes sur l’orientation, je ne pensais pas que j’en avais laissé certains à ce point à côté de la plaque.

“Vous vous rendez compte que si vous allez en seconde, ce travail que vous n’avez pas fourni au troisième trimestre sera attendu tout le temps ? Vous vous imaginez vous orienter vers des études longues si vous en avez déjà assez maintenant ? En plus vous n’avez pas arrêté de me dire que vous voulez pratiquer, faire des stages…
– Mais je veux pas aller en pro avec les bêtes, là !”

Les bêtes. La métonymie est presque comique. Pour L., le travail effectué autour de l’orientation ne compte pour rien, pas plus que ces élèves de bac pro qui, les yeux clairs et le verbe délié, étaient venus présenter leurs études et expliquer à quel point ils se plaisaient dans ce qu’ils faisaient. Je ne suis pour mon élève qu’un Saint-Pierre grincheux qui lui annonce que ce sont les flammes de l’enfer qui l’attendent.

Et je suis paralysé.

Je suis paralysé parce que ce n’est pas à moi, une fois de plus, de tenir ce discours. De lui réexpliquer que la seconde générale n’est pas une fin en soi, que je ne veux pas la voir épuisé, dégoûté et malheureuse à la fin d’un trimestre. Je ne veux pas la voir baisser les bras devant un bulletin sèchement réprobateur, je ne veux pas que cette ado sympathique et rigolote finisse dégoûtée par un système qui la fatigue et qu’elle fatigue. Je suis son prof principal, je relaye ses choix, la conseille, garde ses papiers. Je n’ai pas à décider de son avenir.

Mais y a-t-il quelqu’un d’autre ? Je sais que je vais voir sa maman, qui a l’air d’avoir cinq ans de plus que sa fille et exactement le même discours. Je sais que j’en parlerai à Cheffe qui aime bien, quand même, que les élèves d’Ylisse passent en générale – “ça montre que, hein, quand même, ils sont bons nos élèves !” – et surtout je sais que ces certitudes ne sont que les miennes. Peut-être me trompé-je, peut-être L. trouvera-t-elle ce qu’elle cherche dans la voie qu’elle demande.

“Attention au complexe du paladin.” me souffle une voix qui a le beau timbre rauque de celle de J. la collègue de Criméa qui m’a tout appris sur les troisièmes. 

Je hausse les épaules.

“Écoutez, je vous ai expliqué ce qu’il y a à faire quand vous n’êtes pas d’accord avec ce que le collège propose. Prenez vos responsabilités, si c’est ce que vous souhaitez.”

L. me regarde, ouvre la bouche. Je suis en train de ranger dans mon sac le manuel de 5ème, celui avec le pirate sur la couverture.

“Alors c’est tout, monsieur ?
– C’est tout.”

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