
L. est blonde aux yeux bleus. Quand elle fatigue, son accent ressort, comme une musique très douce, en ligne de basse. Elle en a un peu honte d’ailleurs. Une fois, après une évaluation particulièrement réussie, elle est venue me voir pour “avouer” qu’elle avait triché en lisant le texte sur lequel portait le devoir dans sa langue maternelle, le polonais. Devant mes yeux en billes de loto, elle a laissé tomber le sujet et accepté son seize sur vingt.
Aujourd’hui, L. croise les bras. Non, elle ne passera pas à l’entraînement d’oral d’Histoire des Arts. Qui a lieu dans trois jours.
“Je veux pas le faire, j’aime pas ça, parler devant les autres.”
Comme toujours, j’ai la débilité d’essayer la rationalité.
“Vous vous rendez compte que le jour de l’oral, c’est ce qu’on vous demandera.
– Oui, ben là je le ferai.
– Donc faites-le là qu’on puisse vous aider à vous améliorer.
– Non mais c’est bon. Je ferai ça après le prochain élève.”
Défense classique, L. table sur l’Alzheimer professoral. Cette rigolote pathologie qui fait que, surchargés d’informations entre les multiples incidents de la salle de classe (le cours à dérouler, le vocabulaire à réexpliquer, le surveillant qui entre en classe pour distribuer des papiers, oui donc je disais le vocabulaire nous on ne NOTE pas le vocabulaire, A., j’explique juste un mot, tiens oui, un autre surveillant ? Oui on nous a déjà donné le papier merci, oui je le ferai coller merci bonne journée, donc je disais que ce mot, dans ce contexte, non j’ai dit CONTEXTE pas CONSERVE…) nous oublions parfois le môme que l’on doit interroger “après le premier”.
D. passe à l’oral et déroule son sujet avec brio. Il se fait applaudir par la classe. Je fais un clin d’oeil à L.
“Prête ?”
Elle se raidit, pince les lèvres. Je connais cette posture. Elle va encore refuser, se fermer, je vais encore devoir rentrer dans l’éternel ballet mêlant rhétorique, discipline et humour dans le seul but de convaincre une môme de mettre quelques atouts de son côté en plus à l’oral.
Et puis L. respire.
“Bon. J’ai pas envie hein. Mais j’ai promis, donc je le fais.”
Et tandis que la môme se redresse pour aller présenter une lettre d’amour au tableau, un grand soupir agite la classe : “Elle a assumé.”