
Devant les grilles du collège, un grand machin de près de deux mètres me salue. Il me faut quelques secondes avant de me rendre compte à qui j’ai affaire :
“J. ?
– Bonjour monsieur, vous allez bien ?”
J. était élève dans la classe de troisième dont j’étais prof principal l’année dernière, lors de mon arrivée à Ylisse. Il avait à l’époque une allure de gros bébé et tous les codes du bahut. Maître de son territoire, et il a tenté de me le faire savoir. À moi et au reste des adultes. Et au cours de l’année, conseil de discipline pour faits de violence sur une élève. Je serais hypocrite de dire que ça m’a énormément soulagé. Plus besoin de lutter pour m’imposer, moi le nouveau, au moins dans cette classe. J. fixe sur moi un regard amusé.
Je l’observe avec la précaution de l’agneau de la fable, à qui le loup proposerait brusquement de faire une crapette.
“Qu’est-ce que vous devenez, du coup ?
– Je suis en bac pro. Maintenance.”
À ses côtés, A. rigole. A., un ancien quatrième. Je pense que si je l’avais eu en troisième cette année, l’un de nous deux serait passé par la fenêtre. Et vu son gabarit, je me préparais déjà à disposer des matelas en bas de la salle 118.
“M’sieur, il est en bac pro rien du tout. Parce que bon, maintenance…”
Je regarde J., un peu affolé. Il dépasse A. de la tête, des épaules et de la poitrine. Le géant hausse les épaules et sourit placidement. Je respire et m’adresse à A. :
“Et vous A., vous faites quoi, l’année prochaine ?
– Alors moi monsieur… Moi… Moi je suis… Aaaah c’est compliqué.
– Il sait pas monsieur.”
Il y a pas mal de fierté, et beaucoup de solidité dans la voix de J. Et quelques craintes se taisent.
“Moi, je sais ce que je fais.”