
Cette journée m’aura vu dépenser plus de calories qu’un combo semi-marathon / séance de cross fit / rangement de mon bureau. Alors que bon, je me voyais entré dans la période reposante dans laquelle les mômes laissent un peu tomber leurs habituelles récriminations / problèmes de comportement / refus de travailler / confections de cocktails molotov et se consacrent avant tout à leur réussite à l’examen du brevet.
Mais fort heureusement, la réalité s’est chargée de me rappeler à l’ordre, avec son tact et sa batte à clous habituels.
À vrai dire, ça n’avait plutôt pas mal commencé. Pour la semaine, les troisièmes sont en révisions brevet intensives. Dans les faits, toutes les classes sont en demi-groupe et bossent en ateliers sous la houlette plus ou moins enthousiaste de leurs enseignants. Ou les enseignants d’autres classes, c’est selon. Petits effectifs, chiards en confiance, tout va bien. En plus, je suis avec les 3ème Tortignon, qui ont fini par apprécier ma façon à la fois docte et détendue d’organiser les cours. (”Et alors on va voir qui, entre Balzac et Annie Ernaux aurait gagné les Hunger Games en noyant la salle 118 dans du mazout et… O. SI VOUS N’ARRÊTEZ PAS DE PARLER, JE VOUS DONNE À MANGER AU PROF DE TECHNO.” Oui, le prof de Techno est mon arme de dissuasion.)
Sonnerie. Je souffle. À présent, ce n’est plus à moi de guider le cours, je suis en simple intervenant sur la 3ème E(nfer et damnation), au sujet de qui je bénis le grand Cthulhu de ne pas me l’avoir attribuée en début d’année. Ladite 3ème renferme en effet les anciens 4ème de la 4ème A(rgh) qui avaient rendu ma première année à Ylisse quelque peu problématique. Un simple coup d’oeil dans le couloir me confirme qu’ils n’ont pas vraiment changé depuis l’année dernière, leur rang ressemblant davantage à une manif CGT qu’à ce que l’on est en droit d’attendre de la part de mômes qui, rappelons-nous en sans rigoler, seront pour beaucoup en seconde l’année prochaine. Leur enseignante accusant quelques menues secondes de retard et les murs du bahut n’étant pas particulièrement bien isolés soniquement (ni thermiquement. Ni visuellement. En fait ce sont des feuilles de papier calque), je les fais rentrer. Le troupeau s’exécute, non sans me jeter un regard s©eptique.
“Monsieur, elle arrive quand, Madame C. ?
– Bientôt, bientôt. Tiens, voilà la deuxième sonnerie qui retentit. J’entends des pas dans le couloirs. Et voici ceeeeeelle que vous attendez tous… MADAME C. !”
Bien évidemment, les pas s’éloignent royalement et je me retrouve à pointer bêtement un encadrement de porte vide comme un discours de Morano. J’aperçois un large sourire poindre sur les lèvres d’A. A. qui était capable, l’année dernière, de faire passer ma tension des fosses des Mariannes à l’Anapurna et inversement en moins de six secondes, pause au stand de ravitaillement comprise.
Et je me sens de nouveau prof fraîchement arrivé à Ylisse. Celui sur qui il va être facile d’expérimenter les bonnes vieilles blagues d’élèves, parce qu’il n’a pas encore les codes. À nouveau, les mots qui s’embrouillent au sortir de mes lèvres, jusque dans ma cervelle.
Mais oh ! On se reprend. Je suis ce prof qui a réussi à préserver sa dignité en entrant en classe la braguette glorieusement ouverte. Qui a a fait cours, son écharpe coincée dans la porte en faisant croire que c’était fait exprès. Qui fait tomber ses marqueurs en permanence sans que ça ne pose le moindre souci. Parce que cette année, j’ai arrêté de m’excuser.
“Bon. Ben votre prof n’est pas là. Et là, je suis bien embêté, parce que je n’ai rien prévu du tout pour vous. Et qu’en plus vous êtes plein, vous êtres bruyants, et il y en a plein qui sont moyennement motivés pour être là.
– Moi je vous aime bien, monsieur.“
Oui, certes, S. m’aime beaucoup mais ça doit surtout venir du fait que je l’ai invitée à s’asseoir durant l’oral d’Histoire des Arts alors qu’elle portait des talons de six centimètres tandis que ses grolles habituelles sont des ballerines. Je lui tends un paquet de sujet de brevet et contemple le reste de la classe, qui m’observe dans un silence dubitatif. Je pousse mon avantage.
“Du coup, exceptionnellement je vous fais réviser moi tout seul, exceptionnellement, ça se passe bien dans cette configuration. Ça marche ?
– Ça marche.”
Ça marche. Mais pas sans mal. Pendant une heure, je me consacre entièrement à chaque môme de la 3ème E(nfer et damnation), sans un seul moment de répit, sans refuser une seule de leur demande d’aide, je bosse plus que je ne devrais, mais en me fixant que chacun d’entre eux reparte avec quelque chose de cette heures faite n’importe comment.
Oh et A. finira l’heure dans le couloir. Première fois depuis septembre que je vire quelqu’un. De lui viendra le plus beau compliment de l’année.
“Monsieur, vous êtes plus le même !”
Indeed.
Épilogue : “Oh oh oh, monsieur Samovar, on vous avait pas prévenu ? Oui, Mme C. a averti qu’elle serait absente aujourd’hui. Bon, heureusement que vous connaissez bien votre sujet !”